Business extrême: servir le café en terre rebelle

Une femme vend des marchandises près d'un marché... (PHOTO ERIC FEFERBERG, AFP)

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Une femme vend des marchandises près d'un marché partiellement détruit par des tirs, à Donetsk, ville sous le contrôle des séparatistes prorusses.

PHOTO ERIC FEFERBERG, AFP

Frédérick Lavoie
La Presse

(DONETSK, Ukraine) Deux hommes s'approchent d'une guérite à l'entrée d'une base de l'armée ukrainienne. Nous sommes à Kramatorsk, ville qui a été sous le contrôle des séparatistes prorusses d'avril à juillet derniers, avant d'être reprise par les forces gouvernementales.

«Nous représentons une compagnie de transport. On nous a dit qu'on a besoin d'une nouvelle autorisation pour transporter de la marchandise vers Donetsk. Nous n'en savons pas plus.» Le soldat qui les accueille soupire. «Les règles changent presque chaque heure!» reconnaît-il lui-même.

Après un coup de téléphone, il dirige les deux hommes vers l'administration locale. L'histoire ne dit pas s'ils auront finalement pu faire transiter leurs camions vers la République populaire de Donetsk (RPD), autoproclamée par les séparatistes prorusses en avril.

De nombreux obstacles

Le transit à travers la ligne de front est l'un des nombreux obstacles que rencontrent les gens d'affaires qui continuent à faire fonctionner leurs commerces en terre rebelle.

La situation est si délicate qu'aucun des nombreux entrepreneurs rencontrés par La Presse à Donetsk, la capitale séparatiste, n'a accepté de raconter son expérience à visage découvert.

«Parfois, quand vous avez deux camions, l'un passe sans problème alors que l'autre est refoulé, explique Natalia*, propriétaire d'un restaurant dans le centre-ville. On fait venir la marchandise comme on peut, dans des voitures privées, en petites quantités.»

Natalia se compte tout de même chanceuse. Si elle a fermé son établissement durant quelques semaines au plus fort des combats, son amie Olga*, elle, n'a jamais pu rouvrir le sien.

Au printemps, quand les rebelles ont pris le contrôle de la ville, sa librairie a été pillée, comme plusieurs autres commerces. «Depuis, mes livres sont bloqués dans un entrepôt en territoire ukrainien et je n'arrive pas à les faire venir.» Olga songe à rouvrir ses portes. Non pas à Donetsk, mais à Kiev, la capitale ukrainienne.

En novembre, le gouvernement ukrainien a serré la vis encore un peu plus aux autorités séparatistes. La Banque nationale d'Ukraine a ordonné à toutes les banques de fermer leurs succursales dans les zones sous contrôle rebelle. Aujourd'hui, il n'y a plus de guichet automatique fonctionnel en RPD et les commerces n'acceptent plus que l'argent comptant. Ils doivent aussi trouver un moyen d'entreposer leurs liquidités dans un endroit sécuritaire.

Qui dit «nouveau pays» dit aussi nouvelle bureaucratie. Surtout en ex-URSS. Tous les entrepreneurs ont dû réenregistrer leur commerce dans la République populaire de Donetsk. Certains, comme Sergueï, importateur de café, hésitent encore à se lancer dans la procédure. «Je fais des affaires en Ukraine aussi. Si les Ukrainiens apprennent que vous êtes enregistré en RPD, ils vous mettent sur une liste noire. Et en plus, être incorporé aux deux endroits veut dire payer les impôts en double!»

Depuis le début du conflit, Sergueï écoule le stock de sa dernière livraison de café, qui remonte à il y a un an. «En théorie, je pourrais faire venir un conteneur au port d'Odessa et j'arriverais probablement à transporter la cargaison jusqu'ici. Mais ce n'est plus avantageux. En fait, le problème, ce n'est pas autant la guerre que le dollar.»

Il y a un an, l'hryvnia ukrainienne s'échangeait à 8,40 pour un dollar. Aujourd'hui, il faut compter 15,70 hryvnias pour un dollar. «Je peux augmenter mes prix, et les restaurants et cafés aussi. Mais seulement jusqu'à un certain point, sinon les clients ne viendront plus», souligne Sergueï, accoudé au comptoir d'un café où l'excellent latte est toujours à 20 hryvnias (1,57$ CAN).

Même si Donetsk a vu fuir au moins le quart de sa population avec la guerre, les clients ne manquent pas dans le restaurant de Natalia. «Étonnamment, les gens continuent de sortir. Peu importe si ça bombarde ou non. Ils veulent se changer les idées par rapport à tout ce qui se passe. Même s'ils ont peu d'argent, ils veulent le dépenser, car on ne sait pas de quoi demain sera fait.»

* Les prénoms ont été changés




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