OTAN: le sommet de tous les dangers

Le premier ministre du Canada Justin Trudeau, hier, à... (PHOTO PC)

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Le premier ministre du Canada Justin Trudeau, hier, à son départ d'Ottawa pour la Lettonie, où il fait un séjour de deux jours avant son arrivée à Bruxelles pour le Sommet de l'OTAN.

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(Bruxelles) Après le fiasco spectaculaire du G7 le mois dernier dans Charlevoix, tous les scénarios semblent maintenant possibles au Sommet de l'OTAN, qui s'amorce demain à Bruxelles. Donald Trump a donné le ton en envoyant une série d'ultimatums à ses alliés au cours des dernières semaines, et il laisse planer la menace de faire éclater cette alliance de défense formée en 1949, explique notre envoyé spécial en Belgique.

Le Sommet de l'OTAN qui s'ouvre demain à Bruxelles devait être une occasion d'afficher un front uni devant la menace russe. Les 29 pays membres de l'organisation passeront plutôt les prochains jours à surveiller attentivement les agissements - et les messages sur Twitter - de Donald Trump, qui a qualifié cette organisation militaire «d'obsolète» et «d'aussi mauvaise que l'ALENA».

L'événement, tenu sous haute sécurité dans le nouveau quartier général ultramoderne de l'OTAN, marquera aussi la première rencontre entre le président américain et le premier ministre Justin Trudeau depuis la débâcle du G7 au Québec. M. Trump a multiplié les insultes à l'endroit du dirigeant canadien après avoir renié le communiqué final de ce sommet, en plus de menacer d'imposer de nouvelles surtaxes sur les exportations automobiles.

«Avec Donald Trump, on ne sait jamais ce qui pourra se passer», résume Benjamin Zyla, professeur agrégé à l'École de développement international et mondialisation à l'Université d'Ottawa et grand spécialiste de l'OTAN.

Le fameux 2%

Donald Trump a donné le ton en envoyant une salve de messages courroucés au sujet de l'OTAN, hier sur Twitter. Il a dénoncé que les États-Unis paient «90% de l'OTAN» (une information qui ne repose sur aucune statistique vérifiable), ajoutant que l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord profite «beaucoup plus à l'Europe qu'aux États-Unis».

Si l'issue du sommet de deux jours est impossible à prévoir, le professeur Zyla, comme la plupart des analystes, s'attend à ce que la question du financement de l'OTAN domine les échanges. Il faut dire que le président américain avait déjà mis la table ces dernières semaines en envoyant une série de lettres au ton acerbe à plusieurs pays membres de l'organisation, incluant le Canada. Le contenu de ces missives a filtré abondamment dans les médias.

Dans sa lettre adressée à Justin Trudeau, Donald Trump a encore une fois demandé à son voisin d'augmenter ses dépenses militaires, faisant état d'une «frustration croissante» aux États-Unis. 

Donald Trump déplore que le Canada consacre toujours moins de 2% de son produit intérieur brut (PIB) à son budget militaire, ce qui «compromet la sécurité de l'alliance», selon lui.

La majorité des pays membres de l'OTAN se sont engagés en 2014 à allouer 2% de leur PIB à leurs budgets militaires respectifs d'ici à 2024, une cible que le Canada est loin d'atteindre avec un taux de 1,29% l'an dernier. Ottawa se défend toutefois de ne pas en faire suffisamment pour contribuer à l'organisation.

Le Canada a annoncé l'an dernier une hausse de 70% du budget de la Défense nationale d'ici 10 ans, a indiqué à La Presse Renée Filiatrault, attachée de presse du ministre de la Défense Harjit Sajjan. L'augmentation prévue fera passer la part du PIB consacré à la défense à 1,4% en 2024-2025 - ce qui reste loin de la cible de 2%.

«Ce plan a été rigoureusement chiffré et répond aux besoins du Canada en matière de défense, fait-elle valoir. Il confirme également notre rôle de longue date comme contributeur actif à la paix et à la sécurité mondiale.»

Trudeau en Lettonie

Renée Filiatrault souligne que les forces canadiennes ont contribué à toutes les opérations de l'OTAN depuis sa création il y a presque 60 ans, incluant celles en Afghanistan, en Libye et dans les Balkans. Histoire de prouver l'engagement du Canada dans l'OTAN après les critiques salées de Donald Trump, Justin Trudeau s'est arrêté hier pour un séjour de deux jours en Lettonie avant son arrivée à Bruxelles.

Le premier ministre visitera aujourd'hui les 450 soldats canadiens postés dans ce petit pays balte, une manière de réaffirmer l'engagement du Canada en matière de «sécurité euroatlantique». Il devrait aussi annoncer le prolongement de la mission canadienne en Lettonie au-delà de 2019, selon CBC.

«Scandaleux»

L'OTAN se retrouve aujourd'hui plus occupée qu'elle l'a été depuis longtemps, en raison de l'escalade militaire avec la Russie aux frontières de pays limitrophes comme la Lettonie, la Lituanie et l'Estonie. L'invasion de la Crimée par Moscou en 2014 a fait bondir le niveau de tension avec la Russie dans cette région.

Or, si les critiques de Washington en matière de financement de l'OTAN ne datent pas d'hier, le ton - et la manière - employé par Donald Trump, avec ses lettres vitrioliques envoyées à plusieurs alliés, sont toutefois «scandaleux», estime le professeur Benjamin Zyla.

«Vous pouvez aborder cette question dans des discussions bilatérales, mais vous ne faites pas ça devant tout le monde, publiquement, pour humilier vos amis. Comment traitez-vous vos amis, qui ont été vos alliés depuis 1945?»

Une mesure imparfaite

Même si la vaste majorité des pays membres se sont engagés à rehausser leurs budgets militaires, l'obsession de Trump pour le partage du «fardeau» de l'OTAN ne semble pas prête de se régler, souligne pour sa part Stéfani von Hlatky, professeure associée au département de sciences politiques de l'Université Queen's et spécialiste de la coopération militaire.

«C'est vraiment difficile de comprendre exactement ce qui va satisfaire Trump, observe-t-elle. Et aussi, le 2% est une mesure vraiment imparfaite. Si on regarde les cinq pays [qui ont atteint la cible de 2% du PIB], il y a des pays comme la Grèce et l'Estonie, qui ne sont pas vraiment de grands contributeurs à l'OTAN. Même que l'Estonie consomme davantage qu'elle ne contribue à l'OTAN.»

Menaces de quitter l'OTAN

Devant l'imprévisibilité de Donald Trump, qui avait causé la surprise générale en reniant le communiqué conjoint du G7 quelques heures après avoir quitté le sommet de Charlevoix, le mois dernier, les analystes jugent impossible de présumer l'issue du sommet de cette semaine à Bruxelles.

On retrouve néanmoins une similitude avec le Sommet du G7 : Trump rencontrera le leader autoritaire russe Vladimir Poutine quelques jours après l'OTAN, dans un tête-à-tête fort attendu à Helsinki. 

Il avait tenu un pareil sommet historique avec le dictateur nord-coréen Kim Jong-un deux jours après son départ tonitruant du Québec. 

Les deux hommes étaient apparus unis et enjoués, alors que les alliés traditionnels des États-Unis restaient estomaqués par la rebuffade imposée par Trump.

Malgré la haine avouée du président américain pour les institutions multilatérales comme l'Organisation mondiale du commerce (OMC), l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ou l'OTAN (qu'il a toutes menacé de quitter), peu d'experts s'attendent à ce que Donald Trump mette à exécution sa menace de larguer l'OTAN.

«S'il quittait l'OTAN, plus personne ne regarderait jamais les États-Unis avec admiration», laisse tomber le professeur Benjamin Zyla.

Une perspective dure à imaginer pour un président obsédé par l'image.

L'OTAN en quatre questions

QU'EST-CE QUE L'OTAN?

L'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) a vu le jour en 1949, dans un monde ébranlé par la Seconde Guerre mondiale. À l'origine, l'organisation visait surtout à assurer la sécurité de l'Europe de l'Ouest dans un contexte de guerre froide, où l'Union soviétique cherchait à étendre ses tentacules. Les États-Unis, arrivés en sauveurs de l'Europe, ont toujours contribué de façon prépondérante à l'organisation. L'OTAN compte 29 membres, dont les 12 fondateurs : la Belgique, le Canada, le Danemark, les États-Unis, la France, l'Islande, l'Italie, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal et le Royaume-Uni. La Grèce et la Turquie s'y sont greffées en 1952, suivies de l'Allemagne (1955), de l'Espagne (1982), de la République tchèque, de la Hongrie et de la Pologne (1999). La Bulgarie, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie se sont jointes au groupe en 2004, suivies de l'Albanie et de la Croatie en 2009 et du Monténégro l'an dernier.

QUI PAIE QUOI?

L'OTAN fonctionne à la fois avec un financement direct des pays membres et avec une contribution indirecte de ces nations par l'entremise de leurs forces armées respectives. Le budget militaire, qui couvre les coûts d'exploitation et de maintenance de la structure de commandement de l'OTAN, s'élève cette année à 1,33 milliard d'euros (2 milliards CAN). Le budget civil, qui sert entre autres à payer les dépenses de fonctionnement et le personnel du siège social, atteint 246 millions d'euros (379 millions CAN). L'organisation a aussi un programme d'investissement doté d'une enveloppe de 700 millions d'euros (1,08 milliard CAN) cette année, destiné notamment à bâtir des moyens de défense aérienne et des systèmes d'information et de communication. Les États-Unis se plaignent depuis des années de leur contribution surdimensionnée à l'OTAN, une situation que Donald Trump semble déterminé à régler sous la menace.

FINANCEMENT DES DÉPENSES MILITAIRES DE L'OTAN, PAR PAYS

États-Unis: 71,7%

Royaume-Uni: 5,8%

France: 4,8%

Allemagne: 4,8%

Italie: 2,4%

Canada: 2,2%

Espagne: 1,3%

Autres: 7,1%

Source: OTAN, données pour 2017

L'EXCLUSION DE LA TURQUIE EST-ELLE TOUJOURS ENVISAGÉE?

La réélection de Recep Tayyip Erdoğan le mois dernier en Turquie a ravivé les discussions au sujet d'une possible exclusion de ce pays par l'OTAN. Le gouvernement Erdoğan, désormais doté de pouvoirs quasi absolus, serait courtisé par la Russie en vue de rejoindre le camp opposé, a avancé cette semaine l'ambassadrice des États-Unis à l'OTAN, Kay Bailey Hutchison, en entrevue à Fox News. « Je crois que la Russie essaie de faire changer la Turquie de camp ; elle essaie de faire virer plusieurs de nos alliés, a-t-elle affirmé. [La Russie] veut déstabiliser la plus forte alliance militaire de l'histoire de l'humanité, et c'est l'OTAN. » Il y a fort à parier que ce sujet sera abordé pendant la rencontre entre Donald Trump et Vladimir Poutine à Helsinki.

LE DÉMÉNAGEMENT DES BUREAUX EST-IL ENFIN TERMINÉ?

Le Sommet de l'OTAN se tiendra cette semaine dans le tout nouveau quartier général de l'organisation, situé à moins de 1 km de l'ancien, en banlieue de Bruxelles. Les chefs des États membres - incluant Donald Trump - avaient officiellement inauguré l'immeuble futuriste de 1,1 milliard d'euros (1,55 milliard CAN) il y a un an, mais c'est seulement il y a quelques mois que les 4000 employés de l'OTAN ont commencé à y emménager. Le déménagement s'est étalé sur trois mois et a nécessité le transport de 128 000 boîtes scrutées à la loupe pour des raisons de sécurité, rapporte le média belge RTBF. Cet énorme chantier a accumulé un retard de plusieurs années et d'importants dépassements de coûts.




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