Boissons énergisantes: la nouvelle potion magique

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Hugo Meunier
Hugo Meunier
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Avec des revenus se chiffrant en milliards de dollars, le marché des boissons énergisantes connaît une croissance phénoménale chaque année. Environ 200 marques se fraient un chemin jusqu'aux étalages des supermarchés canadiens. Mais une grande part d'inconnu entoure ces populaires canettes; certains effets secondaires potentiellement graves forcent plusieurs intervenants à sonner l'alarme. Que sait-on au juste de ces nouvelles potions?

Mars 2008. Une Canadienne de 12 ans d'à peine 80 lb est transportée d'urgence à l'hôpital. Victime d'une surdose intentionnelle après avoir consommé plusieurs boissons de marque Red Bull, elle doit subir un lavage gastrique.

Outre cette tentative de suicide inusitée, les boissons énergisantes pourraient être liées à des effets indésirables observés chez 75 Canadiens entre 1999 et 2013, selon des chiffres fournis par Santé Canada. L'issue de trois de ces cas déclarés était la mort. Une trentaine d'effets indésirables signalés à Santé Canada étaient graves, selon le Rapport du groupe d'experts sur les boissons énergisantes caféinées publié en 2010. Insomnie, paranoïa, arythmie, palpitations, hypertension, crise cardiaque: la liste des symptômes est longue. Sept des trente-deux patients avec des effets secondaires graves étaient adolescents. Les dossiers de trois des individus, dont deux sont morts, n'ont pas pu être évalués en raison de renseignements incomplets.

Ces cas ne suffisent toutefois pas à prouver hors de tout doute que les boissons énergisantes sont néfastes pour la santé. Après tout, les fabricants vendent un produit tout à fait légal et prennent bien soin d'afficher des mises en garde conseillant aux usagers de limiter leur consommation.

Santé Canada a d'ailleurs modifié en janvier 2013 sa réglementation sur le contenu en caféine et l'étiquetage des boissons énergisantes. D'abord classées dans la catégorie «produits naturels» - et à l'abri des réglementations -, elles sont maintenant considérées comme des aliments. Le tableau de la valeur nutritive est dorénavant obligatoire sur les canettes, et l'Agence canadienne d'inspection des aliments est aussi mise à contribution.

Une façon de mieux contrôler ces produits et leur contenu, justifie Santé Canada.

Comme la cigarette?

Ces pas dans la bonne direction n'empêchent pas de nombreux médecins et intervenants d'être inquiets. Plusieurs d'entre eux font le parallèle avec la cigarette.

Au milieu des années 90, le coureur automobile québécois Jacques Villeneuve portait fièrement les couleurs des cigarettes Player's, son principal commanditaire. Aujourd'hui, personne n'oserait imaginer qu'un athlète soit commandité par un fabricant de cigarettes, mais l'écurie Red Bull domine le championnat de F1 depuis plusieurs saisons. L'histoire du tabac se répétera-t-elle avec les boissons énergisantes?

«Souvenez-vous, ça a pris 20 ans avant qu'on démontre que le tabac est mauvais pour la santé. Alors on verra dans 20 ans ce que les études sur ces boissons vont nous dire», souligne le Dr Paul Poirier, de l'Institut de cardiologie de l'Université Laval.

Car un immense point d'interrogation demeure quant aux effets néfastes de ces produits à forte teneur en caféine et en taurine. D'autant que le phénomène est jeune et que la littérature scientifique l'entourant est encore très abstraite.

Le cardiologue québécois Paul Poirier planche présentement sur un doctorat sur les effets des boissons énergisantes sur la santé, en plus d'être régulièrement interpellé aux quatre coins du globe sur le sujet.

Prudent, il indique qu'à l'heure actuelle, aucune étude ne prouve que les boissons énergisantes minent la santé. «Rien ne me dit que ça augmente la tension artérielle ou rend des patients cardiaques», précise le médecin, qui enseigne aussi à la faculté de la pharmacie, en plus d'être engagé dans le milieu sportif, où les boissons se boivent comme du petit lait.

En revanche, ces produits sont soupçonnés de jouer un rôle dans l'émergence de divers symptômes. Le Dr Poirier le constate dans sa pratique: de jeunes patients en proie à des palpitations sont de plus en plus nombreux à pousser les portes des urgences.

Des médecins commencent aussi à considérer la consommation de ces boissons dans la liste de questions à poser aux patients ou à leurs proches. Et des coroners tiennent maintenant compte de ce phénomène lors des autopsies.

Avant qu'il ne soit trop tard

Mais pourquoi faut-il attendre le pire avant d'agir? peste Martine Dubois. Cette résidante de Sainte-Sophie-d'Halifax, dans le Centre-du-Québec, croit dur comme fer que la «popote» - une mixture maison composée d'alcool et de boissons énergisantes - a joué un rôle dans la mort de Jonathan, son fils de 27 ans qui s'est affaissé subitement sur les genoux de sa blonde lors d'un trajet en voiture en 2012.

Le coroner a classé la cause du décès comme indéterminée. «J'ai peur que ça fasse comme le tabac et que ça prenne 50 ans avant de réaliser que c'est néfaste. C'était cool avant de fumer la cigarette. Aujourd'hui, le jeune qui a sa canette, il est aussi cool», déplore Mme Dubois.

Selon la médecin de famille et membre de l'Association québécoise des médecins du sport, Alexandra Bwenge, Santé Canada fait néanmoins des efforts pour éviter une répétition du scénario de la cigarette.

«L'organisme a légiféré sur la quantité de caféine dans une boisson pour ne pas que ça soit trop, pour éviter les catastrophes chez les adultes qui ne seraient pas en bonne santé», explique la médecin.

Elle se dit davantage préoccupée par les produits qui échappent au contrôle de Santé Canada, comme les boissons 5-Hour Energy, des petites bouteilles de 58 ml souvent bien en évidence près des comptoirs de la plupart des détaillants. «Ils sont contrôlés par la Loi sur les produits de santé naturels, ce qui veut dire qu'il n'y a pas de contrôle sur les règlements et la quantité de caféine qu'on y retrouve», explique la Dre Bwenge.

Ces petites doses, classées dans la catégorie «stimulant» par Santé Canada, seraient liées à la mort de 13 Américains, selon des rapports compilés par la Food and Drug Administration. Le Toronto Star a pour sa part rapporté l'an dernier cinq cas où des Canadiens ont observé de sérieux effets secondaires après avoir consommé ces mêmes produits.

Dans les pharmacies

Directeur de la prévention à l'Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Martin Juneau milite de son côté pour restreindre l'accès aux boissons énergisantes. «On retrouve des présentoirs énormes dans des magasins et même dans des pharmacies. Il faudrait au moins avertir les jeunes et imposer des limites sur ces produits, parce que les quantités de caféine là-dedans sont énormes. C'est carrément dangereux», prévient le cardiologue, qui mène une croisade contre les boissons sucrées en général.

Un combat partagé par la Coalition québécoise sur la problématique de poids, qui exhorte en plus le gouvernement à imposer une taxe sur ces boissons pour augmenter leur prix. «Une cinquantaine de villes ont aussi mis en place des mesures pour restreindre la vente dans leurs bâtiments», se réjouit la directrice de l'organisme, Corinne Voyer.

Shawinigan est au nombre de ces villes. En partie grâce à la lutte menée par Yves Plourde, dont le fils de 24 ans, Maxime, est mort en 2013. Comme Martine Dubois, ce père de famille est convaincu que les boissons énergisantes expliquent pourquoi ce gaillard de près de 2 m s'est écroulé sur le plancher du restaurant où il travaillait. Le jeune homme souffrait, à son insu, d'une malformation cardiaque mineure. Il consommait régulièrement des boissons énergisantes.

Après sa mort, Yves Plourde a fait circuler une pétition pour interdire ces produits aux mineurs. En vain. À l'heure actuelle, il n'existe pas d'âge minimum pour consommer ces produits.

Le combat de M. Plourde rejoint celui de l'Association médicale canadienne (AMC), qui s'est aussi prononcée en 2013 pour une interdiction de la vente des boissons énergisantes aux mineurs, comme pour le tabac et l'alcool.

L'enquête québécoise sur la santé des jeunes du secondaire, menée en 2010-2011, révèle que 17 % des répondants consomment des boissons énergisantes deux fois ou plus par mois.

75
Nombre de déclarations d'effets indésirables rapportés à Santé Canada possiblement liés à la consommation de boissons énergisantes.
7 millions
Nombre de canettes de boissons énergisantes consommées par mois au Canada.
201
Nombre de marques de boissons énergisantes vendues au Canada.

«Complètement sûres», affirme l'industrie

Les boissons énergisantes sont «complètement sûres» lorsqu'on les consomme avec modération et dans les quantités recommandées par Santé Canada, affirme l'Association canadienne des boissons, qui compte parmi ses membres les entreprises Red Bull, Monster, Rockstar et Human Energy.

«C'est comme la vitesse sur l'autoroute. Si on dépasse les limites permises, c'est sûr que si on a un accident, il sera plus grave que si on les respecte», illustre le porte-parole de l'Association Martin-Pierre Pelletier.

Il cite à l'appui un rapport de Santé Canada sur l'évaluation des risques liés à la consommation des boissons énergisantes. «La consommation quotidienne par la population adulte en général de deux portions d'une boisson énergisante typique serait sans danger et n'aurait donc pas de conséquences en matière de santé», conclut le rapport, dont les résultats ont été publiés en 2013 dans la Revue internationale d'analyse des risques alimentaires.

Le porte-parole émet aussi des réserves au sujet des dizaines de cas recensés à Santé Canada où des patients rapportent des effets indésirables liés à la consommation de boissons énergisantes. «Les gens pouvaient aussi avoir consommé plein d'autres choses pour expliquer ces effets-là. C'est un peu tiré par les cheveux de faire le lien entre les deux.»

L'association réplique également aux médecins cités dans notre enquête, qui s'interrogent sur les effets combinés des ingrédients contenus dans une boisson énergisante. «S'ils ont des inquiétudes à cet égard, je pense qu'on devrait faire des études en ce sens-là», résume Martin-Pierre Pelletier.

L'industrie des boissons énergisantes ne représente en rien une menace pour la santé publique, plaide donc son porte-parole, en soulignant qu'elle connaît chaque année une progression importante. M. Pelletier reconnaît cependant qu'une réflexion collective sur la consommation de caféine pourrait s'avérer utile. «On parle beaucoup des risques associés aux calories, mais on devrait aussi mieux informer les gens sur la quantité de caféine permise par jour, qui ne devrait pas dépasser 400 milligrammes.»

La société Red Bull a décliné nos demandes d'entrevues, affirmant ne pas vouloir discuter publiquement de marketing et de ses stratégies d'affaires.

Chez Monster, personne n'a répondu à nos demandes d'entrevues par l'entremise de son site web.

Guru prend ses distances des «conventionnels»

La première boisson énergisante en Amérique du Nord a vu le jour à la fin des années 90, dans la cuisine d'un appartement à l'angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Ontario.

Raymond Jolicoeur et son vieux camarade François Bazinet, après des centaines de tentatives infructueuses, venaient de trouver la recette de la boisson Guru. Aujourd'hui, l'entreprise emploie une vingtaine de personnes et connaît une forte croissance aux États-Unis.

Pour le cofondateur Raymond Jolicoeur, Guru doit son succès à sa liste d'ingrédients. «Ils sont radicalement différents des autres marques. Nos ingrédients sont naturels et certifiés bios», explique l'entrepreneur.

Sans jeter la pierre aux Red Bull et Monster de ce monde, M. Jolicoeur se distancie de ces produits, qu'il qualifie de plus conventionnels. M. Jolicoeur ajoute qu'il cible une clientèle plus éduquée, en plus de prôner un marketing moins agressif.

Guru n'a rien à voir avec les effets néfastes liés aux boissons énergisantes rapportés à Santé Canada et dans notre enquête, assure l'entrepreneur. «Nous n'avons pas de cas recensés chez Guru. Mais on sympathise avec les victimes et on reste à l'affût.»

«Ce qu'on observe, c'est que les comportements des consommateurs semblent à l'origine de ces cas, et non les produits», note-t-il.

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