Vers une ère postantibiotique

Au Québec, les problèmes causés par les bactéries... (Photo: Marco Campanozzi, La Presse)

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Au Québec, les problèmes causés par les bactéries résistantes aux antibiotiques «vont de façon croissante et quasiment exponentielle, depuis quatre ou cinq ans», dit le Dr Richard Marchand, microbiologiste et infectiologue à l'Institut de cardiologie de Montréal.

Photo: Marco Campanozzi, La Presse

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On observe dans le monde une hausse préoccupante des bactéries résistantes aux antibiotiques. Après avoir été relativement épargnés, les hôpitaux du Québec commencent aussi à lutter contre des superbactéries. Bilan d'une bataille difficile.

L'Organisation mondiale de la santé (OMS) sonne l'alarme: les bactéries résistantes aux traitements sont en recrudescence dans le monde, laissant entrevoir une effrayante ère postantibiotique. En Europe, «25 000 personnes décèdent déjà chaque année des suites d'infections bactériennes qui ne réagissent pas aux antibiotiques et surviennent principalement dans les hôpitaux», selon l'OMS.

Au Québec, les problèmes causés par les bactéries résistantes aux antibiotiques «vont de façon croissante et quasiment exponentielle, depuis quatre ou cinq ans», dit le Dr Richard Marchand, microbiologiste et infectiologue à l'Institut de cardiologie de Montréal.

Impossible de savoir combien de victimes font les superbactéries chez nous, puisque personne n'en tient le compte, ni à Québec ni à Ottawa. Au provincial, le programme de surveillance intégré de l'antibiorésistance, annoncé l'an dernier, «n'est pas encore en place», a indiqué Noémie Vanheuverzwijn, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec. Quelques souches particulièrement inquiétantes - dont les dangereuses entérobactéries résistantes aux carbapénèmes (voir autre texte) - sont toutefois suivies par le Laboratoire de santé publique du Québec.

Au fédéral, «il n'y a toujours pas de programme national de lutte contre l'antibiorésistance intégré et complet, avec une gouvernance et un financement appropriés», constate Lindsay E. Nicolle, de l'Université du Manitoba, dans une récente recherche.

Les craintes sont pourtant grandes. «On est dans une locomotive lancée à toute vitesse sur des rails, illustre le Dr Marchand. On sait qu'on devra bientôt franchir un pont, qui ne pourra porter la locomotive. Comme c'est parti, si on ne fait rien, on va s'écraser. ''On arrivera au pont peut-être dans un an, dans cinq ans ou dans dix ans. Certains disent: ''On verra quand on sera rendus là. Mais ça risque d'être difficile d'arrêter la locomotive juste avant le pont.»

Pire aux États-Unis

Le Dr Christian Lavallée, microbiologiste à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, est plus nuancé. «Globalement, le fardeau de la multirésistance augmente, convient-il. Mais les souches multirésistantes sont davantage un problème aux États-Unis qu'ici. Au Québec, au Canada, on est, pour l'instant du moins, relativement épargnés par ce phénomène.»

«L'antibiorésistance est un problème planétaire, explique le Dr Karl Weiss, aussi microbiologiste à Maisonneuve-Rosemont. Même si vous êtes un bon élève, comme l'est le Canada, vous pouvez facilement être contaminé par beaucoup de mauvais élèves.» Le Québec «a un problème d'antibiorésistance, convient le Dr Weiss, mais il semble avoir atteint un certain plateau.»

Bien que moins fréquentes qu'ailleurs, les infections causées par ces bactéries coriaces troublent les médecins. «On n'aurait jamais cru, quand on a commencé notre carrière, dire un jour: ''Madame, monsieur, je suis désolé, vous avez une infection, mais je n'ai aucun antibiotique pour vous traiter''«, témoigne le Dr Marchand.

Cela lui est arrivé en 2011, en soignant une femme de 56 ans aux prises avec une infection urinaire résistante à tous les antibiotiques. «J'ai dû lui dire: ''Madame, on va devoir laver votre vessie avec un désinfectant à plancher, comme on le faisait autrefois, puis vous faire boire beaucoup de jus de canneberge'', explique le médecin. Quand on est rendus là, c'est qu'on est découragés.»

Consommation abusive d'antibiotiques

Les causes de la montée des bactéries résistantes sont multiples. L'usage effréné des antibiotiques, réclamés avec insistance par certains patients, et vendus sans ordonnances dans plusieurs pays, favorise l'apparition de souches résistantes. «Vous entrez dans n'importe quelle pharmacie du Mexique, et vous pouvez acheter un antibiotique en vente libre», déplore le Dr Charles Bernard, président du Collège des médecins du Québec.

Ailleurs, c'est le marché noir - et ses contrefaçons de mauvaise qualité qui sont montrés du doigt. Tout comme les antibiotiques donnés au bétail pour prévenir les maladies et les faire grossir vite. La moitié des antibiotiques mis en marché dans le monde sont destinés aux animaux, un taux qui grimpe à 80% au Canada.

Quant à la dissémination de la résistance, elle s'accélère avec la démocratisation des voyages. Le nombre de touristes internationaux a franchi le cap du milliard en 2012, ce qui n'inclut pas tous les déplacements. «Quelques souches d'acinétobacter (une bactérie résistante à plusieurs antibiotiques) ont été rapportées d'Afghanistan par des militaires», rappelle le Dr Paul Roy, du Centre de recherche en infectiologie du Centre hospitalier de l'Université Laval (CHUL).

Coûts des traitements multipliés par deux

Le prix à payer est cher. L'Agence de santé publique du Canada estime que la résistance aux antimicrobiens «multiplie au moins par deux les coûts du traitement d'une infection bactérienne». Aux États-Unis, les coûts médicaux liés aux infections résistantes s'élèvent à 19,8 milliards US par an, selon Biopharm Reports.

«Est-ce qu'on est au pied du mur? Pas encore, estime le Dr Marchand. On a toujours une petite marge de jeu, mais pour combien de temps?»

50%

Augmentation de la mortalité chez les patients infectés par une bactérie résistante.

14 485$

Coût par cas d'infection au SARM (Staphylococcus aureus résistant à la méthicilline)

14 414$

Coût par cas d'infection à l'ERV (entérocoque résistant à la vancomycine)

Sources: OMS, Institut canadien pour la sécurité des patients




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