La patate, un légume? Une offensive pour celle-ci ne plaît pas à tous

Dans l'assiette santé de Harvard, qui inspire bien... (Photo Edouard Plante-Fréchette, archives La Presse)

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Dans l'assiette santé de Harvard, qui inspire bien des rédacteurs de guides alimentaires, la pomme de terre a été exclue du groupe des légumes.

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Le temps des Fêtes est une période faste pour la pomme de terre, qui vit son heure de gloire dans les tourtières et les ragoûts de pattes, en cette ère où sa consommation est, autrement, en diminution. Pour freiner cette tendance à la baisse, Les Producteurs de pommes de terre du Québec ont lancé, cet automne, une campagne de promotion où on apprend qu'une pomme de terre équivaut à deux portions de légumes et où on la compare à plusieurs autres légumes, toujours à l'avantage de la patate. Cette offensive n'a pas plu à tous...

« C'est de la pure démagogie », lance Michel Lucas, docteur en épidémiologie à la Faculté de médecine de l'Université Laval. « La patate est un féculent riche en glucides que l'organisme digère rapidement et qui fait monter et descendre brusquement la glycémie et l'insuline », dit-il.

« Plusieurs études récentes montrent qu'une consommation régulière de patates [au four, bouillies ou en purée] serait associée à une prise de poids, un risque plus élevé de diabète de type 2 et de diabète de grossesse, dit-il. Ces risques apparaissent avec une consommation hebdomadaire de deux à quatre portions. Évidemment, les risques sont encore plus grands si on consomme des patates frites et des chips. » 

Diabète Québec place d'ailleurs la pomme de terre dans la catégorie des féculents plutôt que dans la catégorie des légumes.

Si la pomme de terre a un statut souvent contesté, c'est qu'elle est riche en amidon, comme d'autres féculents : les pâtes, le riz, le pain... Son taux de glucides est donc beaucoup plus élevé que celui de la plupart des autres légumes, une mesure qui n'a pas été retenue dans la campagne des cultivateurs québécois...

«Dans l'assiette, la pomme de terre prend la place des féculents, étant donné sa teneur en glucides, toutefois plus faible que les pâtes. Et elle est certainement plus intéressante d'un point de vue nutritionnel que du riz, par exemple. De plus, elle pousse ici !»

Catherine Lefebvre,
nutritionniste, auteure du livre Sucre, vérités et conséquences

Michel Lucas est aussi irrité par l'aspect comparatif de cette campagne de publicité. « Peu de gens consomment suffisamment de fruits et légumes, dit-il, alors on ne devrait pas en plus les encourager à remplacer ceux qu'ils mangent par des pommes de terre. »

UNE TOUCHE D'HUMOUR

Dans l'une des publicités, on entend la comédienne Katherine Levac : « C'est quoi, la différence entre une patate et une rabiole ? Une rabiole, je ne sais même pas c'est quoi... »

La série compare aussi la patate au chou kale, à la bette à carde, au radicchio, à l'aubergine et à la courge spaghetti. 

« Elle m'a fait sourire, cette campagne », confie Stéphanie Côté, d'Extenso, le Centre de référence sur la nutrition de l'Université de Montréal. La nutritionniste aurait néanmoins préféré qu'on évite le jeu des comparaisons.

«Ça fait un peu campagne de politiciens. On rabaisse l'autre pour se valoriser. La pomme de terre ne remplace aucun aliment. Elle n'est meilleure qu'aucun aliment. Elle a sa place dans l'assiette comme la plupart des aliments.»

Stéphanie Côté,
nutritionniste d'Extenso

Clément Lalancette, directeur général des Producteurs de pommes de terre du Québec, pense que les gens manquent un peu d'humour. « On ne dit pas que les autres légumes sont pourris, dit-il. C'est du second degré. Il faut le prendre comme tel ! » Le syndicat de cultivateurs n'a reçu que trois plaintes concernant cette campagne télé qui se trouve aussi sur les réseaux sociaux. « Les gens ont l'épiderme trop sensible », commente M. Lalancette. 

La publicité est le fruit des Producteurs de pommes de terre du Québec et de l'Association des emballeurs de pommes de terre. « On ne peut quand même pas comparer la pomme de terre avec autre chose qu'un légume », lance Clément Lalancette.

Mais la pomme de terre est-elle un légume ?

« Botaniquement, c'est un légume, répond Stéphanie Côté. Nutritionnellement, elle s'approche plus du pain et des produits céréaliers. D'ailleurs, c'est comme cela qu'on la consomme. Quand il y a des pommes de terre dans l'assiette, il n'y a pas de riz ou de pâtes. » 

QUE DIT L'ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ ? 

« Un adulte doit consommer au moins 400 grammes [5 portions] de fruits et légumes par jour. Les pommes de terre, les patates douces, le manioc et les autres féculents ne sont pas classés comme des fruits ou des légumes. »

QUE DIT HARVARD ? 

Dans l'assiette santé de Harvard, qui inspire bien des rédacteurs de guides alimentaires, la pomme de terre a été exclue du groupe des légumes. « La place [de la pomme de terre] devrait être avec les autres sources de féculents, qui sont surtout des grains. Et, à moins que quelqu'un soit mince et en forme, ce qui n'est malheureusement pas le cas de nombreuses personnes en cette époque, cette place devrait être très petite », précise Walter Willett, professeur d'épidémiologie et de nutrition à l'École de santé publique de l'Université Harvard.

QUE DIT LE GUIDE ALIMENTAIRE CANADIEN ? 

Le Guide alimentaire canadien toujours en vigueur place la pomme de terre dans la catégorie des légumes. Une demi-pomme de terre compte pour une portion de légumes. 

LE LOBBY DE LA PATATE

Santé Canada va présenter son nouveau guide alimentaire l'année prochaine. Si la pomme de terre devait sortir de la catégorie des légumes, ça serait un drame pour les producteurs canadiens. Car si les gens ne font pas leur épicerie le Guide en main, les institutions publiques l'utilisent comme outil de référence. La purée dans l'assiette du patient hospitalisé ne compterait plus pour une portion de légumes. Le Conseil canadien de la pomme de terre a d'ailleurs écrit à Santé Canada à ce sujet, afin de plaider la bonne place de la pomme de terre dans la catégorie des légumes.

FAUT-IL ALORS BOYCOTTER LA PATATE ? 

NON !, répond Julie Desgroseillers. « Il faut arrêter de démoniser la patate », dit cette nutritionniste, porte-parole de la campagne J'aime 5 à 10 portions par jour, pour laquelle elle a dressé le profil nutritionnel des légumes, incluant celui de la pomme de terre. « C'est un légume nutritif qui pousse ici et qui n'est pas cher », ajoute-t-elle. Quant à l'idée de faire une campagne de publicité qui vante les vertus de la pomme de terre au détriment d'autres légumes, Julie Desgroseillers a aussi de sérieuses réserves.




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