Passages clandestins à la frontière: un système bien organisé

À Plattsburgh, Omar, un Yéménite, descend d'un autobus... (Photo Martin Tremblay, La Presse)

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À Plattsburgh, Omar, un Yéménite, descend d'un autobus en provenance de New York pour prendre un taxi qui le déposera près de la frontière entre les États-Unis et le Canada.

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(PLATTSBURGH) Les migrants qui entrent illégalement au Canada en Montérégie n'arrivent pas à la frontière par eux-mêmes : leur voyage est coordonné par des acteurs bien payés qui ne laissent rien au hasard, a appris La Presse.

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Un taxi dépose Omar au bout du chemin Roxham, point de passage clandestin le plus fréquenté par les migrants qui entrent en Montérégie.

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« Je veux aller au Canada pour demander le statut de réfugié », confie Omar.

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L'autobus en provenance de New York est apparu avant l'aube à Plattsburgh hier matin. Il s'est arrêté à la petite station de la ville, et quelques passagers sont descendus.

Parmi eux, Omar, un Yéménite chétif de 31 ans vêtu d'un manteau avec un capuchon sur la tête et des écouteurs aux oreilles. Omar a sauté dans un taxi gris qui s'était rangé contre l'autobus à son arrivée.

Quarante-cinq minutes et 40 kilomètres plus loin, le taxi a déposé Omar au bout du chemin Roxham, une route reculée située à la frontière entre les États-Unis et le Canada, le passage clandestin le plus fréquenté par les migrants qui entrent en Montérégie.

« Je veux aller au Canada pour demander le statut de réfugié », a confié Omar, nerveux, à La Presse pendant que les agents frontaliers américains qui patrouillent souvent dans le secteur consultaient son passeport. J'ai un baccalauréat en marketing. Au Canada, il y a la sécurité. Je veux aller à Toronto y faire ma vie, même si je ne connais personne. »

Omar grelotait, et pas seulement parce qu'il faisait froid. « J'ai peur », a-t-il soufflé.

Du côté canadien, des agents de la GRC lui criaient qu'il était illégal d'enter au pays ici et qu'il serait mis en état d'arrestation. Son passeport en poche, Omar s'est mis à avancer dans la neige et est entré au Canada, où les agents de la GRC lui ont passé les menottes.

Les images des familles de migrants qui arrivent en Montérégie montrent des scènes chaotiques de détresse humaine. Or, ces migrants n'arrivent pas à la frontière par eux-mêmes : leur voyage est coordonné par des « facilitateurs » bien payés qui ne laissent rien au hasard, a-t-on appris.

Hier matin, le même taxi gris de la société Northern Taxi qui a emmené Omar est revenu au point de passage clandestin moins de deux heures plus tard. Cette fois, il transportait une famille de quatre personnes : une femme et trois enfants, qui disaient arriver d'Arabie saoudite. Avec son bras, le chauffeur a discrètement indiqué au groupe où passer dans la neige pour rejoindre le Canada, à 10 mètres de là.

« Moi, j'emmène les gens là où ils veulent aller, a affirmé à La Presse le chauffeur, qui a simplement dit s'appeler Chris, en entrevue téléphonique hier après-midi. Je ne suis pas le seul à venir ici. Ce qu'ils font ensuite, ça ne me regarde pas », a-t-il dit, ajoutant qu'il allait « presque tous les jours » sur le chemin Roxham depuis quelque temps.

Selon une personne bien au fait qui ne veut pas être identifiée, un chauffeur peut demander jusqu'à 300 $US pour transporter les migrants depuis Plattsburgh jusqu'à ce point de passage clandestin, un trajet qui peut être complété plusieurs fois dans un même avant-midi. Des chauffeurs téléphonent souvent aux agents frontaliers américains pour les prévenir qu'ils viennent déposer un client - souvent démuni et désorienté - sur le chemin Roxham, histoire d'avoir une bonne relation avec eux.

Laisser une personne près de la frontière en sachant très bien qu'elle va entrer clandestinement au Canada « n'est pas illégal aux États-Unis, mais c'est moralement discutable », dit notre source.

Les migrants arrivent souvent de Boston, New York ou Washington, et entrent aux États-Unis grâce à des visas de touristes ou d'étudiants, dont l'obtention peut couter jusqu'à 1500 $. Comme nous avons pu le constater, la plupart des migrants qui entrent au Canada connaissent très peu d'anglais et sont incapables de répondre aux questions les plus rudimentaires.

Pourtant, leur trajet - souvent le même -, est planifié par une ou des personnes qui connaissent bien le territoire. Un papier retrouvé dans la neige, hier, au point de passage clandestin sur le chemin Roxham, en offre un exemple frappant.

Sur la note manuscrite vraisemblablement tombée de la poche d'un migrant, on peut lire le nom de l'aéroport LaGuardia de New York, l'adresse de la station d'autobus de New York, l'adresse de la station d'autobus de Plattsburgh avec l'appellation « Dahkent Donats » (sic), pour Dunkin Donuts - le restaurant de la station. On y lit ensuite le nom et l'adresse complète du chemin Roxham, de même que le numéro de téléphone de la petite firme indépendante de taxi Northern Taxi, celle qui transporte souvent des migrants.

Plusieurs numéros de téléphone liés à des gens situés près d'Atlanta, en Géorgie, et à Toronto, en Ontario, sont aussi inscrits. À un numéro de téléphone cellulaire d'Atlanta, le second de la liste après le numéro du taxi, un homme qui a répondu dans un anglais impeccable à La Presse, hier, a raccroché après avoir écouté nos questions, et n'a plus répondu aux appels subséquents.

Nous avons composé les autres numéros hier, mais les personnes jointes, qui parlaient mal l'anglais, disaient ne pas comprendre pourquoi leur numéro s'est retrouvé sur ce papier.

Quant à Omar, il dit avoir vécu en Arabie saoudite avant de décider d'entrer au Canada en passant par les États-Unis. Le Canada était une destination logique, selon lui.

« Je ne peux pas retourner au Yémen à cause de la guerre. J'ai passé plusieurs années en Arabie saoudite, mais vous n'y aurez jamais de statut légal, même après y avoir vécu pendant 50 ans. C'est impossible de faire une vie là bas. »

Selon l'ONU, « les civils au Yémen souffrent de manière insoutenable depuis des années du fait de plusieurs conflits armés simultanés qui se chevauchent. » Les Yéménites vivent des attaques visant des civils dans des lieux publics, des installations médicales et scolaires, en plus recrutement d'enfants pour en faire des soldats.




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