Jacques Parizeau: un indépendantiste

Jacques Parizeau en 1987.... (PHOTO PIERRE COTE, ARCHIVES LA PRESSE)

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Jacques Parizeau en 1987.

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Paul Roy
La Presse

(Québec) Pour plusieurs, le nom de Jacques Parizeau restera à tout jamais accolé à ces quelques mots prononcés après la défaite référendaire du 30 octobre 1995 : «On a été battus, au fond, par quoi? Par l'argent puis des votes ethniques, essentiellement.»

Ce sont les mots d'un homme en colère, qui vient de perdre, par un cheveu, le combat de sa vie. Ils seront à peu près unanimement condamnés. Par ses adversaires comme par ses alliés. Dans les minutes, les jours et les années qui suivront. Et ils reviendront le hanter jusqu'à sa mort.

Il en souffrira. Le mouvement indépendantiste et le PQ aussi. En 1999, il rappellera à son biographe Pierre Duchesne que l'ex-premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, «a fait emprisonner 500 personne pendant la crise d'Octobre». Et d'ajouter : «Moi, j'ai parlé du vote ethnique et je n'ai jamais fait emprisonner qui que ce soit. Et pourtant, qui est le vilain dans le western? C'est moi.»

Dès le lendemain du référendum, Jacques Parizeau démissionnera - il s'avérera qu'il avait de toute façon prévu quitter ses fonctions advenant une défaite. Mais rien n'y fera.

Pourtant, pour qui s'y est intéressé de plus près, la carrière de ce docteur en économie devenu politicien ne peut se résumer à une quinzaine de mots. Parce que longtemps avant de les prononcer, Jacques Parizeau avait également largement contribué à l'édification du Québec moderne.

Un élève intimidant

Né le 9 août 1930, l'aîné des trois fils de Gérard Parizeau, un assureur prospère, et de Germaine Biron, qui milita entre autres pour le droit de vote des femmes, grandit dans un milieu privilégié qui valorise l'éducation et l'implication sociale. Il fréquente les meilleurs écoles et s'avère être un élève particulièrement doué et travaillant. Dès le secondaire, à Stanislas, par son assurance et ses questions incessantes, il intimide des professeurs, apprend-on dans le premier tome - Le Croisé - 1930-1970 - de la biographie non autorisée de Pierre Duchesne. L'ouvrage, publié entre 2001 et 2004 chez Québec Amérique, comporte deux autres tomes : Le Baron - 1970-1985 et Le Régent - 1985-1995.

Dans les scouts, où il porte le surnom de Belette vibrante, il manifeste rapidement son sens de l'organisation et ses talents de meneur. En 1947, il est admis aux HEC (Hautes études commerciales), où il est vu comme un travailleur acharné qui se mêle peu aux autres. L'été suivant, il traversera le Canada sur le pouce avec un compagnon.

Après les HEC, il partira pour l'Europe parfaire sa formation. D'abord à Paris, puis à Londres, à la London School of Economics, d'où il reviendra avec un doctorat en économie et un accent «british».

De retour à Montréal en 1955, il entreprend une carrière de professeur aux HEC. En 1956, il épouse Alicja Poznanska, une intellectuelle d'origine polonaise, de trois ans son aînée.

Alice Parizeau, qui fut journaliste, criminologue et écrivaine, publiera notamment des articles dans différents journaux et magazines québécois, dont La Presse. Elle deviendra d'ailleurs souverainiste avant son mari. Le couple restera uni jusqu'à sa mort, d'un cancer, en 1990. Deux enfants naîtront de cette union : Isabelle, aujourd'hui avocate, et Bernard, médecin.

Vers la fin des années 50, Jacques Parizeau, toujours fédéraliste, admire les idées et les politiques modernes émanant du gouvernement d'Ottawa. Inversement, il réprouve le patronage et les politiques rétrogrades du gouvernement québécois de Maurice Duplessis.

Mais il s'emballe pour la Révolution tranquille, qui s'amène à Québec avec l'Équipe du tonnerre du libéral Jean Lesage, en 1960. René Lévesque est l'une des vedettes de cette équipe. Il projette de nationaliser l'électricité. Les mises en garde affluent, en provenance des milieux d'affaires et financiers, presque exclusivement anglophones à l'époque. Il demande à son entourage de lui dénicher le meilleur économiste du Québec. Jacques Parizeau étudie le dossier et rend son verdict : c'est faisable.

L'impasse

Jacques Parizeau, auquel ses complets trois pièces et son allure aristocratique vaudront le surnom de «Monsieur», conseillera les gouvernements qui se succéderont à Québec jusqu'à la fin des années soixante. Il participera à la création des principaux instruments de développement du Québec, dont la Caisse de dépôt et placement et le Régime des rentes.

En 1967, au cours d'un voyage en train vers Banff, où il doit prononcer une conférence devant la Commission d'étude sur les institutions financières, il constate l'impasse, pour le Québec, que constitue le système fédéral canadien. Il joindra le Parti québécois de René Lévesque en 1969. Battu dans Ahuntsic, aux élections de 1970, et dans Crémazie, en 1973, il sera élu dans l'Assomption en 1976.

Celui qui cumulera les ministères des Finances, du Revenu et la présidence du Conseil du Trésor est un véritable indépendantiste. Il veut un référendum dans les six mois suivant l'élection d'un gouvernement du PQ. C'est à son corps défendant qu'il se rallie à la stratégie «étapiste» préconisée par le ministre des Affaires intergouvernementales Claude Morin. Le PQ se présentera aux élections de 1976 en promettant un «bon gouvernement».

Jacques Parizeau proteste : «Je ne suis pas entré en politique pour faire un «bon gouvernement». Je suis entré en politique pour faire la souveraineté.»

En 1978, le parti fera franchir un pas de plus à l'«étapisme». Il sera décidé qu'un référendum demandera aux Québécois d'octroyer à leur gouvernement le mandat de négocier une association avec le reste du Canada. Si le Oui l'emporte, des négociations s'amorceront, qui seront suivies d'un deuxième référendum.

Ce premier mandat du Parti québécois en sera tout de même un de grande effervescence : loi 101, assurance automobile, zonage agricole. Jacques Parizeau en mène large. Exigeant avec son personnel, il a un énorme ascendant sur ses collègues ministres. On le décrit comme colérique et distant. Le style décontracté n'est pas pour lui : une photo le montre en complet cravate à une épluchette de blé d'Inde! À son bureau, les hommes doivent porter veston et cravate. Et pour les femmes, la jupe est de rigueur. En Chambre, il est redoutable : il possède ses dossiers sur le bout des doigts et sait bien les défendre. En 1979, il créera le Régime d'épargne actions (RÉA), qui sera salué par plusieurs comme «un coup de génie».

Cachez cet indépendantiste

Lors de la campagne référendaire de 1980, on essaie de cacher cet indépendantiste tonitruant pour ne pas apeurer la population. En 2000, il racontera à son biographe Pierre Duchesne : «Je suis considéré par l'entourage de René Lévesque comme assez dangereux. On a toujours peur que je fasse un esclandre. On m'envoie dans des endroits où il n'y aura que l'écho de la gazette de Sept-Îles ou de Trois-Rivières-Ouest» Le 20 mai, le verdict est impitoyable : le Oui n'obtient que 40%. Jacques Parizeau est en colère.

Mais la vie continue. Et le PQ est reporté au pouvoir le 13 avril 1981. Avec une majorité accrue. Mais l'effervescence de 1976 n'y est plus. Et les crises se succèdent : récession économique avec des pointes de chômage à 16%, affrontement avec les 300 000 syndiqués de l'État. Et crise constitutionnelle : Pierre Trudeau, redevenu premier ministre du Canada après le bref passage de Joe Clark, rapatrie de Londres la constitution canadienne contre la volonté du Québec. René Lévesque et son parti sont sans ressort, la morosité s'installe.

En 1984, les conservateurs reviennent au pouvoir à Ottawa. Brian Mulroney fait miroiter le «beau risque» au gouvernement du Québec. Lévesque met en veilleuse l'option indépendantiste. Des ministres et députés péquistes démissionnent. Parizeau est du nombre. Il retourne enseigner aux HEC. Lévesque démissionnera quelques mois plus tard.

Pierre-Marc Johnson, qui lui succède, veut troquer la souveraineté pour l'«affirmation nationale». Mais il est battu par un Robert Bourassa revenu d'exil, en 1985. Il démissionnera en 1987, quelques jours après le décès de René Lévesque.

L'effet Bouchard

Jacques Parizeau revient aux affaires comme chef du PQ. Lévesque et lui n'étaient pas des amis, mais ils se respectaient mutuellement. Interviewé par Pierre Duchesne en 2000, Jacques Parizeau décrit ainsi son arrivée à la tête du PQ :

«Je succède à une légende, à celle du père fondateur, à René Lévesque. Il faut que je me démarque clairement. Il y avait un bonhomme qui avait des intuitions absolument extraordinaires, une figure très charismatique à tous égards, avec de fausses humilités qui faisaient tout à fait Québécois un peu tapoché, victime, un peu martyr. J'avais le choix de représenter l'opposé de cela, le bourgeois sûr de lui et distant. Si Lévesque avait été moi, j'aurais été Lévesque.»

Battu par Bourassa en 1989, il est élu premier ministre en septembre 1994. Il y aura un deuxième référendum sur la souveraineté du Québec.

Mais le PQ n'a obtenu que 44% des voix aux élections. Et les sondages ne montrent guère d'enthousiasme pour la souveraineté. Lucien Bouchard, chef du Bloc québécois à Ottawa, est plus populaire que Parizeau. Il entre en scène et propose d'offrir un partenariat au Canada et de tenir deux référendums avant de faire la souveraineté, comme en 1980. Parizeau refuse, furieux.

Mais en juin, Mario Dumont, le jeune chef de l'Action démocratique du Québec, se joint aux deux leaders souverainistes. Lui aussi a ses exigences. Parizeau accepte alors de modifier sa stratégie. La question référendaire, publiée le 7 septembre 1995, offrira formellement au Canada «un nouveau partenariat économique et politique».

Le référendum aura lieu le 30 octobre. Mais la campagne du Oui débute mal. Parizeau cède alors l'avant-scène à Bouchard, plus populaire que lui. Le Oui amorce une remontée qui l'amènera à 54 000 voix de la victoire. Suivront la déclaration malheureuse du soir de la défaite, et la démission.

Rentré dans ses terres, Jacques Parizeau continuera à militer pour l'indépendance du Québec, prononçant de nombreux discours dans les cégeps et les universités, où sa popularité ne s'est jamais démentie. Il ne ménagera pas ses critiques envers son successeur - qu'il a toujours considéré comme un rival -, ce qui lui vaudra son surnom de «belle-mère».

En octobre 2006, après une cérémonie à la mémoire de Robert Bourassa, à Québec, il critiquera ainsi une déclaration de Lucien Bouchard selon laquelle les Québécois travaillent moins que les Ontariens et les Américains : «Une fois de plus, nous, les Québécois, on déçoit M. Bouchard. Une fois de plus. Et je trouve ça dommage.»

Apprenant cela, Lucien Bouchard répliquera : «M. Parizeau m'a beaucoup déçu moi-même, un soir d'octobre 1995, avec le discours qu'il a prononcé.»

Aux élections du 26 mars 2007, Lisette Lapointe, la deuxième femme de Jacques Parizeau, qui avait été son attachée de presse en 1976, et avec qui il possède un vignoble à Collioure, en France, est élue députée péquiste de Crémazie. Son mari l'appuiera en bon soldat, durant sa campagne. Avant la campagne, il avait également servi d'intermédiaire entre le chef péquiste André Boisclair et le journaliste Bernard Drainville, qui accepta d'être candidat et qui fut élu dans Marie-Victorin.

Jacques Parizeau, qui a consacré plus de 40 ans de sa vie à la souveraineté du Québec, n'aura pas vu son rêve réalisé. En 2003, il confiait à Pierre Duchesne : «Si je meurs demain, j'aimerais que l'histoire retienne que j'ai appartenu à cette vingtaine de personnes qui ont fait la Révolution tranquille. C'est le plus gros changement auquel j'ai participé.»

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