Des infirmiers québécois radiés pour avoir volé du fentanyl

Le fentanyl est un puissant opioïde, 40 fois... (Photo archives AP)

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Le fentanyl est un puissant opioïde, 40 fois plus fort que l'héroïne.

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Stéphanie Marin
La Presse Canadienne
Montréal

Le fentanyl qui inquiète actuellement les autorités publiques ne se trouve pas juste dans la rue: une dizaine d'infirmières et d'infirmiers du Québec ont été radiés temporairement depuis 10 ans pour en avoir volé en milieu de travail, allant jusqu'à priver des patients gravement souffrants de cet analgésique qui devait apaiser leurs douleurs, révèle une analyse des décisions rendues par le Conseil de discipline de l'Ordre des infirmières effectuée par La Presse canadienne.

Mais si on parle ici de 12 cas de radiation, le nombre de vols est bien plus élevé: dans la plupart des cas, les infirmiers radiés ont subtilisé du fentanyl et d'autres médicaments à plusieurs reprises.

Et les subtilisations de ce puissant analgésique narcotique se sont parfois produites sur de longues périodes - jusqu'à deux ans dans certains cas. Sans être détectées.

Un infirmier a même admis s'injecter des narcotiques jusqu'à trois fois dans un quart de travail.

Dans les pires cas recensés dans les décisions de l'Ordre, des patients ont carrément été privés du médicament. Une infirmière a même remplacé le fentanyl dans une capsule par de l'eau et une autre par une solution intraveineuse de sel et d'eau.

«Malheureusement, l'appropriation de médicaments et la substitution par d'autres substances sont des gestes trop fréquents présentement», déplore le Conseil de discipline dans une décision rendue en 2012.

«Lorsqu'une infirmière s'approprie ces médicaments et, en plus, substitue de l'eau à ce médicament, le patient ne reçoit pas le médicament auquel il a droit et ses souffrances continuent», poursuit le Conseil.

Au syndic de l'Ordre des infirmières, on affirme n'avoir rien vu d'alarmant, pour le moment, dans les informations reçues au sujet des vols de fentanyl. Quant aux statistiques plus globales dont il dispose au sujet des problèmes de dépendance des infirmières, elles ont été stables au cours des cinq dernières années, assure-t-on.

Fait particulier, les hommes infirmiers sont représentés de façon disproportionnelle dans ces condamnations: la moitié des cas recensés concernent des hommes, alors qu'ils ne représentent que 10 pour cent des membres de l'Ordre.

Il est à noter que le fentanyl qui se vend dans la rue et dont il est beaucoup question récemment dans les cas de surdoses n'est pas forcément volé en établissement de santé ou en pharmacie: des laboratoires illégaux en produisent aussi.

La pointe de l'iceberg?

Au cours de la dernière décennie, 12 infirmières et infirmiers ont été radiés temporairement pour avoir dérobé du fentanyl.

Mais si on ajoute à cela les vols de dilaudid et de morphine - deux autres puissants analgésiques narcotiques - dans les établissements de santé québécois, le nombre de condamnations et de radiations temporaires entre 2006 et 2016 grimpe à des dizaines de cas, selon nos estimations.

Et puis le nombre de radiations ne reflète pas le nombre de cas signalés. Seulement au cours de la dernière année, le conseil de discipline de l'Ordre des infirmières s'est penché sur 48 cas de vols de médicaments - toutes substances confondues, et non pas uniquement des narcotiques, a précisé l'Ordre - par du personnel infirmier.

Bon an mal an, entre 2011 et 2016, environ une quarantaine de dossiers sont actifs, pour des enquêtes.

Les rapports annuels de l'ordre font état de 48 cas étudiés pour 2015-2016, 47 en 2014-2015 et 53 en 2013-2014. On ignore toutefois combien de temps dure l'étude de chaque cas, donc un dossier peut être actif sur plus d'une année.

Par ailleurs, les cas de vols signalés au Syndic de l'Ordre ne se retrouvent pas tous en conseil de discipline.

En entrevue, la syndique adjointe Joanne Létourneau a indiqué que l'évaluation de chaque plainte se fait au cas par cas. Certains dossiers sont fermés avant, s'il est jugé qu'il n'y a pas eu d'acte dérogatoire, s'il n'y a pas assez de preuve pour soutenir la plainte, ou si l'Ordre rencontre l'infirmière et est rassuré qu'il s'agissait d'un acte isolé qu'il n'y a pas de danger pour le public. Un processus de conciliation peut aussi être utilisé, a-t-elle expliqué.

Des radiations permanentes sont possibles, soutient la syndique adjointe, par exemple dans les cas de récidive. Cela n'a toutefois pas été le cas dans les décisions recensées.

Un puissant analgésique narcotique

Le fentanyl est de 50 à 100 fois plus puissant que la morphine et 40 fois plus puissant que l'héroïne.

Autrefois cantonné aux salles d'opération, les médecins ont commencé à prescrire un nouveau timbre transdermique pour traiter les douleurs chroniques chez les patients atteints d'un cancer et qui toléraient les opioïdes, selon la plus récente édition de la revue professionnelle «Infirmière canadienne».

Les opioïdes, comme le fentanyl et la morphine, sont des médicaments généralement utilisés pour soulager la douleur, mais certaines personnes les consomment pour leurs effets euphorisants.

Le fentanyl se revend sur le marché noir, mais les décisions rapportées par le conseil de discipline au cours des 10 dernières années ne font pas état de vente dans la rue. Mme Létourneau a indiqué avoir déjà vu de tels cas, mais peu: «un faible pourcentage», dit-elle.

Dans plusieurs des cas évalués, les infirmiers et infirmières se sont aussi injectés les opioïdes pendant qu'ils travaillaient, et ont donc effectué leurs tâches en étant sous leur influence.

Malgré les mécanismes de sécurité d'accès aux narcotiques - des feuilles de contrôle ou des systèmes de distribution automatisés avec codes d'accès, comme Acudose - des infirmières réussissent à déjouer le système.

Elles ont obtenu les opioïdes de diverses façons: en altérant les registres des patients, en écrivant de fausses prescriptions, en récupérant au rebut les doses partiellement utilisées, en remplaçant le contenu des fioles, ou encore en falsifiant des signatures, est-il indiqué dans les décisions.

Selon les conseils de discipline de l'Ordre, l'appropriation de médicaments et la consommation dans l'exercice de la profession sont des infractions considérées «parmi les plus graves» pour un professionnel de la santé.

Les personnes sanctionnées ont écopé de sanctions allant d'une radiation temporaire de six mois à trois ans, cette dernière ayant été infligée à une infirmière qui a substitué le fentanyl par de l'eau avant de l'injecter au patient.

«Il s'agit d'un vol. L'intimée s'est approprié des médicaments qui étaient destinés à ses clients pour soulager leurs douleurs et les a détournés à son avantage personnel», est-il écrit dans une décision de 2014.

«Pour pratiquer la profession d'infirmière, il ne suffit pas d'avoir des connaissances techniques, il faut également avoir des valeurs morales et d'éthique élevées», ajoute-t-on.

Quant au fait de travailler sous l'influence d'un narcotique, il est noté dans une décision qu'«il va sans dire que l'exercice par l'intimé de sa profession sous l'influence de la drogue a affecté son jugement et mis en péril la santé et la sécurité des clients confiés à ses soins».

Un portrait inconnu

Même s'il les considère lui-même parmi les pires accrocs à la profession qu'un membre puisse commettre, l'Ordre des infirmières ne compile pas le nombre de condamnations par année pour l'appropriation de narcotiques, comme du fentanyl ou du dilaudid.

Pas plus qu'il ne garde d'information sur le résultat des plaintes disciplinaires portées contre ses membres, ni sur les narcotiques les plus problématiques.

L'Ordre a ainsi été incapable de préciser à La Presse canadienne le nombre de cas disciplinaires visant le fentanyl, qui retient de plus en plus l'attention vu les ravages faits actuellement par cette drogue dans les rues au pays. L'explication fournie est qu'une infirmière qui vole, dérobe habituellement plus d'une substance.

Le syndic possède les chiffres suivants: au cours des cinq dernières années, de 10 à 15 pour cent de ses enquêtes sont en lien avec des infirmières qui ont des problèmes de dépendance. Parmi celles-ci, 35 à 40 pour cent se retrouvent en conseil de discipline. Mais l'Ordre admet que ces chiffres ne distinguent pas entre la consommation de drogues au travail et le vol de celles-ci à l'employeur. Pas de distinction non plus entre l'alcool et la drogue.

Pour l'Ordre, les vols de médicaments ne sont pas sa source principale de plaintes.

«On a beaucoup plus de demandes d'enquêtes en lien avec la négligence dans les soins et traitements que pour les problèmes de toxicomanie», fait valoir Mme Létourneau, qui relève 229 cas en cours d'étude contre 48 lors de l'année 2015-2016.

Interrogée à savoir si l'Ordre considère comme étant «important» le nombre de dossiers en cours pour des vols de médicaments, Mme Létourneau a répondu: «on a 74 000 membres alors c'est un pourcentage, pour nous, qui représente le pourcentage de la société en général».

Confrontée au fait que tout le monde dans la société n'a pas aussi facilement accès à de puissants analgésiques narcotiques que les infirmières, la conseillère en relations publiques pour l'Ordre, Karina Sieres, est intervenue, précisant que l'Ordre ne «veut pas se positionner» à ce sujet.

Mme Létourneau a poursuivi en affirmant que chaque demande d'enquête de ce type est inquiétant pour la protection du public, que ces dossiers sont traités rapidement et pris très au sérieux.

Suivi des cas des infirmières

Certaines infirmières radiées temporairement se voient aussi imposer une limitation d'accès aux narcotiques lorsqu'elles réintègrent leur travail. Mais pas toutes.

Elles n'ont pas l'obligation de dévoiler leur radiation à un nouvel employeur.

L'Ordre publie les radiations à deux endroits, soutient Mme Létourneau, qui estime qu'il serait surprenant qu'un nouvel employeur ne vérifie pas.

Au ministère de la Santé du Québec, on ne possède pas non plus de données sur les vols de narcotiques et de médicaments dans les établissements.

Il n'était donc pas en mesure de dire si ce problème connaît une augmentation ou une réduction.

Le ministère a précisé que la gestion des narcotiques dans les établissements de santé relève des pharmaciens, qui ont donc la responsabilité de s'assurer que leurs mesures de protection sont suffisantes et permettent d'éviter les vols.

Quant à la Fédération interprofessionnelle de la santé au Québec (FIQ), elle n'a pas donné suite à nos demandes d'entrevue.

Une analyse a-t-elle été faite au sein de l'Ordre des infirmières, pour connaître le portrait de cette infraction au Code de déontologie, et voir s'il s'agit d'un problème répandu ou non, dans un but de prévention? Non. «On n'est pas toujours informé de toutes les situations non plus. Il y a des choses qui se règlent en établissements (de santé)», dit Mme Létourneau.

Une analyse spécifique sur le Fentanyl n'a pas été faite.

«Pour le moment, on n'a vu aucune différence. On n'a rien vu d'alarmant dans ce qu'on reçoit comme information pour le moment», explique la syndique adjointe.

TROIS CAS D'INFIRMIÈRES RADIÉES TEMPORAIREMENT

Une infirmière du Centre hospitalier de Val-d'Or, radiée pour deux ans en 2012

Elle a volé du fentanyl à plusieurs reprises sur une période de trois mois, et a aussi remplacé le contenu de fioles de médicaments injectables destinés aux patients par de l'eau. Pour réussir son larcin, elle a aussi inscrit de fausses informations aux réquisitions de drogues narcotiques.

Dans son témoignage devant le Conseil de discipline, elle a reconnu être narco-dépendante et avoir développé cette dépendance suite à une prescription de médicaments pour diminuer la douleur après un grave accident de moto.

De plus, elle a dit vivre «une situation personnelle» très difficile, et avoir commencé à voler la drogue à ce moment à l'hôpital où elle travaillait.

Elle avait perdu 30 livres et a déclaré : «Je n'étais plus moi-même».

Un infirmier du Centre hospitalier de l'Enfant-Jésus à Québec, radié pour deux@ ans et demi en 2013

Pendant environ un an, l'homme s'est approprié à de nombreuses reprises des narcotiques, soit de la morphine, du dilaudid et du fentanyl injectables.

Il a tenté de cacher ces vols par différents subterfuges, notamment par l'inscription de fausses informations dans les dossiers des patients, et a aussi récupéré des restes de narcotiques.

Il a aussi travaillé sous l'influence de ces narcotiques.

Selon son dossier, il était assigné de plus en plus souvent au département des grands brûlés: il faisait du temps supplémentaire, travaillait beaucoup et est devenu épuisé.

Sa vie personnelle a aussi été chamboulée: il s'est séparé et a eu la garde partagée de ses deux enfants. De plus, sa situation financière s'était détériorée.

C'est dans ce contexte qu'il dit avoir recommencé à consommer des médicaments.

Il a même admis s'en être injecté jusqu'à trois reprises pendant un quart de travail.

Lors de ses journées de congé, il comblait son manque de narcotiques avec du vin.

Le 25 novembre 2010, croyant avoir une seringue de morphine, il se l'est injectée, mais c'était plutôt une seringue de Versed - un sédatif à action rapide. Un compagnon de travail l'a retrouvé inconscient dans une salle de toilette. Il a ensuite démissionné de son travail en janvier 2011, est-il relaté dans la décision.

Il affirme toutefois qu'il n'a jamais privé un client de ses doses de narcotique.

Dans son cas, il s'agissait d'une récidive: l'homme avait auparavant été radié pour appropriation de médicaments au Centre hospitalier de l'Enfant-Jésus, et avait récupéré son emploi des années plus tard, avec des mesures mises en place par l'employeur, comme des tests de dépistage de drogues.

Une infirmière de l'Hôpital Sainte-Justine de Montréal, radiée pour neuf mois en 2013

Elle a volé pendant près d'un an des narcotiques sous forme injectable, dont du fentanyl, de la morphine et du dilaudid.

Pour se les procurer, elle a notamment inscrit de fausses informations au système automatisé de distribution de médicaments. Elle s'appropriait des doses restantes, mais a admis que vers la fin, peu avant sa suspension, elle a utilisé le code d'accès d'une collègue qui était en congé pour avoir des doses. C'est pourquoi elle s'est fait prendre.

«J'allais pas très bien, j'étais dans un état un peu déprimé», a-t-elle déclaré pour expliquer ses gestes, dans un résumé des faits consignés par la syndique lors d'une rencontre.

La syndique note plusieurs facteurs qui se sont ajoutés à ce qu'elle vivait déjà: une orientation sexuelle plus ou moins acceptée par ses parents, des tentatives infructueuses pour avoir un enfant, un isolement faisant en sorte qu'elle ne pouvait pas partager ses préoccupations et un travail de nuit causant un impact sur la qualité de son sommeil.

«Tout ça a fait que j'ai voulu échapper. Je me suis adonnée à la consommation. J'ai voulu oublier, pas avoir à souffrir, essayer de soulager la souffrance psychologique.»

Elle ressentait le manque. À chaque fin de cycle de travail, elle vivait un sevrage physique pendant ses jours de congé, a-t-elle expliqué.

Elle a dit vouloir parvenir à dormir lorsqu'elle était chez elle. Elle n'aurait jamais consommé les narcotiques au travail, et n'a jamais privé un client de ses doses.

«Les narcos sont dans des cabinets avec les empreintes, je prenais les restants non contresignés. On doit faire contresigner le rebut par un témoin. En fait, ça arrivait quelques fois qu'on ne puisse pas faire contresigner tout de suite. C'était comme dans la culture. J'ai pas eu à me forcer pour trouver un moyen», a-t-elle expliqué. Elle dit être convaincue que plusieurs infirmières ne font pas contresigner leurs rebuts.

Elle a ensuite été condamnée à nouveau un an plus tard pour avoir volé du dilaudid et de la morphine.

Avant d'être infirmière, elle a été policière. Elle a démissionné de cet emploi en 2008 parce qu'elle était déjà sous le coup d'une suspension à cause d'une accusation pour facultés affaiblies en 2006, en dehors de ses heures de travail.

Ce que dit le Code de déontologie des infirmières

Article 13. L'infirmière ou l'infirmier ne peut s'approprier des médicaments ou autres substances, notamment des stupéfiants, une préparation narcotique ou anesthésique ou tout autre bien appartenant à une personne avec laquelle il est en rapport dans l'exercice de sa profession.

Article 16. Outre ce qui est prévu à l'article 54 du Code des professions (chapitre C-26), l'infirmière ou l'infirmier doit s'abstenir d'exercer sa profession lorsqu'il est dans un état susceptible de compromettre la qualité des soins et des services.

L'infirmière ou l'infirmier est dans un état susceptible de compromettre la qualité des soins et des services notamment s'il est sous l'influence de boissons alcooliques, de stupéfiants, d'hallucinogènes, de préparations narcotiques ou anesthésiques, ou de toute autre substance pouvant produire l'ivresse, l'affaiblissement ou la perturbation des facultés ou l'inconscience.




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