«La morphine m'a sauvée»

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Après un accident de travail, Lise Lapierre a enduré 15 ans de souffrances avant de trouver le produit qui lui a rendu sa vie: la morphine.

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Katia Gagnon
La Presse

Il y a 35 ans, un bête accident du travail a brisé la vie de Lise Lapierre. Infirmière à l'Hôtel-Dieu, elle a tenté de sortir seule une patiente du bain parce que sa collègue avait dû répondre à une urgence. Fracture de la colonne. Deux opérations. Lise Lapierre a enduré 15 ans de souffrances avant de trouver le produit qui lui a rendu sa vie: la morphine.

«Dès que je me penchais ou que je m'assoyais trop longtemps, ça faisait mal. Je n'allais plus au théâtre. Je ne faisais plus de voyage. Et bien sûr, je ne travaillais plus. Je prenais trois bains le jour et deux bains durant la nuit pour me soulager. C'était ça, ma vie», raconte la femme, qui a aujourd'hui 77 ans.

Son médecin de l'époque essaie tout. Des médicaments, des épidurales. Rien ne la soulage. Puis, en 1995, elle rencontre un nouveau médecin: la Dre Aline Boulanger, directrice de la clinique de la douleur de l'hôpital du Sacré-Coeur. «Elle m'a dit: la morphine, ça fait souvent peur aux gens. C'est vrai que ça saisit! La morphine, on donne ça aux mourants! Mais moi, je me suis dit: si ça peut me soulager, je fonce.»

Mme Lapierre a commencé à petite dose, en augmentant peu à peu parce qu'elle avait encore mal. Puis, elle a trouvé la dose idéale, celle qui lui permettait de recommencer à vivre. «Je suis redevenue celle que j'étais avant. C'est la morphine qui m'a sauvée.»

Lise Lapierre a même pu recommencer son travail d'infirmière, moyennant la prise d'une dose totale de morphine qui atteignait 180 milligrammes par jour. À la retraite, elle a pu diminuer progressivement les doses.

Des patients comme Mme Lapierre, c'est le quotidien de la Dre Aline Boulanger. Elle déplore que certains patients errent pendant des années dans les portes tournantes des cliniques avant de trouver un médecin qui les croie, et accepte de les soulager. Au bas mot, le tiers de ses patients a été sous-traité par les médecins, estime-t-elle.

«Il y a beaucoup plus de patients sous-traités que surtraités. Le risque d'abus est très médiatisé, alors que l'autre volet, à l'inverse, on en parle peu», dit-elle.

Pour traiter les gens atteints de douleurs chroniques, il y a peu d'options autres que celle des médicaments opiacés, fait valoir la pharmacienne Andrée Néron, spécialiste de la douleur au Centre hospitalier de l'Université de Montréal. «Les opioïdes, c'est le fer de lance du soulagement de la douleur», dit-elle.

«C'est aussi inélégant de passer à côté d'un patient qui a vraiment besoin de narcotiques et peut se retrouver brusquement en sevrage, fait valoir Mme Néron. C'est pas mieux de surdoser que de sous-doser.»

La pharmacienne se souvient encore d'un patient qui avait des antécédents de toxicomanie, et à qui tous les médecins avaient refusé des opioïdes. «Quand il est décédé, on a réalisé qu'il avait bel et bien un cancer. C'était un individu qui avait besoin d'aide et on est passé à côté. Ça m'a beaucoup touchée. Je me suis dit: plus jamais», raconte-t-elle.

Mais dans le grand public, les opiacés d'ordonnance ont de plus en plus mauvaise presse, déplore la Dre Boulanger. «Beaucoup de patients en souffrance chronique se sentent attaqués par les articles qui parlent de surprescription de ces médicaments. Leur famille fait pression pour qu'ils arrêtent de consommer. Les gens finissent par croire qu'ils sont toxicomanes!»

Délicat équilibre

Or, à l'instar de Lise Lapierre, des patients très souffrants peuvent très bien vivre toute leur vie avec la même dose de morphine. Mais ces patients sont tout de même dépendants du produit: lors d'un séjour à l'hôpital au cours duquel on négligeait de lui donner régulièrement ses doses de morphine, Mme Lapierre a ressenti des symptômes de sevrage.

«Je te dis que j'ai compris comment se sentent les drogués en désintoxication! J'avais tellement froid!»

C'est un exercice délicat de trouver la dose qui convient pour un patient, celle qui réduit sa douleur d'au moins 50%, sans aller plus loin, dit la Dre Boulanger. Les médecins spécialistes de la douleur doivent rester très vigilants sur les signes de dépendance de leurs patients.

«J'ai entendu toutes les excuses pour avoir plus de médicaments: le chien les a mangés, je les ai perdus dans le taxi, je pars en voyage pour des funérailles... J'ai une patiente qui a enterré deux fois son mari en l'espace de six mois. C'est la pharmacienne qui m'a rappelé que son mari était déjà mort. Même les médecins qui traitent la douleur quotidiennement peuvent être trompés.»

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