Des harceleurs impunis

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Au cours des deux dernières années, plus d'un million de Canadiens ont subi du harcèlement sexuel au travail - dont près de la moitié ont carrément subi des contacts sexuels -, révèle un vaste sondage pancanadien Angus Reid du mois dernier.

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Des harceleurs sexuels qui restent en poste et dont le nom n'est jamais rendu public. Des employeurs qui concluent des ententes secrètes pour sauver leur réputation. En cette année marquée par l'affaire Ghomeshi - et le 10e anniversaire de la loi contre le harcèlement au travail -, un constat s'impose : des fautifs, dûment dénoncés, demeurent encore impunis.

Quand le président de l'agence de dédouanement l'enfermait dans les toilettes pour lui pétrir les seins, Claudia se mettait à crier de colère.

La responsable des comptes clients a aussi tenté d'échapper au sexagénaire en empilant des boîtes autour de son bureau. Elle a troqué ses jupes contre le pantalon. Mais apparemment, il lui aurait fallu revêtir un scaphandre.

Pendant quatre ans et demi, le dirigeant montréalais a traité Claudia et deux autres employées (dont les noms sont interdits de publication, tout comme celui de l'entreprise) comme les membres de son harem, révèle une décision de la Commission des relations du travail (CRT).

Pour Claudia, tout bascule dès décembre 2004. Ce jour-là, le président convoque l'employée de 39 ans à son bureau, où il l'attend, le pénis sorti de la braguette. Claudia s'enfuit sans oser se confier à quiconque, convaincue que personne ne voudra la croire. Son mari est malade, leur fils est tout jeune, elle croit que parler lui fera perdre son emploi, puis sa maison, lourdement hypothéquée.

Au fil des ans, le président saisit plusieurs fois la main de Claudia pour l'insérer de force dans son pantalon. De nombreuses fois, il lui agrippe les seins. Et lorsqu'elle passe les bras chargés de dossiers et de cafés, il lui touche les fesses et l'entrecuisse.

Écrasée par son secret, Claudia gobe de plus en plus de pilules: des somnifères, des antidépresseurs, des anxiolytiques... Au bureau, elle commet de plus en plus d'erreurs. À la maison, elle se douche de plus en plus longtemps en pleurant. Son coeur palpite. C'est le début des crises de panique.

En juillet 2009, enfin, Claudia explose. Elle se rend aux urgences, où un médecin la presse de porter plainte.

Deux ans plus tard, elle raconte son histoire en sanglotant à la Commission des relations du travail. Le tribunal conclut que Claudia dit vrai. Contrairement à son patron, qui a livré des pans de témoignage jugés «contradictoires», «inexacts» ou carrément «invraisemblables». Et qui a ensuite continué à diriger son entreprise comme si de rien n'était. Tandis que Claudia, incapable de remettre les pieds dans un bureau, se recyclait en femme de ménage.

Rares jugements

Au cours des deux dernières années, plus de 1 million de Canadiens ont subi du harcèlement sexuel au travail - dont près de la moitié ont carrément subi des contacts sexuels -, révèle un vaste sondage pancanadien Angus Reid du mois dernier. D'après le même sondage, seules 8% des victimes ont eu le courage de dénoncer le harcèlement et la chance de voir leurs supérieurs le faire cesser.

Au Québec aussi, quantité de fautifs échappent toujours aux sanctions. Ces trois dernières années, les tribunaux de la province ont publié à peine une vingtaine de décisions concernant des harceleurs sexuels, alors que le Groupe d'aide et d'information sur le harcèlement sexuel au travail, organisme sans but lucratif qui donne de l'information et de l'assistance juridique gratuite aux victimes, reçoit 20 appels... par jour.

Non seulement les victimes ne dénoncent pas, mais, contrairement à Claudia, celles qui le font ont très rarement la chance d'être entendues par un juge - ou même d'être crues -, s'inquiète Louise Langevin, professeure de droit à l'Université Laval.

Malgré tout ce qu'elle a subi, Claudia n'a pas réussi à se faire indemniser par la Commission de la santé et de la sécurité au travail, qui, pour des raisons de preuve, rejette l'immense majorité des demandes du genre.

Depuis 2004, les victimes de harcèlement psychologique (harcèlement sexuel compris) peuvent se rabattre sur la Commission des normes du travail, chargée de les aider à obtenir les remèdes prévus par la loi - indemnisations diverses, mesures pour faire cesser le harcèlement, réintégration, etc. Mais au lieu de demander au tribunal de trancher, la Commission pousse la majorité des victimes en médiation, déplore Mme Langevin.

Le processus a beau être plus rapide et moins coûteux, les victimes sont parfois déçues, révèle une étude que la professeure a présentée à l'Université féministe d'été de son établissement. «Puisque les ententes de médiation sont confidentielles, les victimes peuvent avoir l'impression que l'employeur achète leur silence. D'autant que l'employeur n'admet presque jamais sa responsabilité devant le médiateur et que le harceleur n'est pas présent. C'est plus thérapeutique pour la victime qu'un juge reconnaisse ce qui s'est passé.»

D'après la professeure, le problème est plus vaste encore: «Les ententes étant secrètes, on n'a plus accès à ce qui se passe. Le droit ne peut pas se développer pour aider d'autres victimes. J'ai arrêté de suivre le sujet.»

Recours perdus

«Les décisions judiciaires, c'est un outil de dissuasion, je suis d'accord», convient Me Johanne Tellier, directrice des affaires juridiques à la Commission des normes du travail. «Mais sur 10 ans, on a perdu une majorité de recours de harcèlement psychologique (six sur sept en 2013-2014) et on constate que les montants octroyés ne sont pas très élevés. On est obligés de dire aux clients que c'est plus difficile que de contester un congédiement.»

Peu de gens veulent venir témoigner contre un patron, explique l'avocate. «La médiation permet quand même d'obtenir des sommes substantielles - de 5000 à 35 000$ de dommages moraux, plus des dommages punitifs - et d'éviter des audiences très difficiles pour les parties», dit-elle.

Lâches

La lâcheté des collègues, Claudia connaît. Une semaine avant la fin de son emploi, sa supérieure immédiate a vu le président lui toucher les fesses. «Mais elle a baissé la tête et n'a rien dit, comme si ce geste ne la concernait pas», rapporte la CRT.

Pire encore, la jeune réceptionniste de l'agence et une autre employée se faisaient aussi enfermer dans les toilettes et toucher contre leur gré. Mais elles se contentaient de traiter entre elles leur patron de «vieux cochon», trop inquiètes à l'idée de perdre leur emploi pour protester.

Au procès, elles ont tout nié. Mais leur «nervosité manifeste» et leur «mémoire sélective» prouvaient que Claudia disait vrai. Tout comme certains courriels et le témoignage d'une ex-employée qui avait moins à perdre.

À Notre-Dame-du-Lac, près de Rivière-du-Loup, une jeune barmaid a vécu la même chose. Son patron, «A. Bossé», a été condamné à 12 mois de prison après lui avoir fait des menaces de mort, l'avoir traitée de putain, avoir critiqué ses jambes, ses seins et ses jupes «pas assez courtes», parce qu'elle repoussait ses avances. «Par la suite, tout le monde dans la municipalité la voit comme une méchante et la montre du doigt pour avoir porté plainte contre monsieur qui fournit du travail à plusieurs personnes», a rapporté la Commission des relations du travail en 2008.

Après avoir condamné l'homme à verser 30 000$, la CRT a tenu à livrer un message à tous les employeurs: «Il est grand temps que tous comprennent que le temps où le maître était propriétaire de ceux qui le servent et pouvait en abuser à sa guise est révolu depuis très longtemps.»

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