L'ambition dévorante de Tesla

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(PALO ALTO, Californie) Le siège social de Tesla se dresse discrètement dans les collines de Palo Alto, entre des ranchs verdoyants et un réseau de petites routes sinueuses. Il faut être attentif pour ne pas rater l'entrée des visiteurs. Mais une fois dans le stationnement, aucun doute ne subsiste: une quinzaine de Model S rutilantes, dans toute la palette des couleurs, sont branchées sur autant de «superchargeurs» électriques.

Jerome Guillen, vice-président mondial des ventes et du service, nous reçoit pour une entrevue chronométrée à la minute près. Dans l'imposante aire de travail, des dizaines d'informaticiens, ingénieurs et techniciens pianotent frénétiquement sur leur ordinateur. Tout ce beau monde planche sur un objectif ambitieux: doubler le nombre de points de vente mondial du jeune constructeur automobile... avant la fin de l'année!

«Disons que les gens ici ne font pas des semaines de 35 heures: je travaille plus de 80 heures par semaine, 7 jours sur 7», lance le Français entre deux bouchées de salade, pendant une entrevue exclusive avec La Presse Affaires au coeur de la Silicon Valley.

Tesla est la coqueluche de la communauté techno depuis le lancement de sa Model S, à l'été 2012. Cette automobile tout électrique a été qualifiée de «presque parfaite» par le magazine Consumer Reports, qui lui a accordé la note inédite de 99%. Le véhicule a remporté une série de prix prestigieux et d'accolades au cours des deux dernières années. Une bombe de performance et d'innovations techniques, qui semble faire l'unanimité partout où elle passe.

L'effervescence entourant Tesla est immense, et l'entreprise le sait. Contrairement à bien d'autres sociétés technos de la Silicon Valley, Tesla ne fait miroiter aucun avantage particulier pour attirer les nouveaux employés. Les salaires ici sont loin d'être mirobolants, et les gâteries offertes ailleurs, comme un service de traiteur gratuit, sont inexistantes.

«Les gens ne viennent pas travailler ici pour les avantages, ils viennent car ils croient à la mission, celle d'accélérer la transition vers un nouveau mode de transport, dit Jerome Guillen sur un ton solennel. On travaille très fort: nos employés doivent s'attendre à ne pas voir leurs famille et amis aussi souvent qu'ils le voudraient!»

Un succès indéniable

L'aventure Tesla n'a pourtant pas démarré sur les chapeaux de roue. Dans les années qui ont suivi le lancement de la marque par le milliardaire Elon Musk en 2003, le constructeur a profité d'un succès d'estime avec son petit modèle Roadster, basé sur la plateforme de la Lotus Elise. Mais les ventes, elles, restaient marginales.

C'est réellement avec sa Model S que Tesla a frappé son coup de circuit, après des années de recherche et développement. Malgré un prix de départ de plus de 70 000$, le succès a été immédiat. Encore aujourd'hui, les acheteurs intéressés doivent patienter sur une liste d'attente pendant au moins un mois en Amérique du Nord, et jusqu'à cinq mois en Europe.

«On est toujours dans une situation où les gens doivent attendre pour leur voiture, explique Jerome Guillen. En fait, on reçoit malheureusement plusieurs plaintes chaque jour de gens qui doivent attendre un long moment. Nous subissons toujours des contraintes de production.»

Si Tesla ne répond pas à la demande, ce n'est pas faute d'essayer. Le groupe augmente chaque semaine la capacité de production de sa gigantesque usine de Fremont, à quelques dizaines de kilomètres de son siège social de Palo Alto.

Tesla a racheté l'ancienne usine Nummi - ancienne coentreprise entre GM et Toyota - pour y bâtir sa chaîne de construction à la fine pointe de la technologie. Le bâtiment principal, que La Presse Affaires a visité, mesure 5,5 millions de pieds carrés. L'équivalent de 95 terrains de football américain! «Ça a vraiment changé depuis la dernière fois où je suis venu», s'étonne l'employé qui nous fait visiter l'usine, et qui n'y avait pas mis les pieds depuis quelques semaines.

Le groupe compte aujourd'hui plus de 6000 employés en Californie, ce qui en fait le plus grand employeur automobile de l'État. Et Tesla espère en embaucher au moins 500 autres d'ici la fin de l'année pour soutenir la cadence de production croissante.

Il faut dire que les cibles sont ambitieuses. Alors que Tesla a construit en moyenne 700 véhicules par semaine au premier trimestre de cette année, le constructeur espère faire grimper le total hebdomadaire à 1000 d'ici la fin de 2014. Le lancement d'une nouvelle version sport utilitaire, le Model X, devrait contribuer à attiser encore davantage l'appétit des consommateurs à la fin de cette année.

«Superchargeurs»

Au moment où Tesla agrandit son réseau de vente mondial - le constructeur a livré ses premiers exemplaires en Chine le mois dernier -, il augmente aussi le nombre de «superchargeurs». Ces bornes situées le long des grandes autoroutes permettent aux conducteurs de recharger 50% de la batterie de leur véhicule en 20 minutes.

Selon les plans dévoilés au début du mois par Elon Musk, le nombre de «superchargeurs» passera d'une centaine aujourd'hui à 300 d'ici la fin de l'année. Et les Canadiens ne seront pas en reste, affirme Jerome Guillen. «Au Canada, c'est une grande priorité pour nous de compléter la route entre Toronto et Montréal, puis entre Montréal et New York.»

Tesla compte en outre ouvrir son premier point de service officiel dans la métropole québécoise en 2014. Mais comme c'est de coutume chez le constructeur, le plus grand secret sera maintenu jusqu'à la dernière minute. Le groupe cherche activement des locaux à Montréal, mais n'annoncera rien avant la signature d'un bail en bonne et due forme, a-t-on appris.

Quoi qu'il en soit, Jerome Guillen espère que les succès récents de Tesla permettront un changement en profondeur de l'industrie automobile.

«On en a vendu environ 20 000 l'an dernier, alors que 10 millions de voitures ont été vendues en Amérique du Nord. C'est encore un très petit pourcentage. Mais nous sommes heureux de la croissance, et nous sommes heureux de voir les autres constructeurs emboîter le pas avec des véhicules tout électriques. Nous croyons que cela fait partie de notre mission.»

Tesla en un coup d'oeil

Model S

Presque deux ans après le lancement de la voiture en juin 2012, la popularité de la Model S ne se dément pas. Cette voiture 100% électrique offre des performances solides. La version standard permet de faire le 0-100 km/h en 5,6 secondes, grâce à un puissant moteur situé entre les roues arrière, qui n'émet aucune émission polluante. La version «Performance» réussit quant à elle le 0-100 km/h en 4,4 secondes, une accélération supérieure à celle de bien des rivales de luxe à essence. L'autonomie varie entre 370 et 480 km, selon le type de batteries choisi. Les prix oscillent quant à eux entre 78 000 et 103 000$ au Canada.

Model X

Le constructeur californien espère frapper un grand coup avec cette version sport utilitaire, qui sera lancée à la fin de 2014. Le véhicule à quatre roues motrices se démarquera avec son format plus imposant et des portes à ouverture «papillon» qui permettront de se garer dans des espaces très restreints. Les amateurs de performance ne seront pas en reste, avec un chrono de moins de 5 secondes pour le 0-100 km/h pour la version la plus sportive. Tesla divulguera davantage de détails à l'approche du lancement, mais le constructeur affirme que les listes d'attente sont déjà longues.

Gen 3

Ce modèle prévu pour 2017 pourrait permettre à la marque d'étendre considérablement sa présence à l'échelle mondiale. Selon les plans actuels, la Gen 3 sera offerte à un prix de base d'environ 35 000$ US. La Gen 3 sera 20% plus petite que la Model S et aura une autonomie d'environ 320 km, d'après les propos récents du grand patron Elon Musk, rapportés par le Silicon Valley Business Journal. Tesla s'apprête à bâtir une grande usine de batteries lithium-ion, ce qui devrait permettre de réduire les coûts de production de ses batteries d'environ 30%. L'entreprise croit être capable d'égaler la production mondiale de batteries lithium ion en 2020.

Un taxi Tesla à Québec

Le tout premier taxi Tesla en Amérique du Nord sillonne chaque jour les rues de Québec. Après avoir découvert l'existence des taxis Tesla en Norvège, Christian Roy a souhaité implanter le concept à Québec l'automne dernier.

«Je me suis dit: si c'est possible là-bas, pourquoi pas ici?» Le chauffeur de taxi a donc troqué sa Subaru Legacy 2005 contre une Model S rutilante. Malgré un coût d'acquisition élevé - 97 000$ avec les taxes -, il affirme en avoir pour son argent.

«Avec tout ce que j'ai calculé avec mon comptable, c'est très viable sur le taxi. Quand on fait un quart de taxi, on met toujours 80$ d'essence. Ça fait très mal. Ça a fait deux mois avant-hier que j'ai la Tesla, et j'ai calculé que, pour 8000 km parcourus, ça m'a coûté moins de 300$ d'électricité.»

Suivez le compte Instagram de Christian Roy @teslataxi

Surévaluation boursière?

L'action de Tesla a été plutôt ébranlée au cours des derniers mois en Bourse, après la publication de résultats jugés décevants pour le premier trimestre de 2014.

L'action a plongé de plus de 11% au NASDAQ le 8 mai dernier, ce qui a brisé une tendance surtout haussière depuis l'entrée en Bourse du groupe automobile, en 2010. Le titre a depuis repris tout le chemin perdu, pour clôturer à 207,77$ US hier, en baisse de 2,47$ US.

Cet enthousiasme persistant des marchés inquiète certains analystes, qui jugent l'action de Tesla nettement surévaluée. Selon Chad Morganlander, de la firme Stifel Nicolaus' Washington Crossing Advisors, les investisseurs prudents devraient s'en éloigner, puisque le titre s'échange à 62,5 fois les profits estimés pour 2015, un ratio très élevé.

«On parle ici d'une société automobile, a-t-il dit à Yahoo! Finance. Ce n'est pas une société de logiciels. Ce n'est pas Google, qui bénéficie de marges d'exploitation de 30 à 35%. Avec de la chance, il [Tesla] aura plutôt des marges de 15% une fois à maturité.»

Une image écorchée

L'aura de succès qui entourait la Model S depuis son lancement a été quelque peu assombrie à la suite d'une série d'incendies qui ont lourdement endommagé des véhicules à la fin de 2013 et au début de 2014.

Jerome Guillem, vice-président mondial des ventes et du service, qualifie de «sensationnaliste» tout le battage médiatique qui a été fait autour de ces brasiers. «Il n'y a eu aucun mort ni même aucun blessé. C'est un non-événement. Malheureusement, personne ne parle des milliers de personnes qui meurent chaque année en raison de la combustion des moteurs à essence, qui s'enflamment instantanément.»

Aux États-Unis, la National Traffic Safety Administration a récemment publié un rapport qui écarte tout défaut de construction des Model S. Tesla a tout de même ajouté une coquille protectrice de titane sous ses véhicules, pour protéger les organes mécaniques - et les batteries - de tout impact avec des débris.

Et qu'en est-il de la combustion spontanée d'une Tesla dans un garage de Toronto en février dernier? Un porte-parole du groupe reconnaît que la cause précise demeure inconnue. «Mais nous avons clairement déterminé que cela ne provenait pas de la batterie, du système de chargement, de l'adaptateur ou du réceptacle électrique, puisque ces composants n'ont pas été touchés par l'incendie.»




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