Le Canada menace une femme et son fils de les renvoyer en Algérie

Nadia Chikhi et son fils Adel sont de... (photo hugo-sébastien aubert, la presse)

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Nadia Chikhi et son fils Adel sont de retour au Canada après avoir été contraints de passer 15 ans en Algérie.

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Adel, 17 ans, est né à Montréal. Il n'y a jamais vécu. Avec sa mère, Nadia, il a été exilé de force en Algérie en 2000 et abandonné dans des conditions d'extrême pauvreté par un père qui voulait se débarrasser d'eux. Quinze ans plus tard, lui et sa mère viennent enfin de regagner le Canada, mais leur cauchemar n'est pas fini. Nadia a perdu sa chance de vivre ici. Les autorités canadiennes veulent la renvoyer en Algérie.

Nadia Chikhi n'avait presque rien mis dans ses valises: des cadeaux pour sa famille en Algérie, deux robes pour elle et deux habits pour son bébé. Et c'est tout. Elle n'avait pas besoin de grand-chose. Elle ne partait que pour une semaine.

Puis retour prévu dans son logement de Saint-Léonard avec mari et enfant. Elle devait commencer un nouvel emploi dans une garderie du quartier la semaine suivante.

Elle ne s'y est jamais présentée.

Il a fallu à la femme, aujourd'hui âgée de 46 ans, et à son fils 15 longues années pour regagner Montréal.

Abandonnés

C'était en septembre 2000. Nadia vivait au Québec depuis trois ans. Elle était mariée à un Canadien d'origine algérienne et elle détenait la résidence permanente. Son fils, Adel, né citoyen canadien à l'hôpital de LaSalle en 1998, venait de fêter ses 2 ans.

La petite famille partait pour l'Algérie pour assister à un mariage. À l'aéroport, Nadia avait le bébé dans les bras. «Mon mari m'a proposé de prendre mes papiers, comme j'avais les mains pleines. Je les lui ai donnés.»

Elle lui a remis son passeport algérien, les billets de retour et sa preuve de résidence du Canada.

Une fois à Alger, l'homme est allé reconduire femme et enfant chez les grands-parents maternels. Il n'y aurait pas assez de place pour eux, a-t-il expliqué, chez ses parents à lui.

«Il a dit qu'il viendrait me chercher le lendemain pour le mariage», raconte Nadia.

Elle s'est préparée pour la cérémonie, puis elle a attendu. Et attendu. Il n'est jamais venu. Ni le lendemain ni le jour suivant. Elle a eu beau téléphoner, il n'a pas répondu. Lorsqu'elle a finalement réussi à parler à quelqu'un, à une de ses belles-soeurs, cette dernière lui a dit que son frère était retourné sans elle au Canada.

Elle s'est retrouvée coincée dans un appartement d'une pièce avec ses parents et sa soeur, toilettes communes à l'étage, trop pauvre pour faire soigner son fils, qui a une maladie cardiaque.

Nous la rencontrons dans les bureaux de son avocat, dans le Vieux-Montréal. Elle et Adel sont arrivés au Canada en janvier pour être entendus par la Commission de l'immigration et du statut de réfugié. Depuis, ils se battent pour pouvoir rester.

Adel est citoyen canadien, mais sa mère est sous le coup d'un interdit de territoire. Elle a perdu sa résidence permanente parce qu'elle n'a pas passé le nombre de jours requis par la loi en sol canadien. Elle s'adresse maintenant à la Cour fédérale en tout dernier recours.

Si elle est renvoyée en Algérie, Adel, qui rêve d'étudier en informatique au cégep de Rosemont et de faire sa vie ici, repartira avec elle. «Je ne peux pas la laisser seule.»

Menaces et délais

En 2000, quand elle a compris qu'elle avait été abandonnée, Nadia a demandé de l'aide aux autorités canadiennes. Elle s'est présentée à l'ambassade à Alger. Elle a montré aux employés les seules traces qu'il lui restait de sa vie au Québec: sa carte soleil et sa carte d'autobus. On lui a dit d'écrire à l'ambassade à Paris, ce qu'elle a fait. Dans une longue lettre manuscrite, elle a raconté ce qui venait de lui arriver. «Aidez-moi», a-t-elle demandé à l'ambassadeur.

Un an plus tard, elle attendait toujours une réponse lorsque son mari lui a rendu une visite surprise dans l'appartement d'une pièce qu'elle et son fils partageaient avec ses parents et sa soeur.

En 2003, Nadia a eu un regain de courage et s'est adressée au tribunal algérien. Elle a obtenu en 2004 un jugement ordonnant à son mari de la laisser revenir au domicile conjugal. Il a refusé. Ils ont divorcé l'année suivante.

Marathon administratif

En 2008, nouvelle lueur d'espoir: Nadia a reçu une lettre du Canada. «J'ai pensé que j'allais enfin avoir de l'aide.» On lui disait que sa demande de résidence permanente était en voie d'être accordée et qu'elle recevrait bientôt un visa pour le Canada, obligatoire pour les citoyens algériens qui souhaitent venir ici.

Le hic: Nadia n'avait pas demandé sa résidence permanente. Elle la détenait déjà. Elle avait simplement demandé «de l'aide pour retourner au Canada». En fait, tout ce qu'elle aurait eu à faire, c'était de demander un titre de voyage. Elle ne le savait pas.

Elle a écrit aux autorités en 2008, 2010 et 2011, toujours sans réponse.

Ce n'est qu'en 2012 qu'elle a appris qu'elle pouvait demander un visa pour résident permanent. Il était trop tard. Sa demande a été rejetée, les autorités estimant qu'elle avait «manqué à l'obligation de résidence», soit d'avoir passé au moins 730 jours au Canada au cours des cinq dernières années. Elle a contesté.

Pour assister à l'audience d'appel, on lui a permis de venir au pays en janvier. Elle a perdu. Selon le tribunal, elle «n'a pas tenté de revenir au Canada dès qu'elle en a eu l'occasion», notamment après son divorce alors que la menace de son mari ne pesait plus.

«Ma cliente n'est pas juriste. Elle a demandé de l'aide selon ses capacités. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement a attendu huit ans avant de lui répondre», dit son avocat, Me Vincent Desbiens.

Elle aurait dû repartir après l'audience. Elle est restée, déterminée à reprendre où elle a laissé en 2000. Adel va à l'école dans une classe d'accueil. Il s'est fait des amis. En attendant le verdict de la Cour fédérale, qui sera final, sa mère fait du bénévolat deux fois par semaine dans un organisme du quartier Ahuntsic. «C'est ici ma vie. Il y a des valeurs, des principes et des gens qu'on ne trouve pas ailleurs.»

La femme fait l'objet d'une mesure de renvoi, une épée de Damoclès au-dessus de sa tête et de celle de son fils.

«Toute ma vie, ma mère m'a dit qu'on retournerait dans le pays de ma naissance et que je connaîtrais enfin la justice. Jusqu'à présent, ce que j'ai vu, ce n'est pas de la justice», dit le jeune homme.

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