Marijuana: les Premières Nations réclament un délai

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Ghislain Picard, chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL).

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Efforts anéantis pour contrer la drogue, fardeau sur les services, manque criant de ressources. Même si Québec a précisé ses visées pour encadrer le cannabis, les communautés autochtones de la province sont inquiètes et sont loin de savoir comment elles composeront avec la légalisation de la marijuana. À huit mois de l'entrée en vigueur de la loi fédérale, l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador réclame un délai d'un an.

Dans son projet de loi, Québec ouvre la porte à ce que les communautés puissent adopter des règles différentes sur leur territoire pour s'adapter «aux réalités autochtones». Par exemple, elles pourraient proscrire l'usage du cannabis. Des communautés le font déjà pour la vente d'alcool. Mais comment restreindre la consommation? Difficile de le dire.

«On pourra se procurer du cannabis en ligne. C'est comme dire que les communautés seront libres de faire ce qu'elles veulent, mais qu'en même temps, on ouvre grand les valves pour les utilisateurs et les consommateurs», explique le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard.

Le chef d'Opitciwan pense la même chose. «[L'interdiction] aurait tellement peu d'impact. On va subir la loi et on va devoir gérer un fléau de consommation et ses ravages comme jamais», s'inquiète Christian Awashish. Pour lui, le message de sa population est clair : elle ne veut même pas de la légalisation tout court. «On reçoit [ce projet de loi] très négativement.»

Un fléau accru

C'est que dans la communauté atikamekw d'Opitciwan comme ailleurs, les efforts sont multipliés pour enrayer la consommation de la drogue. Selon le chef Awashish, il n'est pas rare que des enfants commencent à consommer du cannabis dès le primaire. «Ça va causer davantage d'effets [négatifs]. Déjà que nous sommes aux prises avec d'importants problèmes sociaux», dit-il.

À Opitciwan, la vente d'alcool est interdite, et les revendeurs de drogue sont expulsés de la communauté. C'est la même chose à Ekuanitshit, sur la Côte-Nord. «On travaille très fort contre la drogue et là, on nous ramène ça. Je suis sincèrement préoccupé», déplore le chef innu Jean-Charles Piétacho. «Comment on va sensibiliser les gens maintenant? Si on interdit, ça va donner quoi? Les gens vont ramener [le cannabis] légalement dans la communauté?» Le chef Piétacho, comme d'autres, a plusieurs interrogations et inquiétudes.

Wendake aura sa propre loi

La nation huronne-wendat de Wendake sait déjà qu'elle adoptera sa propre législation en matière de cannabis. «On ne veut pas qu'une loi-cadre du Québec vienne être la démarche juridique par laquelle on va procéder», estime le chef Konrad Sioui, qui n'a pas l'intention d'interdire l'usage du cannabis sur ses terres. «En tant que nation, on veut avoir toute la latitude possible. On veut l'appliquer [la loi] de façon spécifique et on ne pense pas qu'une loi-cadre puisse répondre à nos préoccupations, nos problèmes et nos prérogatives».

Le chef Sioui dit avoir mandaté la semaine dernière son service juridique pour entreprendre l'élaboration de la législation à venir. Wendake attendra aussi de mieux connaître les intentions d'Ottawa. Il n'est pas question de s'intéresser pour l'heure à «la culture, la vente et le commerce» de la marijuana.

Consultations et référendum

À Kahnawake, le conseil mohawk prévoit aussi adopter ses propres règlements pour s'assurer de bien encadrer l'usage du cannabis sur son territoire, explique la chef Rhonda Kirby. La population a d'ailleurs déjà été sondée sur la question de la légalisation, et les consultations se poursuivent. Il n'est d'ailleurs pas exclu que la vente de cannabis soit interdite à Kahnawake.

Sur la Côte-Nord, le chef d'Ekuanitshit, Jean-Charles Piétacho, prévoit la tenue d'un référendum pour trancher à savoir si l'usage du cannabis sera toléré ou non sur le territoire. «Je veux vraiment faire un débat dans la communauté, la consulter. C'est trop important.» En 2008, la vente d'alcool a été interdite à Ekuanitshit à l'issue d'un référendum.

«Comment on va nous aider?»

Le chef de l'APNQL craint que la légalisation du cannabis ne crée un fardeau supplémentaire sur les ressources d'aide, de santé et de sécurité publique, déjà insuffisantes dans les communautés. «Si c'est le cas dans le contexte qui prévaut actuellement alors que la loi n'est pas encore en vigueur, imaginez lorsqu'elle le sera», lance Ghislain Picard.

«Les communautés sont extrêmement préoccupées [...]. Certaines sont vulnérables, ajoute-t-il. On a des communautés qui n'ont pas les effectifs nécessaires, des policiers qui n'ont peut-être pas non plus la formation nécessaire, qui sont sous-payés. Tout ça entre en jeu.» Le chef Picard redoute aussi que les sommes que Québec et Ottawa promettent de réinvestir dans la mise en place de mesures de prévention et curatives n'arrivent pas jusque dans les communautés autochtones.

Le sentiment est partagé à Opitciwan. «Comment on va nous aider? s'interroge le chef Awashish. Permettre la légalisation, c'est accroître la consommation. Est-ce que ça veut dire qu'on va avoir davantage de ressources pour la contrer?»

«Le risque, il est au niveau social»

Comme l'APNQL, le chirurgien Stanley Vollant réclame qu'Ottawa reporte d'une année l'entrée en vigueur de la loi encadrant l'usage du cannabis. L'Innu est inquiet du message qu'envoie la légalisation de la marijuana dans des communautés où l'on tente par tous les moyens d'enrayer la drogue.

«Le risque, il est au niveau social», estime-t-il. «Pour les communautés où le décrochage est omniprésent, où il y a une insécurité globale et où les drogues font des ravages, là, ça va juste rajouter un élément négatif.» Selon lui, il faut qu'Ottawa, avec les provinces, mette rapidement en place «un système de prévention» dans les écoles et il faut «développer un message de santé publique» entre autres pour les autochtones.

«On essaie d'y aller avec un agenda politique alors qu'il y a des considérations sociosanitaires de santé publique encore plus importantes. [...] Juillet, c'est demain. Si on repoussait d'un an, tout le monde serait content.»




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