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Tué par un nettoyant à clavier

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L'an dernier, l'Institut national de santé publique a alerté les travailleurs de la santé au sujet du « potentiel létal » du gaz dépoussiérant utilisé comme drogue, en soulignant « le manque de documentation sur l'étendue réelle de cette pratique au Québec ».

Édouard Plante-Fréchette, La Presse

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Des jeunes inhalent du gaz dépoussiérant pour son effet euphorisant, sans jamais se douter que l'expérience peut virer au drame. Un adolescent de 14 ans près de Québec en est mort. Deux autres jeunes, un ado de 16 ans à Saint-Constant et une fille de 13 ans à Sherbrooke, ont failli y passer. « Une préoccupation majeure » pour le Bureau du coroner du Québec.

Le lundi de l'Action de grâce, Loïc s'est faufilé au bout d'une allée du Dollarama, a subtilisé une canette de dépoussiéreur pour ordinateur et s'en est propulsé un jet dans la bouche. L'adolescent de Saint-Constant espérait rire aux larmes. Il s'est plutôt évanoui sur-le-champ et s'est mis à saigner et à vomir, après s'être brutalement fracassé le crâne sur le plancher de béton.

Au lieu de composer le 9-1-1, ses amis se sont enfuis. Quant aux employés du magasin, loin de presser la mère de Loïc d'accourir, ils l'ont appelée en prétendant que le jeune de 16 ans avait simplement « vomi son souper », dit-elle.

« À mon arrivée, [Loïc] avait les yeux révulsés. Il saignait et vomissait constamment. Mais l'employé a refusé d'appeler le 9-1-1. Il m'a ordonné de ficher le camp avec mon "poteux" », raconte la consultante, qui nous a demandé de changer son prénom et celui de son fils encore mineur.

En proie à la panique, Valérie a traîné seule son garçon de 1,80 m secoué de convulsions de plus en plus violentes. Puis, sans jamais relâcher son klaxon, elle l'a conduit jusqu'au gymnase où se trouvait son mari.

L'ambulance est arrivée là-bas, près d'une demi-heure après la chute.

« [Loïc] était dans un état tellement critique que les ambulanciers roulaient à 140 km/heure. Ils découpaient ses vêtements, ils faisaient des manoeuvres cardiaques, ils lançaient des codes pour préparer la salle de choc », raconte Valérie.

« Ça a pris six fois la dose habituelle pour arrêter les convulsions... »

PHÉNOMÈNE ALARMANT

Ce jour-là, Loïc avait fumé de la marijuana avec un grand groupe d'amis. Mais il n'aurait jamais atterri aux soins intensifs s'il n'avait pas inhalé du Dust Buster, nettoyant pour clavier d'ordinateur, que certains jeunes prennent pour déclencher des fous rires. Sans jamais se douter que l'expérience peut virer au drame.

Près de Québec, un fan de skateboard de 14 ans est mort en avril 2015, après avoir inhalé du Dust Off, un produit similaire. À Sherbrooke, trois mois plus tard, une fille de 13 ans a perdu connaissance sur un pont d'étagement et fait une chute de quatre mètres, face la première sur l'asphalte.

Pour sa part, Loïc en avait pris seulement deux fois avant de frôler la mort.

Inquiet, le Bureau du coroner vient d'alerter le ministère de la Santé, pour qu'il documente le phénomène et informe au plus vite les parents, les éducateurs, les détaillants et les travailleurs de la santé.

Les intervenants montréalais prennent « la situation très au sérieux », mais « compte tenu de la nouveauté du phénomène, nous sommes présentement à l'analyser et à le documenter », indique Mélissa Léveillé, porte-parole du CIUSSS du Centre-Sud-de-l'île-de-Montréal.

D'AUTRES ÉLÈVES

D'après la mère de Loïc, l'école de son fils s'efforce bien au contraire d'étouffer l'histoire et de cacher l'ampleur du problème, en refusant de prévenir les autres parents que les choses peuvent basculer malgré leur vigilance (voir autre texte).

Chose certaine, son fils n'est pas le seul élève de La Magdeleine à avoir inhalé du Dust Buster, y ayant été initié tout récemment par un petit groupe. Quelques mois avant lui, un adolescent encore plus jeune était même parti en ambulance après avoir consommé le même produit.

Loïc ne peut aider les policiers, car il a fait un black-out.

Mais les enquêteurs de la police du Roussillon ont découvert que les élèves revendeurs avaient aussi proposé à leurs camarades des amphétamines et de la codéine diluée dans du Sprite.

Un jeune filmait le tout. D'autres se donnaient des airs de caïds. L'été dernier, un élève a été arrêté alors qu'il tenait une réplique d'arme. Une enquête sur leur réseau serait toujours en cours.

Le jeune s'est propulsé du dépoussiéreur pour ordinateur... (IVANOH DEMERS, LA PRESSE) - image 2.0

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Le jeune s'est propulsé du dépoussiéreur pour ordinateur au Dollarama de Saint-Constant.

IVANOH DEMERS, LA PRESSE

Depuis peu, le Directeur des poursuites pénales a déjà en main un autre dossier d'enquête, relatif au drame du Dollarama. Des accusations criminelles pourraient être portées contre ceux qui n'ont pas appelé le 911 alors que Loïc était visiblement en danger.

Selon la fiche signalétique du produit contenu dans le Dust Blaster, « la rapidité d'intervention est primordiale. Toute personne évanouie doit recevoir la respiration artificielle avec supplément d'oxygène ».

Jointe par La Presse en soirée, la porte-parole Lyla Radmanovich a affirmé que Dollarama n'avait pas été informé de l'incident par le magasin de Saint-Constant. Elle a toutefois indiqué que la chaîne « ne peut pas discuter publiquement de ce qui se passe avec les employés en magasin, pour respecter leurs droits, mais allait évidemment faire un suivi auprès du magasin concerné ».

DÉJOUER TOUS LES PRONOSTICS

À l'hôpital, les médecins scandalisés ont eux-mêmes suggéré aux parents de Loïc de le prendre en photo, pour faciliter les poursuites, dit Valérie. On y voit son grand garçon entre la vie et la mort, le torse parsemé d'électrodes, un masque à oxygène sur la bouche et les deux mains figées en demi-lune.

Les médecins ont dû réanimer l'adolescent plusieurs fois. Et comme après un tremblement de terre, un vaisseau cérébral risquait de se rompre à tout moment pendant 48 heures. Pendant des jours, ils ont craint aussi que les neurones du garçon ne communiquent plus avec son intestin, qu'il ne soit plus capable de parler normalement, ou encore de se lever sans perdre l'équilibre.

Loïc a déjoué toutes leurs prévisions.

« Le premier soir, ils sont venus me chercher, car mon fils respirait de moins en moins, se souvient Valérie. Je le tenais fort ; je lui disais : "Reste, reste" ; je fredonnais la berceuse que je lui chantais toujours pendant ma grossesse et en allaitant. »

« Ses signes vitaux ont changé. Les médecins pensent que ma chanson est le fil qui l'a retenu à la vie. »

« Au début, je pleurais tout le temps. Maintenant, je ne pleure plus, parce qu'on me dit sans arrêt que c'est un miracle que mon fils ne soit pas mort ou handicapé à vie, qu'il avait les deux mains sur son cercueil. Si je vous parle, c'est juste pour éviter que ça arrive à d'autres. »

*** 

Lisez la suite de ce dossier dans La Presse+:

Le Bureau du coroner sonne l'alarme

Ce qu'il faut savoir sur les dépoussiéreurs

Des suites mal gérées par la commission scolaire de Loïc?




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