Enfants autochtones: une pratique d'évacuation «barbare»

L'avion-hôpital du gouvernement du Québec compte trois civières... (Photo tirée du site web du gouvernement du Québec)

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L'avion-hôpital du gouvernement du Québec compte trois civières et un incubateur.

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De jeunes Inuits ne peuvent être accompagnés de leurs parents dans l'avion-hôpital du gouvernement du Québec, dénoncent des médecins et des leaders autochtones.

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L'avion-hôpital du gouvernement du Québec qui dessert les régions éloignées de la province refuse de faire monter à bord un parent lorsqu'il évacue un enfant. L'adulte doit suivre dans un vol commercial, pas toujours dans l'immédiat.

Photo Patrice Laroche, archives Le Soleil

Le petit Jayden a déjà été évacué à deux... (Photo fournie par la famille) - image 1.1

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Le petit Jayden a déjà été évacué à deux reprises du village nordique d'Akulivik depuis le début du mois dernier : une première fois lors de sa naissance prématurée et une seconde pour de graves problèmes respiratoires.

Photo fournie par la famille

Une mère courant derrière l'avion qui évacue sa fille défigurée par un chien, un enfant paniqué qui se réveille seul en hurlant sous les néons d'une salle des urgences montréalaise, un garçon isolé, incapable d'expliquer ses symptômes parce qu'il ne parle ni anglais ni français.

Des médecins québécois montent au créneau et dénoncent le fait que des dizaines de jeunes Inuits sont séparés de leurs parents au moment le plus critique de leur existence : lors de l'évacuation médicale qui vise à leur sauver la vie.

Dans une lettre collective obtenue par La Presse, ils en appellent au ministre de la Santé.

C'est que l'avion-hôpital du gouvernement du Québec qui dessert les régions éloignées de la province refuse de faire monter à bord un parent lorsqu'il évacue un enfant. L'adulte doit suivre dans un vol commercial, pas toujours dans l'immédiat. Résultat : des petits patients souvent paniqués, des médecins parfois mal informés et des décisions critiques prises sans le consentement des parents.

Une pratique qualifiée de « barbare » par des médecins du Grand Nord et décriée par des leaders inuits, mais que le gouvernement défend en plaidant la sécurité et le manque d'espace.

« Ça m'a frappé de façon particulièrement aiguë cet été : cette situation est simplement intenable », a confié le Dr Samir Shaheen-Hussain, des urgences de l'Hôpital de Montréal pour enfants, qui a signé la lettre avec deux collègues, qui dirigent les urgences et les soins intensifs de l'établissement. C'est leurs services qui reçoivent les petits Inuits évacués.

Le souvenir de deux enfants évacués en solitaire l'été dernier, « l'une pleurant silencieusement et l'autre en train de hurler de peine et de peur, me hante jusqu'à ce jour », a-t-il expliqué.

« C'ÉTAIT ÉPEURANT »

Dans leur lettre au ministre Barrette, le Dr Shaheen-Hussain et ses collègues dénoncent un isolement des enfants qui peut « compromettre leur traitement et nuire à leur sécurité ». La lettre évoque aussi d'autres histoires d'horreur survenues dans les derniers mois : une fillette qui « a failli s'évader de l'hôpital parce qu'elle voulait retourner chez elle » et un bébé « tombé de sa bassinette » faute de présence parentale.

Ce sont des situations de ce type que la famille du petit Jayden craint. Le bébé de 5 semaines a déjà été évacué à deux reprises du village nordique d'Akulivik depuis le début du mois dernier : une première fois lors de sa naissance prématurée et une seconde pour de graves problèmes respiratoires. Chaque fois, sa mère et sa grand-mère ont dû prendre un vol commercial, des dizaines d'heures plus tard.

« C'était épeurant. Nous ne savions pas ce qui allait arriver », a expliqué Alaku Qullialuk, grand-mère du petit Jayden. Elle ajoute qu'elle aurait de loin préféré pouvoir monter dans l'appareil.

« Mes propres enfants ont aussi déjà été évacués dans le passé. Le voyage est troublant : vous ne savez pas ce que vous faites, vos nerfs sont à vif », a-t-elle ajouté. 

« J'étais sous le choc. J'étais nerveuse, je ne savais pas ce qu'ils leur faisaient. Ils étaient aussi nerveux d'être évacués seuls. [...] Ils ne parlaient pas leur langue », a raconté Alaku Qullialuk.

Mme Qullialuk explique que le sujet ne fait pas l'objet de grandes protestations dans sa communauté, parce que « c'est quelque chose d'habituel maintenant, les gens ne veulent pas nager contre le courant ». « Nous n'avons pas le choix », ajoute-t-elle.

Selon Tunu Napartuk, maire de Kuujjuaq, « c'est certain » que les parents aimeraient mieux pouvoir suivre leur enfant évacué. « Imagine la situation pour le parent, mais surtout pour l'enfant qui est bien souvent unilingue [inuktitut] », a-t-il dit.

UN « ENJEU DE SÉCURITÉ »

Du côté de Québec, on fait valoir que « l'avion-hôpital dispose de places et de personnel limités, tout l'espace étant maximisé pour prodiguer les soins aux patients instables qui demandent un transport et des soins immédiats », a fait valoir le ministère de la Santé. L'appareil compte trois civières et un incubateur.

« L'enjeu de sécurité est primordial. En effet, la sécurité de l'enfant ou autre patient transporté pourrait être compromise s'il survenait un incident à bord. »

« Également, il peut arriver que le Challenger [l'avion-hôpital] fasse un arrêt supplémentaire pour transporter un autre patient qui requiert des soins immédiats », a ajouté le Ministère, dans un courriel.

« Si l'avion est à pleine capacité et que ce patient ne peut être embarqué, la sécurité de celui-ci  est compromise », peut-on lire dans un courriel du ministère de la Santé.

Ce type d'arguments n'émeut pas outre mesure ceux qui demandent un changement de politique. Ils montrent du doigt les autres provinces canadiennes comme preuve du réalisme de leurs demandes.

« Sauf exception où plusieurs patients instables sont à bord - et alors, on comprendrait - , il y a toujours une place assise supplémentaire pour accommoder un proche de l'enfant », a affirmé la Dre Joanie Tremblay-Pouliot, qui pratique dans l'important village nordique de Puvirnituq et se fait la porte-parole de ses collègues du Grand Nord.

« Il nous apparaît barbare, d'une part, de séparer le parent de son enfant alors que celui-ci est dans un état grave et incertain et, d'autre part, de laisser ces enfants non accompagnés, qui ne parlent qu'inuktitut, seuls à l'urgence de Montréal », a-t-elle poursuivi.

« ELLE COURAIT SUR LA PISTE »

Une première tentative de faire changer cette politique avait été lancée dans les années 90, se souvient la Dre Johanne Morel, qui travaille aussi à l'Hôpital de Montréal pour enfants. Alors qu'elle travaillait dans le Nord, la Dre Morel avait été particulièrement marquée par l'histoire d'une mère dont la fillette de 2 ans avait été attaquée au visage par un chien. « La mère était bouleversée. Elle courait sur la piste derrière l'avion qui amenait sa fille », se souvient-elle.

À l'époque, elle avait recueilli 900 signatures dans les communautés inuites et cries. « C'est resté lettre morte », se désole-t-elle.

Ce ne sont pas seulement des enfants du Nunavik et de communautés autochtones isolées qui utilisent les services de l'avion-hôpital. Les médecins de l'Hôpital de Montréal pour enfants croient toutefois que le règlement de l'avion-hôpital est particulièrement discriminatoire envers ces communautés parce que leurs jeunes enfants ne parlent souvent ni français ni anglais et parce que leurs villages ne sont pas reliés par une route au reste de la province.

Tous contre la politique du gouvernement

« Je ne peux pas croire que c'est la règle en vigueur. [...] Si le pire survient et que l'enfant décède, il mourra seul. » - CINDY BLACKSTOCK Directrice de la First Nations Child and Family Caring Society 

« Il y a quelques années, on a reçu un enfant blessé par balle à la tête. Son état était très grave. Les parents sont arrivés 24 ou 36 heures plus tard et on a dû les attendre pour avoir les discussions difficiles avec eux. Entre-temps, nous avons continué des traitements que nous n'aurions pas faits si les parents avaient été là. On l'a gardé en vie en les attendant. Ce ne sont pas de bons soins. » - Dr SALEEM RAZACK Chef des soins intensifs à l'Hôpital de Montréal pour enfants 

« Cette situation alarmante est complètement inacceptable. Ces enfants chéris sont particulièrement vulnérables lorsqu'ils sont malades ou blessés et ont absolument besoin d'avoir un  membre de leur famille à leurs côtés pour défendre leurs droits et les réconforter. » - AMY MA Coprésidente du Conseil consultatif de la famille de l'Hôpital de Montréal pour enfants 

« L'absence des parents est également problématique pour l'enfant et sa famille, en raison notamment de la détresse accompagnant la solitude des enfants, renforcée par des barrières linguistiques et culturelles. » - JENNY SIMPRASEUTH De la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik

« C'est une tangente de dire que les parents, puisque ce sont les meilleurs défenseurs de leurs enfants, devraient être le plus présents possible au plus de soins possible. [...] C'est quelque chose d'important que les parents soient présents pendant le transport le plus possible. » - Dr JEAN SÉBASTIEN TREMBLAY-ROY Spécialiste du transport ambulancier des enfants




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