Quatre Innues déclarent avoir été agressées par un missionnaire belge

Simone Bellefleur et Noëlla Mark, lors de leur... (Photo Julien Choquette, Collaboration spéciale)

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Simone Bellefleur et Noëlla Mark, lors de leur passage hier devant la Commission d'enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

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Des Innus de Pakuashipi, mais aussi d'Unamen Shipu sur la Basse-Côte-Nord brisent le silence. Depuis mardi, les voix s'additionnent pour dénoncer pour la première fois l'emprise qu'aurait exercée le père Alexis Joveneau sur leurs villages. Quatre Innues ont déclaré sous serment avoir été agressées sexuellement par le missionnaire belge alors qu'elles étaient encore des fillettes.

« J'avais 8 ans. Je ressens encore l'odeur de son haleine*. » Avec émotion, Noëlla Mark a raconté devant la commission d'enquête fédérale sur les femmes autochtones assassinées et disparues qu'elle avait été la cible des sévices sexuels du père Joveneau pendant son enfance et jusqu'à l'adolescence. « Il était à côté de moi. Il était en train de lécher mon oreille. »

Mme Mark, qui réside à Unamen Shipu (La Romaine), a été bouleversée par les témoignages de deux femmes de Pakuashipi (Saint-Augustin) qui ont dénoncé des crimes semblables, mardi. « C'est venu me chercher dans tout mon corps », a-t-elle relaté, caressant une plume d'aigle qu'elle tenait dans ses mains comme pour trouver le courage de révéler l'horreur.

« Je suis là pour aider les femmes, pour qu'elles puissent aller chercher de l'aide », a-t-elle dit avant de replonger dans son dur passé. 

« Il a commencé à me caresser le dos. Il allait jusqu'à mes fesses, affirme Noëlla Mark. Je pensais que c'était normal. Ma famille ne m'avait jamais parlé de ces agissements. Je ne savais même pas si ce n'était pas bon. On retournait chez le prêtre. Il m'a souvent touchée. »

Le père Alexis Joveneau faisait partie des Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée. Il a oeuvré auprès des communautés autochtones, principalement à Unamen Shipu et Pakuashipi, de 1954 jusqu'à sa mort en 1992. Il est connu pour avoir réalisé quelques documentaires et films pour faire connaître la culture et les moeurs de la nation innue.

« À TOUR DE RÔLE »

Simone Bellefleur, Innue d'Unamen Shipu, soutient aussi avoir subi des attouchements du père Joveneau, quand elle avait entre 9 et 10 ans. « Il nous touchait* », affirme-t-elle. Après un long silence, elle reprend. « Il nous léchait les oreilles. Souvent, il nous invitait à faire la vaisselle chez lui. Il faisait les mêmes choses. On était un gang de filles et il nous prenait à tour de rôle. »

C'est lorsqu'elle s'est mariée à 19 ans que les agressions auraient pris fin. Elle a affirmé lors de son témoignage que son mari aurait lui aussi été victime du père Joveneau. « Avec mon mari, on en a parlé il y a cinq, six ans seulement. On a fait une guérison ensemble. [...] Mon mari n'a pas été abusé par lui, mais il le maltraitait », a dit Mme Bellefleur.

« COMME LE CHEF DU VILLAGE »

Plusieurs témoins de la commission d'enquête ont dépeint le missionnaire comme quelqu'un qui avait un énorme pouvoir sur les deux communautés isolées. « On ne voulait pas me croire », a soutenu Noëlla Mark. Plus tard elle ajoutera que le curé Joveneau était considéré « comme le chef du village » de quelque 1000 âmes. Il était même « comparé à un dieu », a confié une Innue mardi.

Des aînés ont aussi parlé de ses agissements lors de la déportation des familles innues de Pakuashipi vers Unamen Shipu à l'été 1961. Deux témoins ont déclaré l'avoir vu déchirer les chèques destinés aux familles qui persistaient à vouloir retourner sur leur territoire. Les Innus qui sont repartis à Pakuashipi auraient été laissés pour compte, sans vivres ni argent.

Les membres de familles de Pakuashipi et d'Unamen Shipu ont témoigné des ravages causés par les agressions à répétition dont ils accusent le père Joveneau et l'emprise qu'il aurait exercée sur leurs villages pendant plusieurs générations. L'avocat de la commission, Me Alain Arseneault, qui accompagne les familles des deux communautés, a rappelé que le curé avait oeuvré chez les Innus pendant 38 ans.

« Les évènements d'agressions sexuelles se sont déroulés sur plusieurs décennies. Dans les années 60 et 70 surtout, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en a pas eu d'autres après. Il peut aussi y avoir d'autres communautés d'impliquées », a-t-il expliqué, interrogé par les commissaires. À l'époque évoquée par Me Arseneault, il n'y avait pas de service de police dans les deux villages.

LA CONGRÉGATION RÉAGIT

Les Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée ont offert hier leur pleine collaboration à l'enquête nationale à la suite des récentes révélations. « Les Oblats sont profondément préoccupés et affligés suite aux témoignages entendus à l'occasion de cette enquête et souhaitent que toute la lumière soit faite sur ces évènements », a écrit la congrégation dans un communiqué.

« Les Oblats souhaitent ardemment que les membres de la communauté puissent témoigner librement pour retrouver la paix d'esprit. Ils condamnent vigoureusement toute forme de violence physique ou psychologique. » Les Oblats de Marie-Immaculée offrent encore aujourd'hui des services de pastorale dans les communautés innues de la Côte-Nord.

Me Arseneault a indiqué que des femmes pouvaient encore dévoiler « leur vérité » en communiquant avec l'équipe de l'enquête fédérale au 1 844 348-4119. L'Enquête nationale sur les femmes autochtones assassinées ou disparues au pays mène ses travaux à Mani-Utenam, à l'est de Sept-Îles, dans la communauté où la commissaire Michèle Audette a grandi.

* Propos rapportés par le traducteur




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