L'âge d'or sans le sou

Avec 26 $ en poche, Michel Langlois, 59... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE)

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Avec 26 $ en poche, Michel Langlois, 59 ans, fait son épicerie pour les 18 prochains jours, soit jusqu'à l'arrivée de son prochain chèque d'aide sociale. L'homme, qui a de la difficulté à se déplacer, peut compter sur l'aide de Tatiana Frenette-Erazo, intervenante à l'organisme communautaire le PAS de la rue.

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Katia Gagnon
La Presse

Ils sont vieux, ils sont seuls, ils sont pauvres et malades. Leur vie est l'envers de la «Liberté 55» que nous avaient promis les célèbres publicités. À l'heure où la société québécoise débat des fonds de retraite des privilégiés, les aînés vulnérables sont nombreux: 60 000 baby-boomers arriveront à la retraite dans une situation de très grande précarité. Aujourd'hui, nous vous faisons entrer chez ces gens âgés, pour qui la vieillesse est synonyme d'indignité.

«Il te reste 26$.»

En entendant les cinq mots prononcés par Tatiana Frenette-Erazo, Michel Langlois, 59 ans, semble frappé par la foudre.

Ils sont à l'épicerie. Tatiana vient chaque semaine aider Michel, qui marche avec grand-peine, à sortir de chez lui pour aller au supermarché. C'est sa seule sortie de la semaine.

Et aujourd'hui, il reste à Michel un gros 26$ pour faire son épicerie. Nous sommes le 14 du mois. Le prochain chèque d'aide sociale, qui s'élève à 680$, est dans 18 jours. «Ça se peut pas», dit Michel.

«As-tu donné ta carte à quelqu'un récemment?», demande Tatiana.

La semaine dernière, Michel a prêté sa carte de guichet à son voisin pour qu'il aille lui acheter «une couple de bières et un sac de chips». Le voisin s'est-il servi dans son compte ? Michel a-t-il lui-même dépensé son argent? Il boit peu et ne prend pas de drogue.

On ne saura pas avec certitude où est passé l'argent. Mais le mur de béton de la réalité, c'est ce 26 $. Michel pousse donc péniblement son panier dans les allées en cueillant peu de choses sur les étagères. Un pain tranché grand format. Une demi-livre de boeuf haché. Douze saucisses à hot-dog et 12 pains. Cinq bananes.

Total : 17,86$.

Les bananes, c'est une nouveauté. C'est Tatiana, intervenante à l'organisme communautaire Le Pas de la rue, qui a convaincu Michel d'en mettre dans son panier. La première fois qu'elle a fait l'épicerie avec lui, elle lui a aussi proposé d'acheter des légumes.

«Des légumes! Tu ne trouves pas qu'il y a assez de moi qui est un légume!», lui a répondu Michel. Ses yeux souriaient derrière ses verres teintés.

Michel n'a jamais mangé un légume de sa vie. Et avant les bananes, probablement pas un fruit non plus. C'est à cause de ces décennies de malnutrition, et aussi d'inactivité, que les muscles de ses jambes se sont atrophiés. Il y a maintenant cinq ans qu'il marche péniblement, à l'aide d'une canne.

«Mes muscles ont fondu. C'est ça que les docteurs m'ont dit», résume-t-il.

10 mètres carrés de solitude

Michel Langlois n'est donc plus en mesure de sortir seul de la chambre où il vit. Un espace qui fait tout au plus 10 mètres carrés, avec un lit sans draps ni couvre-lit, une télé juchée sur une boîte de carton, une commode, une chaise, un mini-frigo et une plaque chauffante. Pas de téléphone.

Tatiana le visite depuis son entrée en fonction au Pas de la rue, en juin. Avant, Michel était totalement seul. Son logeur l'emmenait parfois à l'épicerie.

«Le reste du temps, il ne mangeait pas. Ou il commandait», dit Tatiana.

Dans le cas de Michel, l'intervenante a deux priorités. Un: faire augmenter son chèque d'aide sociale. Michel est manifestement inapte à l'emploi, et ce, depuis plusieurs années. Or, il n'a jamais demandé la bonification de son chèque, à laquelle il aurait pourtant droit. Deux: avec ces nouveaux revenus, lui trouver une résidence pour personnes âgées à loyer modique, où les repas seraient fournis.

Il y a sept mois, Tatiana a fait une demande de soutien à domicile au CLSC pour Michel. Deux cent dix jours plus tard, toujours rien. La liste d'attente est longue, même pour un homme physiquement incapable de sortir de chez lui, atteint d'une légère déficience intellectuelle et analphabète.

La semaine dernière, Michel a perdu pied dans sa chambre. Il est tombé. Il a passé la nuit sur le plancher. Au matin, son logeur est venu frapper à sa porte.

«Je suis pas capable de me lever. Ouvre la porte!»

Michel a passé trois jours à l'hôpital. Qui l'a, au bout de ces quelques jours, retourné chez lui. Dans sa chambre de quelques dizaines de mètres carrés, d'où il ne peut sortir seul.

«C'est incroyable que ce monsieur-là soit totalement laissé à lui-même», dit Tatiana.

En clopinant dans la rue il ne veut pas marcher sur les trottoirs, il trouve qu'il y a trop de trous Michel raconte sa vie de journalier à la Ville de Montréal. Il y a travaillé plus de 10 ans. «Récupération, vidanges, parcs, entretien, j'ai tout fait.»

Il a fini par se faire mettre à la porte parce qu'il arrivait souvent en retard.

Né d'un père ouvrier et d'une mère infirmière, il a grandi à Longueuil. «Mes parents sont morts tous les deux». La plupart de ses frères et soeurs ne savent même pas où il habite.

En chiffres

11 %

des baby-boomers arrivent à la retraite en situation de précarité et 5 %, en situation de grande précarité.

58 %

En 1993, 27 % des ménages de plus de 65 ans avaient des dettes. En 2010, cette proportion est passée à 58 %.

42 %

des ménages locataires de 55 à 74 ans consacrent plus de 30 % de leur revenu à leur logement.

Ancien avocat, Mario Nagant, 57 ans, est aujourd'hui prestataire... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE) - image 3.0

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Ancien avocat, Mario Nagant, 57 ans, est aujourd'hui prestataire de l'aide sociale. Il reçoit 918 $ par mois. Près de la moitié de cette somme sert à payer son loyer. 

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Mario: piégé dans un trou noir

«Ç'a été un coup de poing dans la face.»

Mario Nagant, 57 ans, parle de ce jour où un oncologue lui a dit qu'il allait devoir subir l'ablation du larynx s'il ne voulait pas mourir. C'était il y a un an.

Depuis, Mario vit avec une trachéotomie. Un trou, dans sa gorge, pudiquement recouvert d'un tissu chirurgical. Pour parler, il a un petit appareil en forme de paille qu'il insère dans sa bouche et qui reproduit sa voix.

«Ç'a été un coup de poing dans la face»: la phrase a donc été dite par cette petite voix électronique monocorde et sans âme. Toute petite, la voix, parce que la pile de l'appareil de Mario était presque à plat.

La serveuse arrive avec l'assiette de poulet en sauce qu'il a commandé. Il mâche péniblement: il n'a plus de dents. À côté de lui, il a déposé un sac en plastique blanc. Dans ce sac, il y a la poche reliée à sa sonde urinaire. Depuis une opération pour hypertrophie de la prostate, il y a quelques semaines, Mario doit trimballer partout son sac de pipi.

L'infirmière venait changer son sac à la maison jusqu'à tout récemment. Elle ne vient plus, car ce changement doit se faire dans des conditions de propreté rigoureuses. Or, il n'y a aucun endroit propre chez Mario.

Il y a deux ans qu'il habite cet appartement et le ménage n'a probablement jamais été fait.

«On a fait faire des évaluations par une firme spécialisée. Ça prendrait 16 heures de travaux lourds, environ 400$. Il ne peut pas payer ça», dit Tatiana.

Des vêtements, des livres traînent partout. Le plancher est affreusement sale. La salle de bains aussi.

Il faut dire que dans la dernière année, Mario n'a pas été souvent chez lui. Il a passé beaucoup de temps à l'hôpital. Il y retourne dans trois jours, pour une ablation de deux nodules aux poumons.

«En septembre, on s'est présentés chez lui, il n'était plus capable de se lever. On a appelé l'ambulance», raconte Tatiana.

L'appartement de Mario est un taudis, dont il n'a pas payé le loyer depuis quatre mois. La Régie du logement est à la veille de se pencher sur son cas. Mario pourrait donc, à courte échéance, se retrouver à la rue.

Avec sa trachéotomie. Et sa sonde urinaire.

La chute d'un avocat

Mario Nagant n'a pas toujours été ce qu'il est maintenant. Il a commencé à travailler à 17 ans dans une librairie, pendant ses études en droit. Devenu avocat, il a pratiqué pendant des années. «Droit civil, administratif, commercial, écrit-il dans un carnet. Je travaillais surtout avec des gens "trous de beigne" qui n'avaient pas droit à l'aide juridique, mais qui n'étaient pas capables de venir se payer un avocat.»

Il a milité pendant des années au Parti conservateur, sous Brian Mulroney. Il était à Ottawa lors du congrès à la direction qui a mené à la victoire de l'ex-premier ministre.

C'est la mort de sa mère, de laquelle il était très proche, qui lui a porté le premier coup. Il ne veut pas employer ce mot-là, mais la dépression l'a probablement frappé. «J'ai négligé ma pratique.» Le non-paiement de sa cotisation au Barreau l'a exclu de la profession.

Et puis, ç'a été la chute.

Il a commencé à boire. Il a perdu son appartement. Il a sombré. Et n'est jamais sorti de son trou noir. Aujourd'hui, il vit de l'aide sociale: 918$ par mois. Le montant de son loyer mensuel est de 426$.

Qu'est-ce qui est le plus dur, Mario? Il m'a fixée de ses yeux très pâles. Il a pris une grande respiration. Puis, il a écrit dans le carnet, d'une main ferme, en grandes lettres capitales.

«SOLITUDE».

Johnny Stewart, 83 ans, a commencé à boire à... (PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE) - image 4.0

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Johnny Stewart, 83 ans, a commencé à boire à la suite d'une douloureuse rupture amoureuse. Depuis, la bouteille demeure son pire démon.

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Johnny: noyer l'ennui

«Le frigo, c'était ma fenêtre.»

Pendant deux ans, il n'y a pas eu de frigo dans le petit appartement de Johnny Stewart, 83 ans. Les denrées périssables qu'il achetait, il les conservait sur le bord de sa fenêtre. C'était bon pour l'hiver, c'était bon pour l'automne. Mais l'été?

«Bah, j'achetais des Rice Krispies, des bananes, des croissants, des clémentines. De temps en temps, je m'achetais un cheeseburger ou je me faisais chauffer une boîte de chaudrée de palourdes. C'est facile à préparer.»

Aussi bien dire que le vieil homme ne s'est pas beaucoup nourri durant ces deux années. Il n'y avait pas d'argent pour acheter un frigo. À part le loyer, sa dépense principale, c'était l'alcool.

Il y a des années que Johnny boit. Il noie sa peine depuis que son conjoint, qui est resté à ses côtés pendant 30 ans, l'a quitté pour aller vivre chez son frère à la campagne.

Puis, son compagnon de vie est mort. C'était il y a presque deux ans.

«J'ai commencé à boire quand il m'a laissé. Je m'ennuyais à mourir. Alors je me soûlais, dit-il. En fait, j'étais en dépression majeure.»

Peu à peu, la bouteille a pris toute la place. Johnny était soûl du matin au soir. Un jour, sa voisine a porté plainte. Il s'était mis à crier comme un fou dans le corridor.

Dans les jours qui ont suivi, Johnny a fait la rencontre de Solange Baril. L'intervenante au Groupe Harmonie, qui s'occupe des problèmes qu'on n'associe pas souvent aux aînés - drogues, alcool, jeu - vient le visiter une fois par semaine.

Le combat d'une vie

«Elle m'a encouragé à moins boire. Aujourd'hui, je me contrôle plus. Mais l'alcool fait toujours partie de mon mode de vie. Hier, j'ai réussi à ne pas boire du tout: ç'a été tout un combat.»

À cause de sa consommation d'alcool, Johnny s'est mis à souffrir de vertiges. Or, il marche déjà avec une canne à cause d'un problème de sciatique. Johnny a eu peur de ne plus pouvoir demeurer dans le HLM - les Habitations Jeanne-Mance - où il vit depuis un quart de siècle. «J'ai eu peur de devenir dément. Et ça m'effraie encore.»

Car le petit monde de Johnny tourne dans les trois pièces de ce logement exigu et encombré d'un invraisemblable fatras. Dans le salon, minuscule, il y a son piano. Cet ancien pianiste de bar a joué pendant des décennies dans les tripots montréalais. Il défile le nom des endroits où il a répondu aux demandes spéciales des clients, tout un chapelet de noms de bars du Red Light qui se sont éteints depuis. Six nuits par semaine, de 22h à 3h, l'homme connu sous le nom de scène de Johnny Stewart enfilait les airs à la mode au piano.

«C'était sale, dans ces endroits, il y avait des rats à l'extérieur. Je jouais du country, du calypso, des chansons de Perry Como. J'étais tellement habitué de répondre aux demandes spéciales que je ne savais même plus quelle musique j'aimais, moi.» Même s'il travaillait dans un milieu où l'alcool était omniprésent, il buvait très modérément à l'époque.

«Maintenant, même le matin, j'ai une bière à la main.»

Des anges dans la bourrasque

Martine

En 2005, Martine Chagnon a été embauchée comme intervenante de milieu aux Habitations Jeanne-Mance. Plus de 500 appartements, dispersés dans cinq grandes tours, destinés aux gens âgés. Un kilomètre carré de misère, que Mme Chagnon a découvert, couloir par couloir, en faisant une tournée des logements à son arrivée. «On est tombées sur toutes sortes d'affaires. Des gens atteints du syndrome de Diogène, qui amassent toutes sortes de choses chez eux. Des drames familiaux. Des conflits interpersonnels sévères. Des situations d'abus. Des problèmes de jeu. Des difficultés d'alimentation. Il y avait des personnes tellement dénutries qu'elles avaient de la misère à parler.» Martine Chagnon et ses collègues font 1700 à 2000 suivis par an. «Les gens ne vont pas vers les services. Alors on s'est arrangés pour que les services aillent vers eux.»

Tatiana

Quand Tatiana Frenette-Erazo a rencontré Serge Légaré pour la première fois, il venait tout juste de sortir du lit. Son lit? Un double sac de couchage, étendu sur le trottoir, souillé d'urine et d'excréments. Il a résumé sa vie en une phrase: «Je suis un vieux fini.» La jeune femme venait tout juste de commencer son boulot d'intervenante à l'organisme Le pas de la rue. Elle qui n'a pas 30 ans avait choisi de s'occuper des aînés itinérants ou à risque d'itinérance. Comme Serge Légaré. Petit à petit, en venant le voir chaque jour, elle a convaincu M. Légaré de voir un médecin. Quand on lui a diagnostiqué une pneumonie, elle l'a persuadé qu'il devait dormir au chaud. Depuis ce jour, c'était il y a six mois, Serge Légaré accepte de dormir à la Maison du Père. Il se rend à ses rendez-vous au CLSC et à l'hôpital, où il est suivi pour divers problèmes de santé. Le Pas de la rue ne travaille qu'avec ce genre de clients, âgés et vulnérables. En 2004, 5000 personnes fréquentaient son centre de jour. Dix ans plus tard, la clientèle a doublé. On a développé de nouveaux services, comme les visites à domicile par des intervenants comme Tatiana. Un projet de logement pour les ex-sans-abri est actuellement en développement.

Solange

Un organisme spécialisé dans les dépendances pour les aînés? Oui, ça existe. Et oui, ils ont de la clientèle. Même qu'elle a augmenté de plus de 50% en un an, souligne la directrice adjointe du Groupe Harmonie, Solange Baril. L'organisme aide les aînés à traiter les problèmes d'alcool, de drogues, de jeu compulsif. L'an dernier, on a desservi 1369 clients. L'année précédente, 890. Près de la moitié de la clientèle est composée de femmes. Le quart vit dans une très grande précarité financière.Solange Baril agit également comme intervenante. Elle fait nombre de visites à domicile chaque année. «Chez les gens âgés, les problèmes sont plus cachés. Ils ne cogneront pas à une porte pour avoir de l'aide. Il faut aller les voir chez eux», dit-elle.

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