L'Argentine sera mercredi en défaut de paiement si elle n'honore pas un remboursement de dette de 500 millions de dollars bloqué depuis un mois par la justice américaine, qui exhorte Buenos Aires à résoudre d'abord un litige avec des fonds «vautours».

Depuis la crise économique de 2001, la troisième économie d'Amérique latine a réglé les échéances de sa dette à 93% des détenteurs de bons, voire devancé le remboursement des sommes dues au FMI, mais les créanciers qui ont refusé les allègements de dette font vaciller le processus.

Quel risque si l'Argentine rembourse les fonds vautours à 100%?

Si Buenos Aires paie les «fonds vautours» et applique la décision judiciaire américaine, d'autres fonds spéculatifs (7% des créanciers) ayant jusqu'ici refusé tout allègement pourraient exiger un traitement équivalent en vertu de la clause RUFO (Rights Upon Future Offers) et la note pourrait alors s'élever à plus de 10 milliards de dollars. Et à plus de 100 milliards si le reste des détenteurs de dette (93%) portaient réclamation, alors que l'Argentine dispose de moins de 30 milliards de réserves en dollars.

Étranglée par sa dette extérieure, l'Argentine s'est déclarée en défaut de paiement en décembre 2001, déclenchant une crise économique.

Pour aider le pays à remonter la pente, la quasi-totalité des créanciers (93%) ont consenti une remise de dette d'environ 70%. Mais des fonds spéculatifs (7%) ont dit «non» à toute restructuration. Parmi eux, NML Capital et Aurelius Management ont obtenu de la justice américaine -une partie des titres ayant été émis à New York- le versement de 100% des sommes initialement dues, soit 1,3 milliard de dollars.

Par exemple, le fonds NML a acheté en 2008 à prix cassé pour près de 50 millions de dette argentine et le jugement lui attribue plus de 800 millions.

La présidente argentine de centre gauche Cristina Kirchner affirme que l'Argentine n'entrera pas en défaut car elle «a payé, paie et paiera ses dettes».

Une échéance de 500 millions de dollars due au 30 juillet a été versée par Buenos Aires mais bloquée par la justice américaine, qui a statué que le litige entre l'Argentine et les fonds «vautours» devait être réglé avant la reprise des remboursements de la dette restructurée. Si le paiement reste bloqué, il y aura un nouveau défaut de paiement impliquant l'Argentine, cela dit bien moindre que celui de 2001 qui portait sur près de 100 milliards.

S'il y a défaut de paiement, quelles conséquences ?

Standard and Poor's dégradera à «D» la note de l'Argentine, mais il ne faut pas s'attendre à un séisme comme en 2001.

D'après l'institut d'études Abeceb, l'inflation annuelle atteindrait 41% en 2014 (contre une prévision de 34,5%), le PIB chuterait de 3,5% et la consommation diminuerait de près de 4%.

«Au quotidien, cela se ressentirait beaucoup moins qu'en 2001», assure l'économiste Juan Pablo Ronderos, de l'institut Abeceb.com. En cas de défaut, dit-il, «l'Argentine continuera de payer le reste de sa dette, car il s'agirait d'un défaut sélectif».

La conséquence d'un défaut est l'éviction du marché international des capitaux. Depuis son défaut de paiement de 2001, portant sur 100 milliards de dollars, l'Argentine n'a pas emprunté sur les marchés, mais elle envisage d'y avoir à nouveau recours. Aujourd'hui l'endettement de l'Argentine ne représente plus que 40% du PIB.

Quel impact dans le monde ?

Le Fonds monétaire international (FMI) considère qu'un moratoire argentin aurait un «coût» pour l'ensemble du système financier en créant une «incertitude». Le FMI redoute que les pays en difficultés aient plus de mal à convaincre leurs créanciers d'accepter un allègement.

«Nous avons besoin de mécanismes de résolution qui fonctionnent bien quand les pays sont en difficulté», plaide l'économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard.

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L'Argentine en 2001: une grave crise économique et un défaut de paiement historique

L'Argentine a connu en 2001 le plus important défaut de paiement de l'histoire et une grave crise économique et sociale.

Voici un rappel des faits alors que les détenteurs de titres argentins doivent percevoir mercredi une échéance de dette restructurée datant de la crise de 2001, dont un juge des États-Unis bloque le versement, ce qui pourrait provoquer un nouveau défaut de paiement pour la troisième économie d'Amérique latine.

En 1999, l'onde de choc de la crise financière mondiale initiée en 1997 touche l'Argentine, qui entre en récession.

Pour répondre aux exigences du Fonds monétaire international (FMI), les plans d'austérité s'enchaînent et les hausses d'impôts se multiplient. De nombreuses grèves générales secouent le pays.

Début décembre 2001, pour stopper les retraits bancaires et empêcher la chute des banques, le ministre de l'Économie Domingo Cavallo, père de la parité peso/dollar instaurée en 1991, ordonne le gel de tous les dépôts : près de 70 milliards de dollars.

Il s'agit d'un geste désespéré, alors que 22 milliards de dollars avaient été retirés par les Argentins en moins de trois mois. M. Cavallo décide que les retraits ne pourront pas dépasser, pendant 90 jours, 250 pesos (soit 250 dollars à l'époque) par jour.

Ce «Corralito» (enfermement) déclenche de violentes émeutes sévèrement réprimées, faisant 33 morts. Des supermarchés sont pillés et des dizaines de milliers d'habitants laissent éclater leur colère, frappant sur des casseroles («cacerolazos»).

Le 19 décembre, face à l'explosion sociale, le président Fernando De la Rua décrète l'état de siège. Le lendemain, assiégé par des milliers de manifestants au siège de la présidence à Buenos Aires, il signe sa démission et prend la fuite en hélicoptère.

Le 23, le président intérimaire Adolfo Rodriguez Saa déclare le défaut de paiement le plus important de l'histoire: 100 milliards de dollars.

Le péroniste Eduardo Duhalde, cinquième président en près de deux semaines, décide de dévaluer le peso (70% à terme), mettant ainsi fin à la parité avec le dollar.

Les années suivant cette très grave crise, l'Argentine renoue avec la croissance dans la douleur. Les épargnants ont vu leurs avoirs fondre comme neige au soleil, avec la valeur du peso passée d'un peso pour un dollar à trois pour un dollar.

Plusieurs propositions sont faites aux créanciers étrangers de l'Argentine pour parvenir finalement à un accord en 2005 qui prévoit une décote d'environ deux tiers sur les montants dus.

En avril 2010, une nouvelle proposition est faite aux 25% environ des créanciers qui avaient refusé les conditions de l'accord de 2005.

En novembre 2012, le juge fédéral américain Thomas Griesa condamne l'Argentine à verser aux fonds spéculatifs NML et Aurelius 1,33 milliard de dollars, soit 100% de la valeur originale de leurs titres.

Mi-juin 2014, la Cour suprême des États-Unis refuse de se saisir d'un recours de l'Argentine et confirme la décision du juge Griesa, à l'origine de la situation actuelle.