Le bal des assemblées annuelles

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Sylvain Larocque
La Presse

Avant de se rendre à une assemblée des actionnaires, les journalistes se demandent souvent s'ils ne s'apprêtent pas à perdre deux heures de leur temps. Après tout, il est assez rare qu'on y apprenne grand-chose de nouveau. Est-ce à dire que les investisseurs n'ont pas intérêt à y assister?

Dans une assemblée annuelle, tout est réglé au quart de tour, et les rares faux pas détonnent. Les discours du président du conseil d'administration et des dirigeants sont écrits à l'avance. Chacun salue les bons coups de l'année précédente et assure que l'entreprise saura trouver les moyens, tôt ou tard, de surmonter les défis.

Certes, il y a des élections pour les administrateurs et les vérificateurs comptables, mais il n'y a aucun suspense: les grands actionnaires ont tous voté par voie électronique avant l'assemblée. Chacun est presque toujours élu avec plus de 95% des voix. De toute façon, il n'y a qu'un seul candidat en lice pour chaque poste disponible.

«C'est plus un rituel d'un autre âge qu'une véritable démocratie en action», estime Yvan Allaire, président du conseil de l'Institut sur la gouvernance des organisations privées et publiques.

Le seul moment de tension est la période des questions, où il y a toujours le risque que des actionnaires posent des questions délicates, comme l'ont fait des militants pro-Tibet chez Bombardier, il y a quelques années. Chez Transat, plusieurs actionnaires aiment interroger le volubile PDG, Jean-Marc Eustache, sur les tendances de l'industrie. Mais souvent, personne ne se pointe au micro.

Dans les belles années du Mouvement d'éducation et de défense des actionnaires (MEDAC), les longues interventions du «Robin des banques», Yves Michaud, suscitaient autant l'admiration que l'exaspération, surtout quand il abordait la rémunération «pharaonique» des hauts dirigeants. Plus modérés, ses successeurs ont moins d'impact.

D'agréables surprises sont toujours possibles. Le mois dernier, lors de l'assemblée de Canam tenue à Saint-Georges, en Beauce, un fidèle actionnaire, Marius Lessard, en a amusé plusieurs en entonnant une chanson pour témoigner de sa satisfaction à l'égard du redressement de l'entreprise au cours des dernières années.

Ceci dit, à part la possibilité de s'adresser directement aux dirigeants, il y a bien peu de choses pour attirer les actionnaires dans une assemblée annuelle. Les fastueux buffets sont chose du passé, sauf dans des entreprises du secteur alimentaire comme Metro et Saputo. Certaines assemblées se tiennent dans des cabinets d'avocats, de quoi rebuter les boursicoteurs.

Moins de petits actionnaires

Dans ces circonstances, pas étonnant que des entreprises comme Bombardier et la Banque Laurentienne aient constaté une diminution du nombre d'actionnaires à leurs assemblées. D'autres, comme Transat, Canam et WSP (ex-Genivar), disent toutefois que la participation demeure stable.

Il reste que les particuliers pèsent moins lourd qu'auparavant dans l'actionnariat des entreprises cotées. Les investisseurs institutionnels comme les caisses de retraite et les fonds communs de placement occupent désormais plus de la moitié du marché, alors qu'ils étaient minoritaires il y a 20 ou 30 ans, note M. Allaire.

Or, les investisseurs institutionnels n'assistent généralement pas aux assemblées annuelles, ayant l'occasion de dialoguer avec les dirigeants des entreprises plusieurs fois par année. Pendant ces rencontres à huis clos, la haute direction peut donner aux représentants des grands actionnaires des précisions sur la stratégie de l'entreprise et les consulter sur des questions comme la rémunération des dirigeants ou d'éventuelles offres d'achat.

Il y a toutefois des exceptions. BMTC, l'exploitant des magasins de meubles Brault&Martineau, dont la valeur boursière dépasse les 700 millions, se fait très discret et ne tient jamais de téléconférence pour expliquer ses résultats trimestriels. Certains analystes profitent donc de l'assemblée annuelle pour poser des questions au PDG sur les projets de l'entreprise.

Théoriquement, les entreprises constituées en vertu de la loi fédérale sur les sociétés ont le droit de tenir des assemblées «virtuelles», mais aucune compagnie canadienne d'envergure ne l'a encore fait à ce jour. On comprend facilement pourquoi: les entreprises qui offrent une webdiffusion de leur assemblée (sans interaction) n'attirent en général que quelques dizaines d'internautes...

Du réchauffé, mais...

Plusieurs des entreprises cotées que nous avons consultées ne s'en cachent pas: l'assemblée annuelle est d'abord et avant tout pour elles une «obligation réglementaire», sans plus. Elles ne veulent pas s'astreindre à annoncer de nouvelles initiatives dans ce cadre, préférant se garder la liberté de le faire au moment qu'elles jugent opportun.

Cela ne veut pas dire qu'un actionnaire n'a rien à tirer d'une assemblée annuelle. «C'est un événement qui nous permet de faire un bon retour sur chacune des initiatives qui ont été prises pendant l'année, y compris dans les filiales», souligne Debbie Cabana, porte-parole de Transat.

À l'occasion, les entreprises font coïncider une annonce d'acquisition ou le dévoilement d'un nouveau plan stratégique avec leur assemblée, comme l'ont fait WSP et SNC-Lavalin l'an dernier.

Mais c'est souvent dans les situations de crise que les assemblées annuelles prouvent le plus leur pertinence. Il y a un an, les actionnaires de la firme technologique Orbite se sont déplacés en grand nombre dans l'espoir que les dirigeants les rassurent quant à l'avenir de l'entreprise. Il n'y avait rien de nouveau à annoncer, mais les actionnaires ont apprécié le seul fait de pouvoir s'adresser directement à la direction.

Pour plusieurs entreprises, enfin, l'assemblée annuelle reste une excellente façon de se mettre en valeur auprès des investisseurs, mais aussi des clients, des fournisseurs et des banquiers. Parfois, des événements connexes permettent de réunir la haute direction éparpillée aux quatre coins du pays ou d'honorer les salariés les plus méritants. Ce n'est pas pour rien que certaines entreprises investissent plus de 100 000$ dans l'organisation de la journée de l'assemblée annuelle.




À découvrir sur LaPresse.ca

  • Le rapport annuel en voie de disparition

    Économie

    Le rapport annuel en voie de disparition

    Plusieurs grandes entreprises exhibent encore avec fierté à leur siège social leurs rapports annuels, des documents soignés qui reflètent l'image de... »

  • Une démocratie actionnariale à réformer

    Économie

    Une démocratie actionnariale à réformer

    En principe, les assemblées annuelles sont l'occasion pour les actionnaires, petits et grands, de se prononcer sur le choix des administrateurs et... »

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer