«Les jeunes ne se sentent pas à l'aise dans notre société» - Lucien Bouchard

Lucien Bouchard estime que le mouvement étudiant a... (Photo André Pichette, La Presse)

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Lucien Bouchard estime que le mouvement étudiant a été loin dans son appel à la désobéissance civile.

Photo André Pichette, La Presse

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L'ancien premier ministre Lucien Bouchard sort de sa relative réserve. Pour ne pas «jouer les belles-mères», il a attendu la fin de la campagne électorale pour publier Lettres à un jeune politicien avec l'essayiste Pierre Cayouette. Ce père de deux garçons (21 et 22 ans) y exhorte les jeunes à se lancer en politique et partage ses méditations sur le «métier».

On y apprend que, durant la campagne référendaire de 1995, il écoutait des discours de Churchill dans sa voiture. Qu'il a songé à quitter la politique après la défaite du Oui. Qu'il abhorre les référendums d'initiative populaire proposés par le PQ. Qu'il trouve que le PQ est devenu trop à gauche pour rallier tous les souverainistes. Qu'il ne se définit pas comme un homme de droite, ni comme un pessimiste, et que son image de père Fouettard lui est restée dans la gorge. Que la célébration de la monarchie par le gouvernement Harper l'irrite. Et qu'il s'inquiète de voir plusieurs jeunes tourner le dos aux partis politiques pour militer dans la rue.

La politique est devenue ennuyeuse, pense-t-il. Il faut un nouveau projet, mais il se garde bien de le définir. Les sauveurs? Il n'y croit pas. Les leaders peuvent porter les aspirations d'un peuple, mais ils ne peuvent pas les fabriquer. Entretien.

Question: La mauvaise image des politiciens vous inquiète. Vous critiquez d'ailleurs ceux qui participent à des émissions de variétés. Vous citez de Gaulle, qui rappelait que l'autorité d'un chef nécessite un certain mystère. Mais est-ce vraiment pire qu'avant?

Réponse: Oui. La classe politique est dangereusement déconsidérée. Quand j'étais étudiant, c'était le contraire. On admirait les politiciens. Maintenant, on pense qu'un élu, ça ne vaut plus rien. C'est une personne soit incompétente ou corrompue. En fait, c'est toute la démarche politique qui est déconsidérée. Les gens vont dans la rue, mais il ne faut pas oublier que les grands instruments de changement, ce sont les partis politiques.

Q: On connaît votre position sur les droits de scolarité. Vous êtes pour une hausse, pondérée pour ne pas pénaliser les plus pauvres et pour tenir compte du salaire des professions. Vous avez déjà accusé le mouvement étudiant d'avoir subordonné la loi à la légitimité de sa cause. Mais voyez-vous aussi du positif dans le «printemps érable»?

R: Il y a sûrement du positif. Les jeunes veulent changer quelque chose, se donner un avenir. C'est déjà bien, ils ne sont pas indifférents. Par contre, il s'est mêlé à cela un appel ou une exaltation de la désobéissance civile. J'ai trouvé que ça allait loin. On est au bord de quelque chose de très dangereux.

Q: Vous dites que, s'il existe l'angoisse de la vieillesse, il y a aussi celle de la jeunesse...

R: Il y avait une sorte de diagnostic dans cela: les jeunes ne se sentent pas à l'aise dans notre société. La raison première, c'étaient les droits de scolarité. Mais derrière cela se profilait un malaise général devant une société qui ne semble pas leur faire de grandes promesses.

Q: Dans votre livre, vous dites que, si vous aviez 20 ans aujourd'hui, vous écririez un éditorial sur le poids de la dette. Mais le jeune homme de 20 ans que vous étiez en 1959 aurait-il pris la rue pour le gel des droits de scolarité?

R: Comment savoir? Aujourd'hui, je pense que non (rires). Mais moi aujourd'hui, ce n'est pas moi à 20 ans. Quoiqu'on ne change pas beaucoup, finalement. Mais j'étais plutôt un gars d'ordre. Je n'étais pas un anarchiste. Je n'avais pas beaucoup de goût anarchique. J'étais du côté des institutions, du changement politique. J'écrivais des éditoriaux (pour le journal étudiant Le Carabin, à l'Université Laval). Si on relit cela, c'était progressiste, mais ce n'était pas révolutionnaire.

Q: Vous écrivez que la souveraineté n'est plus un projet porteur. Pourquoi?

R: On ne voit pas de mouvement au Québec de gens qui veulent un référendum. Je ne sens pas ce qu'on a senti en 1995. Je vois la différence. Il y a un chapitre qui s'est écrit. On s'est heurté à un échec. Ce fut serré, oui, mais ce fut un échec. Il a fallu en payer le prix. C'est ce qui me fait dire qu'on ne peut plus se permettre d'avoir des échecs référendaires, parce que les lendemains coûtent cher politiquement, et peut être sociologiquement. On se cherche, après.

Q: Mais vous soutenez qu'on ne peut rester en marge de ce débat. Ceux qui l'essaient vivraient dans le «déni» ou dans les «limbes» constitutionnels. On ne peut donc pas mettre la question nationale entre parenthèses?

R: Ce débat sera toujours là. Il y aura toujours des souverainistes et des fédéralistes. Et on ne peut pas rester sur la clôture. Être neutre, ce n'est pas possible. Ou tu vis dans la fédération, avec sa dynamique interne, ou tu la rejettes et tu orientes ton action dans ce sens. On ne peut pas dire: je ne suis ni fédéraliste, ni souverainiste. Les Américains, eux, sont tous fédéralistes! Mais je pense que ce débat ne sera pas en première ligne de nos préoccupations. Ce n'est pas là que les Québécois voient le ressort du renouveau. Je peux me tromper, mais c'est ce que je crois voir.

Q: La question nationale est donc dans une impasse?

R: Je signale que l'état de prostration relative - c'est peut-être un peu exagéré comme terme - dans laquelle nous nous trouvons fait en sorte que c'est très difficile de bouger à l'intérieur de la fédération, et même à l'intérieur du mouvement souverainiste. On voit que le fédéral peut se permettre toutes sortes de choses sans qu'on réagisse au Québec. Qu'on appelle notre marine la marine royale... On recule très loin. Mais ça ne réagit pas, à part pour certaines caricatures. Sinon, c'est tranquille, c'est mou.

Q: Avez-vous cheminé par rapport à vos convictions et à l'ardeur de ces convictions?

R: J'ai quitté la politique en 2001 et je ne me suis pas activé politiquement.

Q: Êtes-vous toujours souverainiste?

R: Je ne pourrai jamais renier la sincérité de mon engagement et de la passion que j'ai mise dans la promotion de la souveraineté. C'est lié à mon passé. C'est une chose que j'ai faite consciemment en prenant tous les risques qui s'y attachaient. Et un parti, c'est toujours une famille. Même si j'ai eu des rapports un peu complexes avec ma famille politique - je ne suis pas invité à tous les partys - on reste dans la famille.

Q: Vous dites que vous n'avez pas renié vos convictions, mais est-ce que vous le formulez aussi à l'affirmative? Êtes-vous encore un souverainiste convaincu?

R: Entre un dirigeant politique et les électeurs à qui il s'adresse, il faut une adéquation. Il faut une empathie. Je ne pourrais pas faire aujourd'hui les discours que j'ai faits en 1995. Ce serait même un peu ridicule. C'était chaud, intense, fort. Il y avait une réceptivité. Aujourd'hui, il n'y en a pas. Notre débat constitutionnel n'est pas de tout repos pour notre société. Pendant qu'on fait cela, on ne met pas toutes nos énergies pour régler nos problèmes immédiats, des problèmes qu'on peut régler. Alors pour moi, ce n'est pas la priorité. C'est de régler les problèmes d'éducation et de santé, d'intégrer les jeunes dans la société. Quand je vois nos jeunes dans la rue, je n'aime pas cela. Ils ne sont pas heureux. Il faut qu'ils soient enthousiastes, qu'ils aient envie de construire le Québec. Je ne pense pas que ce soit avec des référendums qu'on puisse faire cela.

Q: Pour être certain de bien comprendre... Vous vous définissez encore comme souverainiste?

R: Je ne me pose pas les termes comme cela. Je ne suis pas en religion, je ne professe pas de culte. Présentement, je ne pense pas que la souveraineté ou l'idée de faire des référendums va faire avancer le Québec. Et pour moi, ce qui est important, c'est de faire avancer le Québec.

Q: Donc ce ne doit pas être à l'ordre du jour?

R: Ça ne peut pas être à l'ordre du jour. Ça détonne par rapport à ce que les gens veulent. Ce n'est pas cela qui va mobiliser les énergies dont les gens veulent pour relancer le Québec. Je ne vois pas d'avenir prévisible où ce sera à l'ordre du jour.

Q: S'il y avait une campagne, on vous verrait dans le camp du Oui?

R: Votre question est très hypothétique. Une campagne référendaire? Je n'en vois pas. Mes enfants peut-être auront à décider cela, mais il n'y a pas de campagne référendaire en vue.

Q: Les référendums d'initiative populaire sont une mauvaise idée, selon vous?

R: Ça me paraît tout à fait hors propos, compte tenu de la situation actuelle. Ça nous prépare tout simplement à subir une autre défaite.

Q: Vous écrivez que la lecture de Bernanos (auteur du Journal d'un curé de campagne) a failli vous convaincre de devenir prêtre. Vous dites que vous avez souffert de ne pas avoir assez de livres dans votre jeunesse, et vous possédez maintenant la collection complète de La Pléiade. Quel apport la lecture peut-elle avoir pour un politicien?

R: C'est fondamental de lire l'histoire, les grands destins, les grands courants d'opinion, les grands penseurs. Ça nous met en perspective. Prendre une décision politique, participer à des débats, ça se passe dans une perspective. On n'est pas seuls, on ne vit pas dans une bulle. On n'est pas nés d'hier. On est tributaires des grands courants de la civilisation, on est issus des grands courants historiques, il y a des interactions avec les autres pays et les autres époques. L'avenir est inséparable d'une réflexion et d'une connaissance sur les événements antérieurs.

Q: Quelle oeuvre conseillez-vous aux jeunes politiciens?

R: La première chose à faire, c'est de lire notre histoire. Je suis en train de relire l'histoire de la Nouvelle-France et du Québec après la Confédération. C'est extrêmement révélateur. Il y a un révisionnisme qui veut faire croire qu'il n'y a pas eu de conquête. Il y a seulement eu des traités signés au lendemain d'une défaite militaire... C'est vraiment une conquête qu'on a vécue, une occupation. Cette société a été traumatisée. Du jour au lendemain, des gens arrivaient avec une autre langue, un pouvoir militaire et économique. Le haut clergé a pactisé avec l'occupation militaire. Et en même temps, on voit l'effort que les Anglais ont fait pour rester civilisés malgré tout et implanter leurs institutions. C'est extrêmement intéressant de lire ça. On se connaît mieux, après. Je pense que les jeunes politiciens devraient commencer par cela. Ils se rappelleraient qu'on parle une grande langue de l'histoire. La défense du français, c'est la qualité de la langue d'abord. C'est plus qualitatif que coercitif.

Q: Vous dites qu'il faudrait redéfinir les référents identitaires et collectifs...

R: Nous avons beaucoup de gens talentueux dans tous les domaines. Mais, en même temps, il y a beaucoup de gaspillage avec le décrochage. On n'a pas le droit de gaspiller le talent qu'on a. Il faut mobiliser et épanouir le talent dans le domaine intellectuel, la création et les affaires. Il faut absolument que la classe des pionniers francophones soit remplacée. Un jeune qui construit une entreprise, c'est parce qu'il a confiance en l'avenir. Je ne suis pas certain que tout le monde trouve l'avenir prometteur. Ça a été démontré le printemps dernier. Ça nous a frappés. C'est une sorte de décrochage volontaire, agressif. Comme si on disait: je n'en veux pas, de cette société. Et il y avait une négation de l'essentiel, qu'on a escamotée. Pourquoi le gouvernement voulait-il augmenter les droits de scolarité? Pour mieux financer les universités. C'est crucial, ça. Nos universités ont besoin de ressources additionnelles pour rester parmi les meilleures. Et c'est normal qu'on demande aux jeunes de faire leur part.

Q: Mais comment redéfinir nos référents identitaires?

R: On les cherche. Pourquoi la souveraineté n'inspire-t-elle plus autant? La souveraineté, c'est une affirmation nette et claire de ce qu'on est et de ce qu'on veut être. C'est la plénitude identitaire. On contrôle nos lois et nos institutions. On façonne notre société à l'image de ce qu'on pense qu'elle est. Comme ce n'est plus le moteur que c'était, on cherche autre chose pour se définir. On voit très bien qu'on veut être francophones, mais on n'est pas français. On est des Nord-Américains qui parlent français. Peut-être qu'on pourrait trouver d'autres pointes d'excellence. Dans mes discours référendaires, je disais que je rêvais que notre société produise moins de politiciens et plus de Prix Nobel, de grands écrivains et artistes, même si on en a déjà. Il faut pousser des pointes d'excellence, faire éclater notre société. C'est déjà parti, mais il faut aller plus loin, car la société semble tourner en rond.

Q: Quand vous étiez premier ministre, l'application de la Charte de la langue française aux cégeps ne vous intéressait pas. Mais qu'en est-il de la Charte de la laïcité que propose le PQ?

R: Je réfléchis beaucoup là-dessus, ce sont de grosses questions. Mais je dirai seulement ceci: comment se fait-il que, en pleine campagne électorale, on soit tombé dans l'affaire des crucifix? C'est un débat lourd qui réveille des gens... Je m'interroge beaucoup sur la laïcité, sur la possibilité de transposer les schémas français dans notre société. C'est très franco-français comme vision. C'est un débat qui m'intéresse beaucoup à cause de mon frère (Gérard, coprésident de la commission sur les accommodements raisonnables avec Charles Taylor, NDLR). J'en ai aussi discuté beaucoup avec mes amis Jean-François Lisée et Louise Beaudoin, et on n'est pas toujours d'accord. Je veux attendre encore avant de me prononcer.

Q: Vos anciens collègues péquistes sollicitent-ils parfois votre opinion?

R: Oui. Je parle à beaucoup de gens, de tous les milieux, de tous les partis.

Q: Et au PQ plus particulièrement?

R: Il y en a certains avec qui je suis en meilleur rapport. Comme je vois des amis dans tous les partis.

Q: Au-delà des amitiés, jouez-vous avec certains un rôle de conseiller, de sage?

R: Non. Pas formellement. Mais inévitablement, quand je rencontre des gens, on parle de politique.

Q: Vous écrivez que vous vous êtes ennuyé de la politique...

R: J'ai eu des pointes d'ennui.

Q: Avez-vous songé à revenir?

R: Non. En fait, oui, un peu. Parfois... (rires) On est ambivalent. Tu ne vas pas en politique sans être dévoré par une passion. Et cette passion-là ne part pas du jour au lendemain. J'ai été tenté de revenir, disons.

Q: Parlons du ton. Dans les années 90, The Gazette avait écrit erronément que votre père avait des problèmes d'alcool, et elle a refusé de se rétracter. Un courtier en placements vous a aussi comparé à Hitler. Comment se compare le ton du débat public, notamment dans les médias anglophones, durant la dernière campagne électorale à celui des années 90?

R: Il faudrait relire ce qui se disait à l'époque. Quand on était dans le Bloc à Ottawa, on en entendait des vertes et des pas mûres. C'était très agressif. Mais je ne peux pas faire de comparaison. Là où le ton s'est durci, c'est à l'intérieur du Québec. Par exemple, les échanges entre élus à l'Assemblée nationale. Les débats ont été assez rudes. Je pense que c'était moins rude en notre temps. C'était robuste, mais on utilisait plus le ridicule, l'humour.

Q: Que pensez-vous des résultats du 4 septembre?

R: Je ne veux pas les commenter.

Q: Que pensez-vous alors des trois jeunes qui ont incarné la contestation étudiante?

R: Ce qui était positif, c'était leur talent incontestable. Ils savent bien s'exprimer. Il y en a deux qui ne manquaient pas de jugement. Le troisième (Gabriel Nadeau-Dubois) avait un agenda anarchiste. Il ne fallait pas régler, il fallait arracher le plus possible. On ne peut pas négocier avec ces individus. J'ai fait beaucoup de négociations dans ma vie, et sans la bonne foi, on ne peut pas négocier.

Q: Vous invitez ceux qui s'opposent et manifestent à se salir les mains et à s'engager en politique. Militer dans la rue, ce n'est pas constructif?

R: Des manifestants décrivent une société où il faudrait ceci ou cela, mais ils ne disent jamais où ils prendraient l'argent. Pour certains, la politique, c'est poser des exigences sans se soucier des moyens pour les réaliser. Mais entrer en politique, c'est assumer un mandat d'élu. Ça force à vivre avec le réalisme, ça demande du courage. Il faut parfois dire: «Ce que vous demandez est légitime, mais je dois dire non, car nos moyens sont trop limités.» C'est difficile, dire non. Mais c'est cela, gérer. On ne peut pas dire: «Je ne joue pas là-dedans, je ne me salis pas les mains.»

Q: Quels regrets avez-vous de votre mandat de premier ministre?

R: J'aurais voulu avoir plus de temps pour m'occuper de l'éducation parce que, pour moi, c'est fondamental. J'ai toujours rêvé de devenir ministre de l'Éducation. Je n'ai jamais vraiment rêvé de faire de la politique, sinon.

Q: Vous n'aviez jamais rêvé d'en faire, vraiment?

R: J'ai dit non longtemps. J'ai dit non à René Lévesque, à Robert Bourassa et à Brian Mulroney avant de finalement me lancer, à 49 ans. Je me sentais un vrai avocat. Des gens me reprochent presque d'être redevenu avocat, mais c'est mon métier, je l'ai choisi à 20 ans. C'est important pour moi d'être avocat. Je l'ai pratiqué durant 22 ans, mon métier, avant d'aller en politique. J'avais fondé mon cabinet, en plus.

Je vivais dans le paradigme des jeunes hommes d'affaires. Ç'a été dur, pour moi, de franchir ce mur.




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