Thomas Piketty: le problèmede l'inégalité «excessive»

«Quand [le fardeau fiscal] atteint 40 ou 50%... (PHOTO ARCHIVES REUTERS)

Agrandir

«Quand [le fardeau fiscal] atteint 40 ou 50% du PIB comme c'est le cas en Europe, ce serait totalement insensé de l'augmenter. On peut réformer les impôts, les rendre plus justes, mais on ne peut pas les augmenter», dit Thomas Piketty.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

(PARIS) Le constat de l'économiste Thomas Piketty: si le rendement du capital continue à croître de 4 à 5% par année comparativement à seulement 1,0 à 1,5% pour l'ensemble de l'économie, les inégalités économiques pourraient être appelées à augmenter. Sa solution: taxer le patrimoine autant que le revenu, sans hausser le fardeau fiscal global.

Entretien avec l'auteur du livre Le capital au XXIe siècle, un phénomène écono-littéraire qui trône au sommet des ventes d'Amazon et de la liste de best-sellers du New York Times aux États-Unis, après son succès en France.

Q Votre livre démontre que l'écart entre les riches et les pauvres a augmenté depuis 30 ans aux États-Unis et dans une moindre mesure en Europe occidentale. Les inégalités sociales sont-elles appelées à continuer d'augmenter?

R Mon livre n'est pas un livre de prédictions pour le futur, c'est un livre sur l'histoire des revenus et des patrimoines dans 20 pays sur deux siècles. [...] Je dis que c'est une possibilité [s'il n'y a pas de changement aux régimes fiscaux et financiers]. Le message principal du livre, c'est d'insister sur le fait qu'il n'y a pas de force naturelle qui garantit que la répartition des richesses reste à un niveau acceptable. L'inégalité en tant que telle ne pose pas de problème. Le problème, c'est quand elle devient excessive. Les plus hauts patrimoines ont progressé trois fois plus vite que le taux de croissance de l'économie mondiale, malgré la très forte croissance des pays émergents. On est dans une période où la concentration des plus hauts patrimoines est très forte. [...] Le vrai problème, c'est que la part de la classe moyenne dans le patrimoine total diminue aux États-Unis depuis 20 ans.

Q Aux États-Unis, l'administration Obama a-t-elle raté une belle occasion de réformer Wall Street après la crise financière de 2008?

R Au tout début de son premier mandat, [Barack] Obama aurait pu et dû être beaucoup plus ambitieux. Il a laissé les choses durer, la crise s'enfoncer, il a perdu en popularité et en capacité d'imposer des choses. Il n'est pas trop tard pour bien faire. Le problème des dernières années, c'est qu'on a trop compté uniquement sur la politique monétaire et l'action des banques centrales. C'est bien utile, mais on n'a pas assez fait en matière de politique fiscale.

Q Vous proposez des changements importants aux régimes fiscaux occidentaux, notamment en diversifiant les sources d'imposition pour inclure l'impôt sur le patrimoine au lieu [de miser] principalement sur l'impôt sur le revenu comme c'est le cas actuellement. Les gouvernements en Europe et en Amérique du Nord sont-ils en mesure d'augmenter le fardeau fiscal des contribuables et de faire ces réformes?

R Il faut diminuer les impôts pour certains et les augmenter pour d'autres. Le niveau [du fardeau fiscal] [...] ne peut pas être augmenté. Quand [le fardeau fiscal] atteint 40 ou 50% du PIB comme c'est le cas en Europe, ce serait totalement insensé de l'augmenter. On peut réformer les impôts, les rendre plus justes, mais on ne peut pas les augmenter. En France, on a beaucoup trop augmenté les impôts à la fois sous [Nicolas] Sarkozy et [François] Hollande. Cette politique d'austérité fiscale a abouti à une croissance quasi nulle, à un échec. La meilleure preuve: la croissance économique est proche de 0% en zone euro, alors que c'est reparti aux États-Unis et au Royaume-Uni.

Q Votre livre a suscité beaucoup de réactions aux États-Unis. Le chroniqueur du New York Times, le Prix Nobel d'économie Paul Krugman, vous a encensé en disant que vous avez «transformé le discours économique», tandis que la droite a sévèrement critiqué votre livre. Êtes-vous surpris des réactions de la droite?

R Il y a toujours des gens un peu caricaturaux. Ceux qui lisent des livres, y compris les personnes conservatrices et des médias comme The Financial Times et The Economist qui sont assez conservateurs, ont trouvé un certain intérêt à ce livre. Ceux qui n'en lisent pas, je ne peux rien faire pour eux. [...] Je suis un chercheur en sciences sociales, je ne suis membre d'aucun parti politique. Il y a eu tellement de bêtises faites au nom de la gauche au XXe siècle. Parfois, la droite fait plus de bêtises que la gauche, parfois le contraire. Les questions dont on parle dans le livre vont au-delà de la droite et la gauche.

Q The Economist vous a qualifié de «[Karl] Marx moderne»...

R Je ne suis pas du tout marxiste, mais l'expérience communiste fait partie de notre histoire commune. Je suis de la première génération post-communiste, j'avais 18 ans à la chute du mur de Berlin en 1989, donc je n'ai jamais eu de tentation pour le communisme. Je crois profondément dans l'économie de marché et la propriété privée, pas seulement parce que c'est plus efficace et que ça permet une amélioration de nos conditions de vie mais aussi parce que c'est un élément de notre liberté individuelle. Justement parce que c'est une évidence, c'est plus facile pour ma génération de rouvrir la question de la répartition des richesses dans une économie capitaliste que durant la guerre froide, où ces débats seraient plus difficiles à mener sereinement. Remarquez, je ne dis que c'est très serein [actuellement], mais il est temps d'avoir un débat moins idéologique sur ces questions.




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer