Aux grands maux, les grands... mots

Matthieu Pigasse, Éloge de l'anormalité, Plon, 189 pages....

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Matthieu Pigasse, Éloge de l'anormalité, Plon, 189 pages.

Rudy Le Cours
La Presse

Nos démocraties sont malades. Les élus ont troqué leur courage pour des mots creux qui nourrissent le désenchantement des électeurs et rendent impraticables les réformes essentielles pour relever les défis d'une économie en mutation constante.

«La démocratie a fait la malheureuse démonstration qu'elle ne garantit pas en elle-même et par elle-même le bien-être collectif et le fonctionnement harmonieux de la société», écrit Matthieu Pigasse.

Il s'insurge contre la maladie de communication, du culte des apparences et rappelle qu'en la matière, Barack Obama aura déçu par l'ampleur des attentes créées et l'incapacité de les satisfaire.

Son essai Éloge de l'anormalité se veut une sorte de manifeste pour sortir les Occidentaux de leur torpeur, à commencer par les Européens, qui se feront bientôt économiquement rattraper par les Asiatiques et, au rythme actuel, avant longtemps par les Africains aussi.

L'auteur, un conseiller financier qui se définit comme un socialiste désenchanté, s'en prend aux dirigeants européens qui ont complètement raté la gestion de la crise financière, à ses yeux. Suivant des préceptes de l'idéologie libérale, ils ont laissé la Grèce à elle-même et abdiqué complètement les devoirs de solidarité qui devraient être le moteur de la construction européenne.

Il passe en revue les décisions des dirigeants devant la crise de la Grèce, des banques chypriotes, du sacro-saint équilibre budgétaire.

À ses yeux, le rôle des États est pourtant triple: fourniture de services essentiels comme la santé, l'éducation et les infrastructures; efficacité de l'encadrement réglementaire; et mise en place de mesures incitatives qui poussent chacun à agir dans l'intérêt général.

Autant de rôles pour lesquels les dirigeants élus manquent à leur devoir, assure-t-il. «La politique est pour eux un métier, et non un dessein.»

À l'opposé de la zone euro, Pigasse donne les exemples de la Suède et du Canada, qui n'ont pas hésité à ouvrir les vannes au début de la crise financière, avec pour résultat qu'ils ont renoué avec l'expansion.

«Le déficit n'est pas un mal en soi, écrit-il. Il ne le devient que s'il résulte de l'irrésolution des acteurs publics ou si sa dynamique échappe à tout contrôle.»

Marchés autodestructeurs

Il ajoute qu'il ne faut surtout pas laisser les marchés financiers dicter leur voie aux élus. Il est impérieux de les encadrer car ils deviennent vite autodestructeurs lorsque laissés à eux-mêmes et dangereux pour toute la société.

Les marchés sont nécessaires à la démocratie, mais ils ont besoin d'elle. L'art du politique est de créer une dynamique qui les réconcilie plutôt que de les opposer, comme le fait traditionnellement la France, croit-il.

Les marchés d'aujourd'hui évoluent dans un environnement mondialisé. Le rôle des États consiste à soutenir ses fleurons économiques en les incitant à s'ouvrir à la concurrence mondiale et en leur fournissant une main-d'oeuvre bien éduquée et bien formée. Dans ce dernier cas, l'école publique joue un rôle essentiel. Il faut cesser de l'appauvrir au profit d'institutions privées élitistes. Cette dynamique multiplie les exclus qui se retrouveront avant longtemps à la charge de l'État.

«Le mérite sans égalité des chances n'est que rente et darwinisme social, martèle-t-il. Ce contre quoi le politique doit se battre.»

Pigasse s'en prend aussi à la logique d'endettement qui donne l'illusion d'une poursuite de l'enrichissement collectif, alors que celui-ci stagne depuis des années. Les écarts grandissants de richesse entre les nantis et la classe moyenne brisent en plus la cohésion sociale pourtant nécessaire pour embrasser l'avenir.

À la normalité paralysante, Pigasse en appelle à l'exceptionnel qui permet à des leaders politiques d'oser aller contre le conservatisme consensuel pour sortir les démocraties occidentales de leur enlisement.

Il donne l'exemple de François Mitterrand, qui s'était engagé en pleine campagne présidentielle de 1981 à abolir la peine de mort, même si les Français étaient majoritairement favorables au châtiment capital.

Tout en proposant une série de réformes pour l'Europe qui ont peu pris ici, il préconise une recette simple, mais qui exige courage et vision: un interventionnisme raisonné qui exclut à la fois la démission et l'étatisation.

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Matthieu Pigasse, Éloge de l'anormalité, Plon, 189 pages.




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