Mourir en français: le combat de Franco-Ontariens

Hélène Tremblay Lavoie, 82 ans, vit à Toronto... (Photo fournie par Gérald Lachapelle)

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Hélène Tremblay Lavoie, 82 ans, vit à Toronto depuis 40 ans. Son état de santé requiert des soins de longue durée. Sa fille, Sylvie, à droite, réclame pour elle le droit d'être soignée dans sa langue, de mourir en français.

Photo fournie par Gérald Lachapelle

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(Ottawa) Une lutte linguistique prend forme à Toronto et elle pourrait bien devenir le dernier grand combat d'une génération de Canadiens francophones.

Il y a une dizaine de jours, un centre d'accueil francophone du centre-ville a lancé une campagne de lettres à l'attention du ministre de la Santé de l'Ontario.

 

Le but: réclamer le droit de mourir en français.

Parmi les quelque 100 000 francophones de Toronto, plusieurs se plaignent du manque, voire de l'absence de soins spécialisés de longue durée dans la capitale ontarienne.

Sylvie Lavoie a lancé la démarche. Originaire de Montréal, Mme Lavoie vit dans la Ville reine depuis 40 ans, tout comme sa mère de 82 ans, atteinte d'Alzheimer et de démence. L'automne dernier, des tests neurologiques ont confirmé que non seulement la maladie avance rapidement, mais qu'Hélène Tremblay Lavoie comprend de moins en moins l'anglais.

Les médecins ont recommandé à Mme Lavoie de trouver un hôpital où sa mère pourrait recevoir des soins en français.

Elle a eu un choc: il n'y a qu'un seul endroit où les francophones peuvent recevoir des soins de longue durée dans leur langue à Toronto. Situé en banlieue, à Scarborough, Bendale Acres possède un étage de 37 lits où l'on offre des soins dans les deux langues. À l'heure actuelle, il est rempli à pleine capacité. Seulement 15% des patients sont francophones.

«Bendale Acres n'avait aucune place quand on cherchait, a expliqué Mme Lavoie à La Presse. La seule que l'on a trouvée, c'est à Welland, à 1h45 de Toronto.

Depuis décembre, cette fille unique va donc voir sa mère le plus souvent possible. Mais avec quatre heures de route chaque fois, les occasions sont rares. Trop rares

Nouvelles pressions

Les membres du conseil d'administration des centres d'accueil Héritage, dont Mme Lavoie fait partie, ont lancé une campagne pour aider les personnes aux prises avec le même problème.

«Les choix qui s'offrent à elles sont soit de déménager à Ottawa, à Welland ou à Penetanguishene ou encore d'accepter de finir leurs jours dans un milieu anglophone», déplore une lettre dont le modèle est publié sur le site internet de l'organisme.

On recommande de signer la lettre et de l'envoyer au ministre de la Santé de l'Ontario et au nouveau commissaire aux services français de la province, François Boileau.

Un problème pancanadien

Bien que cette campagne soit née à Toronto, des spécialistes des soins de santé en français recommandent aux gouvernements de partout au Canada de la suivre de très près.

«Ce qu'Héritage soulève, c'est le cas un peu partout au pays, sauf dans quelques coins du Nouveau-Brunswick», note Hubert Gauthier, président sortant de la société Santé en français, fondée au début des années 2000 grâce à des fonds fédéraux afin de veiller sur les services offerts aux communautés francophones et acadiennes.

«C'est un problème réel qui va aller en grandissant», ajoute M. Gauthier. Selon le dernier recensement, le vieillissement de la population frappe encore plus les communautés francophones hors Québec que le reste de la population canadienne.

«Le soutien que l'on obtient à l'heure actuelle n'est pas à la hauteur du problème», tranche cet administrateur de longue date des réseaux de santé francophones, et ancien sous-ministre de la Santé au Québec.

La lutte pour mourir en français à Toronto pourrait donc n'être qu'un coup de semonce: ce pourrait être le début de la bataille ultime d'une génération qui a vu naître la Loi sur les langues officielles il y a 40 ans et la Loi sur les services français en Ontario il y a 20 ans.

Course contre la montre

Mais pourquoi à Toronto? «Le nombre de personnes âgées augmente, et il y a ici des personnes qui ont toujours été militantes», avance Marcel Grimard.

Ce natif de Sherbrooke et résidant de la capitale ontarienne depuis une dizaine d'années entend fonder l'Association Action positive au printemps, un organisme qui viendra en aide aux francophones de la ville atteints du VIH.

M. Grimard, 47 ans, a lui-même contracté le virus il y a huit ans. Aujourd'hui, il est en bonne santé. «Or, je suis très conscient qu'un jour ou l'autre je vais avoir besoin de soins de longue durée, de soins palliatifs. Et actuellement, à Toronto, en tout cas pour les francophones, il n'y a pas grand-chose. Comme francophone, c'est une question de dignité d'avoir le droit de mourir dans ma langue.»

M. Grimard est conscient que la lutte pourrait durer des années. «Ayant encore beaucoup d'années devant moi, ça va faire en sorte que moi et mes amis qui sont dans la même situation allons éventuellement avoir des soins quand nous allons en avoir besoin», espère-t-il.

Sylvie Lavoie n'a pas le même luxe. Depuis des semaines, elle multiplie les plaintes: à l'ombudsman de l'Ontario, au commissaire des services en français, au ministre de la Santé. Elle a envoyé des lettres à plusieurs journaux anglophones de Toronto. Elle a même envoyé une lettre à Justin Trudeau, dans l'espoir que le fils reprenne à bout de bras et 40 ans plus tard la lutte et la loi de son célèbre père.

Jusqu'ici, pas de résultat. «Le temps qu'il y ait un nouvel édifice bâti, probablement que ma mère sera décédée ou... en tout cas», soupire-t-elle.

Prochaine étape: peut-être les avocats. Elle réfléchit tout haut. Ça pourrait être une longue démarche judiciaire... Mais après tout, c'est là qu'ont abouti des dizaines d'autres combats de francophones avant le sien. Parfois avec succès.

 




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