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Enfants maltraités: délais de signalement mortels

Deux enfants victimes de négligence sont morts en moins de deux ans au Québec à... (Photo Thinkstock, photomontage La Presse)

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Deux enfants victimes de négligence sont morts en moins de deux ans au Québec à cause d'un manque de communication entre des employés du réseau de la santé et la DPJ, a appris La Presse. Dans un cas, le centre jeunesse n'aurait pas pris suffisamment au sérieux le signalement d'un bébé de 3 mois qui «risquait de mourir soudainement», selon son médecin. Dans l'autre, les professionnels qui visitaient chaque semaine une fillette handicapée laissée à elle-même n'ont pas sonné l'alarme.

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La mort de Loïc soulève des questions sur l'intervention de la DPJ.

Photo fournie par la famille

Loïc avait le visage bleu quand sa mère l'a trouvé. Le poupon était étendu sur le ventre dans sa couchette. Il ne respirait pas. Son petit corps était déjà tout raide.

Paniquée, sa maman l'a pris dans ses bras. Elle a appelé à l'aide. Elle lui a fait le bouche-à-bouche, mais le nouveau-né était mort.

Selon la coroner chargée de l'enquête, plusieurs facteurs ont contribué au décès du bébé, dont la négligence et l'immaturité de ses parents. Mais surtout, elle conclut qu'une intervention plus rapide de la DPJ aurait pu changer la donne.

Loïc est mort en février dernier. Il avait trois mois. Son histoire, qui est complètement passée sous le radar, soulève pourtant de nombreuses questions sur l'intervention des services de la protection de la jeunesse, mais aussi sur la vigilance des professionnels de la santé qui suivaient de très près le poupon et sa famille.

Des parents connus des services sociaux

L'enfant est né prématurément à l'hôpital de Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides, de parents «bien connus» des services sociaux, selon ce que nous a indiqué le chef des communications du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) des Sommets, Alain Paquette.

Durant sa courte vie, le bébé a été vu à au moins 15 reprises par un médecin, une infirmière ou une travailleuse sociale. Chaque fois, les professionnels ont soulevé des inquiétudes sur la capacité des parents à élever leur enfant ou ont remarqué des situations dangereuses pour l'enfant.

Le jour de sa mort, il y avait un cendrier rempli de mégots de cigarettes dans sa chambre et un autre près de sa chaise haute. Le drap qui recouvrait son matelas était taché d'un cerne et de traces de sang et de régurgitations séchées.

Dès l'âge de 14 jours, l'enfant a dû être hospitalisé parce qu'il était déshydraté, raconte le rapport de la coroner Julie A. Blondin, que nous avons obtenu. Deux jours plus tard, une infirmière qui faisait une visite à domicile a découvert l'enfant dans son lit sur un oreiller, entouré de peluches et de deux couvertures. Elle a expliqué au jeune couple qu'il était dangereux d'encombrer ainsi la couchette.

À la même période, les parents assoyaient leur fils dans une chaise haute afin qu'il boive tout seul en empilant des linges sur la tablette de la chaise pour faire tenir le biberon à la hauteur de sa bouche.

Lors d'une rencontre avec le pédiatre, les parents ont dit avoir donné des céréales à leur bébé de 2 mois parce qu'il «avait faim», ils ont aussi avoué qu'ils couchaient le poupon sur le ventre malgré les risques accrus de mort subite. Inquiet, le médecin a noté qu'il y avait «un risque de décès soudain de l'enfant en raison de ce comportement des parents».

Ce n'est qu'un mois plus tard, alors que Loïc était de nouveau hospitalisé, cette fois à cause de vomissements, que les employés de l'hôpital ont alerté la DPJ.

Un cas jugé non urgent

Les intervenants de l'organisme n'ont pas jugé le cas comme urgent. Loïc est mort sept jours plus tard. Les gens du centre jeunesse n'étaient pas encore intervenus. «La DPJ n'a effectué aucun suivi adéquat avant le décès», déplore la coroner.

En entrevue à La Presse, le directeur de la protection de la jeunesse des Laurentides, Denis Baraby, déplore que les informations transmises à ses intervenants aient été trop sommaires.

«L'appel venait de l'hôpital et ne parlait que des éléments que les employés ont observés à l'hôpital», dit-il. Son équipe n'aurait notamment pas été mise au fait des craintes de «décès soudain» exprimées par le pédiatre.

Ce qu'ils ont su : les parents couchaient l'enfant sur le ventre et ignoraient les conseils du personnel hospitalier. Lors de l'hospitalisation, l'enfant n'était pas changé de couche rapidement et l'accès à du lait était difficile.

«Il y a beaucoup d'éléments extrêmement préoccupants dans le rapport du coroner que nous n'avons jamais sus. On ne nous a pas dit tout ce qui aurait pu nous aider à mieux évaluer», déplore M. Baraby, qui soupçonne un problème de communication au sein du CSSS. «Si le pédiatre était si inquiet, pourquoi ne nous a-t-il pas contactés? Il y a une loi qui oblige à signaler si un médecin croit que le développement d'un enfant est compromis.»

Il admet que le cas de Loïc n'a pas été traité comme une urgence par son service. «Pas avec les informations qu'on avait», dit-il.

Dans son rapport, la coroner ne blâme pas le CSSS. Elle recommande à la DPJ de «revoir toutes les procédures administratives de délais de traitement des signalements» et de mieux former son personnel. C'est fait, nous dit-on.

Au CSSS, on estime avoir agi correctement. «On connaît bien cette famille et les parents ont bénéficié d'un soutien constant. C'est un événement tragique, mais le rapport est clair, affirme Alain Paquette. Notre établissement ne fait l'objet d'aucune recommandation.»

Pour Denis Baraby, cela n'a justement pas de sens. Il a d'ailleurs écrit à la coroner pour lui demander de se pencher à nouveau sur la mort de bébé Loïc et sur le travail des médecins et des infirmières. «Quand ce sont des professionnels de la santé qui signalent, on espère qu'ils nous donnent toute l'information.»

Entre-temps, son équipe donnera des formations aux professionnels de la santé afin de «les sensibiliser au rôle de la DPJ». «Si on a des inquiétudes sur un enfant, c'est mieux de nous appeler que de se dire qu'on n'en a pas assez.»

Loi et code de déontologie

> La Loi sur la protection de la jeunesse oblige tout professionnel qui pratique auprès des enfants et tous les membres du réseau de la santé à signaler «sans délai au Directeur de la protection de la jeunesse toute situation où il est raisonnable de croire que la sécurité ou le développement d'un enfant est ou peut être compromis».

> Le code de déontologie des médecins exige aussi qu'ils fassent un signalement s'ils croient qu'un enfant n'est pas en sécurité ou s'il est maltraité.

Une fillette handicapée laissée à elle-même

Quand elle est morte, la fillette de 5 ans avait à peine le poids d'un bébé de 10 mois.

L'enfant, lourdement handicapée physiquement et intellectuellement, vivait avec ses parents, mais elle recevait des services médicaux presque chaque jour de la part de divers professionnels de sa région, en Outaouais. Pourtant, ils n'ont pas décelé à temps qu'elle était victime de grave négligence.

Selon une enquête menée cette année par le Protecteur du citoyen, la petite vivait dans un milieu «désorganisé et insalubre», et «ne recevait visiblement pas les soins d'hygiène adéquats ». Notamment, «le dispositif de gavage qui servait à l'alimenter était défectueux et mal nettoyé», lit-on dans le rapport annuel de l'organisme.

Pour des questions de confidentialité, le Protecteur du citoyen n'a fourni que très peu de détails sur la mort de l'enfant. Il juge «totalement inacceptable que, malgré une présence aussi assidue de plusieurs intervenants du réseau de la santé et des services sociaux, un enfant ait pu être laissé dans de telles conditions».

Nos recherches ont révélé que la famille de la petite victime vit en Outaouais. Elle recevait des services de la part d'au moins deux établissements spécialisés en plus de l'aide fournie par le Centre de santé et de services sociaux de sa région. Un manque de communication entre les différents intervenants serait à l'origine de la tragédie.

Quand le cas la petite a finalement été signalée à la DPJ, il était déjà trop tard. Les intervenants du centre jeunesse l'ont immédiatement retirée de sa famille et elle a été transférée à l'hôpital, où elle est morte.

Pas facile de repérer

La directrice de la protection de la jeunesse de l'Outaouais, Micheline Gagné, a refusé de commenter le cas afin de protéger l'identité de la famille et des professionnels qui travaillaient auprès de l'enfant.

Elle nous a toutefois parlé des nombreux pièges qui attendent les employés du réseau de la santé lorsque vient le temps de déceler des cas de négligence chez un enfant malade.

À la base, dit-elle, «ça peut être plus difficile de [faire la différence] entre certains signes qui peuvent être causés par des abus, mais qui pourraient aussi être liés à la condition médicale de l'enfant».

Le fait de travailler en équipe multidisciplinaire autour d'un enfant malade peut aussi devenir un couteau à double tranchant.

«Il faut bien se coordonner pour s'assurer qu'on ne se fie pas sur les autres pour avoir fait telle ou telle chose. Par exemple, la travailleuse sociale voit une blessure, mais elle se dit que si l'infirmière ne lui en a pas parlé, c'est que ce n'est pas grave. Il faut absolument partager les observations.»

La solution, selon Micheline Gagné : «Appelez-nous. On va le faire le screening

Elle ajoute que certains professionnels de la santé hésitent à dénoncer l'état de leurs patients de peur de briser le lien de confiance. Rappelons que les signalements à la DPJ sont confidentiels. En Outaouais, le tiers des signalements proviennent des professionnels de la santé.

Réintégrer la famille biologique à tout prix?

Privilégier la famille biologique n'est pas toujours la meilleure solution pour les enfants victimes de maltraitance. Selon une étude menée par des professeurs de l'École de service social de l'Université de Montréal, le tiers des enfants qui sont réintégrés chez leurs parents après un placement par la DPJ sont de nouveau maltraités.

Quand les choses tournent mal

Depuis 2007, la nouvelle Loi sur la protection de la jeunesse favorise généralement le maintien ou la réintroduction des jeunes dans leur famille, notent les chercheurs.

Dans la plupart des cas, la première intervention de la DPJ permet aux enfants de ne pas être une nouvelle fois pris en charge par les centres jeunesse lorsqu'ils retournent avec leur famille. Mais pour un enfant sur trois, les choses tournent mal. «Quelque 33 % d'entre eux, après la fermeture de leur dossier, sont encore une fois victimes d'abus ou de négligence», révèle l'étude.

Plus jeune, plus vulnérable

Les enfants âgés de 3 à 5 ans courent plus de risques que les autres d'être victimes de mauvais traitements ou de négligence lorsqu'ils réintègrent leur famille biologique après un placement. «Cela s'explique par leur vulnérabilité et les soins constants dont ils ont besoin», explique Marie-Andrée Poirier, qui fait partie du groupe de chercheurs.

Attention à l'acharnement

Plus les tentatives de réintégration dans la famille d'origine sont nombreuses, plus les risques que la DPJ ait à intervenir sont élevés. Ce constat est encore plus vrai chez les tout-petits. «Ce n'est pas tant l'instabilité en termes de familles d'accueil fréquentées par les enfants qui semble jouer, mais plutôt le nombre d'allers-retours entre leur milieu naturel et les milieux substituts, affirme la chercheuse, Sonia Hélie. On croit que les jeunes enfants sont plus sensibles aux échecs de la réunification et à ce que cela peut leur faire vivre sur le plan de l'attachement.»

Pas assez d'aide

Selon les chercheurs, la grande proportion d'enfants qui sont à nouveau victimes de maltraitance après être retournés vivre avec maman et papa «laisse penser que les familles ne reçoivent peut-être pas l'aide nécessaire pour que la réunification familiale réussisse». L'offre de service en matière de réunification familiale est un enjeu qui mérite d'être mieux étudié, d'après Marie-Andrée Poirier. «Il est important d'intervenir au sein de la famille et d'assurer un suivi après le retour de l'enfant.»

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