Débrancher ou non?

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Avec les avancées médicales, il est aujourd'hui possible de garder un patient en vie artificiellement très longtemps. Mais dans quelles conditions? En passant une journée dans un service de soins intensifs de Montréal, La Presse a constaté les difficultés qu'éprouvent les médecins quand vient le temps de mettre fin à un traitement. Et devant les ressources limitées du réseau de la santé, une autre question surgit: le Québec, dont la population vieillit de jour en jour, peut-il vraiment se permettre d'étirer sans fin la vie de centaines de personnes? Portrait d'un débat déchirant.

Par un bel après-midi d'avril, l'anesthésiologiste Marcelo Lannes se fait attendre dans son bureau de l'hôpital Royal-Victoria, à Montréal. Après quelques minutes, le médecin fait son entrée, le pas rapide. Il s'excuse de son retard.

«J'étais en conversation avec une famille dont un proche ne peut plus être sauvé et qui doit décider si on met fin au traitement ou non», explique-t-il.

Médecin aux soins intensifs, le Dr Lannes doit régulièrement tenir ce genre de discussion. Les pourparlers sont ardus. Devant la mort imminente d'un des leurs, les familles peinent à décider de les «débrancher». Et pour les médecins, le dilemme éthique est cruel. Car tout en voulant respecter à tout prix les souhaits des familles, ils ne veulent pas s'acharner sur leurs patients.

Pour constater cette pression à laquelle sont soumis les médecins, La Presse a passé une journée aux soins intensifs de l'hôpital Royal-Victoria.

Dès 8h, le Dr Lannes fait une tournée de ses patients avec 5 résidents. Comme toujours, le service de 21 lits est rempli à pleine capacité. «Nous pourrions avoir 27 lits, mais nous n'avons pas le personnel infirmier pour tous les ouvrir, explique Sylvie Amplemen, infirmière-chef aux soins intensifs. Il me manque de 35 à 40 infirmières pour avoir tous mes lits ouverts.»

Les patients hospitalisés sont mal en point. La quasi-totalité sont branchés sur des respirateurs et d'autres appareils.

Le troisième patient rencontré semble plus éveillé. Ses yeux sont ouverts. Il tousse beaucoup. «Il pourrait être envoyé aux étages aujourd'hui», croit le Dr Lannes. Le médecin s'approche de l'îlot central du service, où les entrées et les sorties prévues pour la journée sont affichées. «Je suis censé accueillir cinq nouveaux patients aujourd'hui... Je ne sais pas comment je vais faire», dit le Dr Lannes.

Tous les patients qui subissent des opérations cardiaques et des greffes à l'hôpital Royal-Victoria doivent ensuite séjourner aux soins intensifs. Si aucun lit n'est libre, ces interventions doivent être annulées.

Manque de lits

L'infirmière adjointe, Mélanie, coordonne les entrées et sorties des patients. Dès 10h, elle se promène dans le service et observe l'état des patients. «Dr Lannes, j'ai besoin d'un lit pour midi», dit-elle. «Je dois vérifier», répond le Dr Lannes. «Ok. Mais si le bloc opératoire appelle? Ils devront annuler une opération si on ne trouve pas de lit. Je leur dis d'attendre?» demande Mélanie. «Oui», réplique le Dr Lannes.

Vers 11h15, le patient dont l'état s'est amélioré est envoyé aux étages. Un lit se libère. Mélanie souffle un peu.

Le Dr Lannes et les résidents arrivent ensuite au chevet de deux patients fort mal en point, qui occupent leur lit depuis plusieurs mois. Leur état ne cesse de dégénérer. Médicalement, il n'y a plus rien à faire. «Ici, on se demande si, au lieu de prolonger la vie, nous ne sommes pas en train de prolonger la mort», souligne un résident.

Le Dr Lannes discute de la meilleure décision à prendre dans ces cas. Il explique quelques principes qui doivent guider les décisions de fin de traitement. Il mentionne tout d'abord qu'il faut respecter le souhait des patients. «Mais évidemment, aux soins intensifs, les patients ne sont généralement pas en état de dicter leur volonté», dit-il.

En l'absence de règles précises, le Dr Lannes attend toujours l'autorisation de la famille avant de cesser un traitement. Il n'est pas le seul. «Quand on doit décider de l'arrêt des mesures actives de traitement, on cherche toujours le consensus. On veut s'entendre. Quand on remarque qu'on arrive à une futilité de traitement avec un patient, on discute avec sa famille», soutient le Dr Alexis Turgeon, de l'Association des anesthésiologistes du Québec.

Chercheur en bioéthique au Centre de recherche de l'Institut de gériatrie de Montréal, David Roy précise que les médecins ne sont pas obligés d'appliquer des soins inutiles d'un point de vue thérapeutique ou qui ne sont pas dans le meilleur intérêt du patient. «Mais décider de ça, ce n'est pas évident!» note-t-il.

«Les médecins ne doivent pas nuire aux patients en leur infligeant des traitements inutiles et souffrants, confirme la présidente de l'Association québécoise pour le droit de mourir dans la dignité, Hélène Bolduc. Mais si la famille veut prolonger la vie à tout prix, les médecins doivent écouter. Car sinon, ils risquent les poursuites. Actuellement, il y a très peu de règles et les médecins sont laissés à eux-mêmes.»

Le Dr Lannes mentionne que la technologie actuelle permet de prolonger très longtemps la vie des gens. «Les familles décident jusqu'à quand elles veulent prolonger la vie. Je les respecte. À moi seul, je ne peux pas prendre cette décision, dit-il. Si on voulait des directives plus claires, il faudrait un débat de société.»

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