Rob Ford admet avoir fumé du crack, mais s'accroche à son poste

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Plusieurs ont un moment cru à la fin du feuilleton Rob Ford. Mais non. Avouant pour la première fois avoir fumé du crack, le maire de Toronto s'accroche. Il prévoit même se représenter aux prochaines élections. À l'hôtel de ville, les élus fourbissent leurs armes. «Il n'a plus l'autorité morale pour gouverner.» Ces paroles du conseiller Denzil Minnan-Wong, pourtant un allié fidèle de Rob Ford, reflètent bien le sentiment au conseil municipal de la métropole du Canada, hier.

«Oui, j'ai fumé du crack. Mais est-ce toujours le cas? Non. Suis-je dépendant? Non. Ai-je essayé cette drogue? Probablement à un moment où j'étais en état d'ébriété, sans doute il y a environ un an.» Cette déclaration lancée par le maire à une meute de journalistes a semé la stupeur dans la Ville reine et a eu des échos jusqu'à Ottawa et plus loin encore.

Il le niait depuis des mois; depuis que deux médias avaient fait état d'une vidéo où on le voyait en train d'inhaler cette drogue. Il avait tenu le même discours la semaine dernière, alors que le chef de la police de Toronto en personne avait annoncé avoir en main ladite vidéo. Et pour justifier ce revirement soudain: «Je ne mentais pas, vous ne m'avez pas posé les bonnes questions. Posez la question correctement et j'y répondrai», a-t-il lancé aux membres des médias.

Quelques heures plus tard, il était de retour devant eux, l'air penaud, pour présenter ses «sincères excuses». Et pour étouffer les rumeurs de sa démission, que réclament plusieurs conseillers municipaux et citoyens, qui avaient embrasé la ville dans l'après-midi. «Je sais que j'ai fait honte à tout le monde. Il n'y a qu'une seule personne à blâmer, et cette personne est devant vous», a-t-il dit lors d'une courte allocution prononcée la gorge nouée, le maire essuyant même une larme à un certain moment. «Je n'ai plus rien à cacher, a-t-il assuré. Je veux être clair. Ces erreurs ne se reproduiront jamais. J'aime mon travail. J'aime ma ville. J'aime être votre maire. J'adore faire économiser les contribuables et c'est ce que je vais continuer à faire.» Il a ensuite promis qu'il serait candidat aux élections de 2014.

Un maire légitime?

À l'hôtel de ville de Toronto, les élus voient les choses autrement. Selon plusieurs, Rob Ford n'a plus sa place parmi eux. Impossible, toutefois, de le déloger de force. Même une condamnation pour possession de drogue «ne serait pas suffisante pour le destituer, explique l'avocat Simon Ruel, expert en droit public et enquête. La loi ontarienne ne semble pas le permettre pour des délits non liés aux affaires électorales, des conflits d'intérêts ou de la fraude électorale, par exemple.» De toute façon, dit-il, «la possession ou la consommation n'est pas le problème. C'est plus les associations douteuses. J'imagine que l'enquête policière tentera de déterminer si des gens ont pu faire pression sur le maire pour avoir des contrats et si l'administration municipale a été compromise».

Entre-temps, des conseillers municipaux demandent au maire de «se retirer de façon temporaire pour s'occuper de ses problèmes personnels». On exige aussi qu'il s'explique et qu'il présente ses excuses. Une motion sera débattue à ce sujet la semaine prochaine. «Les preuves laissent croire que le maire a un problème de consommation. Le maire a des associations avec des criminels connus et des individus impliqués dans la vente et la distribution de drogue. Le conseil croit que son comportement est inacceptable et doit cesser. Il se fait mal à lui-même et à la ville de Toronto», dit le document consulté par La Presse.

Même si elle est adoptée, la motion n'aura aucun pouvoir sur l'avenir de Rob Ford. «Ça ne pourra pas le forcer à partir. Il faudrait une décision judiciaire pour ça. Ce ne sera qu'une recommandation», explique Me Ruel.

Un mea culpa inquiétant

Les déclarations du maire ont suscité plusieurs réactions, hier. «C'est très préoccupant, mais je dois laisser aux policiers et au système judiciaire le temps de faire leur travail», a déclaré la première ministre de l'Ontario, Kathleen Wynne. Au ministère des Affaires municipales et du Logement, un porte-parole a pour sa part indiqué à La Presse qu'aucun commentaire ne serait émis sur l'affaire Ford.

«Le problème, ce n'est pas la consommation de drogues illégales, c'est le fait d'avoir abusé la population, les mensonges, l'intimidation, le gaspillage de temps, de ressources à cause d'un camouflage», a quant à lui déclaré l'ancien premier ministre de la province, Bob Rae, à Ottawa.

Jusqu'à mardi, M. Ford niait avoir consommé cette drogue et laissait entendre que la vidéo n'existait pas.

Les frasques de Ford depuis 2010

Le maire de Toronto, Rob Ford, a été plongé dans les controverses avant même son élection à la tête de la métropole canadienne, en octobre 2010. Voici quelques-uns des faits marquants qui ont défrayé les manchettes depuis:

- 19 août 2010: alors que la campagne électorale municipale tire à sa fin, M. Ford tient une conférence de presse pour discuter de son arrestation en Floride, en 1999, pour conduite avec facultés affaiblies et possession de marijuana. Il n'avait pas contesté le chef de conduite avec facultés affaiblies, et l'accusation de possession de drogue a été abandonnée.

- Juin 2011: M. Ford irrite la communauté homosexuelle de Toronto en refusant de participer au défilé de la Fierté gaie ou à la cérémonie de lever du drapeau arc-en-ciel. Le maire a plutôt dit qu'il serait à son domicile familial pendant le défilé, rompant ainsi avec la tradition respectée par ses trois prédécesseurs.

- 26 juillet 2011: une Torontoise accuse M. Ford de lui avoir fait un «doigt d'honneur» après qu'elle lui eut demandé d'arrêter d'utiliser son téléphone cellulaire en conduisant. Le maire plaide le malentendu.

- 5 octobre 2011: une femme affirme que le premier magistrat envoyait des messages texte et téléphonait en conduisant. Plusieurs demandent à M. Ford d'embaucher un chauffeur, mais il plaide qu'une telle dépense serait un gaspillage de fonds publics.

- 25 octobre 2011: M. Ford appelle plusieurs fois le 9-1-1 après avoir été abordé devant chez lui par une équipe de l'émission satirique «This Hour Has 22 Minutes», de la CBC. Le maire dit s'être senti menacé et allègue que sa fille a été effrayée.

- 12 mars 2012: dans une poursuite, le Torontois Paul Magder allègue que M. Ford se trouvait en conflit d'intérêts lorsqu'il a voté au conseil municipal dans une affaire impliquant son organisme caritatif encourageant la pratique du football. M. Ford a finalement été reconnu coupable, mais le jugement a été renversé en appel.

- 2 mai 2012: M. Ford appelle la police après une confrontation avec Daniel Dale, journaliste au Toronto Star. Le maire allègue que M. Dale l'espionnait chez lui, tandis que le reporter soutient qu'il se trouvait sur un terrain public afin de recueillir des informations pour un article. M. Dale affirme avoir été physiquement menacé par le maire, ce que nie celui-ci.

- 19 septembre 2012: alors qu'il se trouvait en visite officielle à Chicago, M. Ford se trompe en identifiant Winnipeg comme la ville située de l'autre côté de Detroit. Le maire de Winnipeg, Sam Katz, propose de donner des leçons de géographie à son homologue torontois - la ville manitobaine se trouve à 1800 km de là.

- 6 novembre 2012: M. Ford est l'objet de critiques après qu'un autobus municipal eut été vidé de ses passagers et dérouté pour embarquer les membres de son équipe de football. Selon la police, la décision de réquisitionner l'autobus a été prise par un agent, et non par le maire. Ce dernier a tout de même téléphoné à au moins deux reprises à la Société des transports lorsque l'autobus n'est pas arrivé suffisamment vite.

- 8 mars 2013: le maire nie avec véhémence les allégations de Sarah Thomson, une ancienne adversaire dans la course à la mairie, selon lesquelles il l'aurait touchée de manière inappropriée. Mme Thomson a affirmé que le maire agissait étrangement et avait passé des remarques suggestives, avant d'avoir les mains baladeuses.

- 24 mars 2013: M. Ford appelle une émission de radio locale pour se plaindre des tactiques de la défense dans un procès important. Le maire écorche ainsi le principe de la «non-responsabilité criminelle» plaidé (avec succès) pour un homme ayant tué un policier au volant d'une déneigeuse volée. Les commentaires de M. Ford lui ont attiré les foudres de l'avocat de la défense, qui les a qualifiés de «préhistoriques» et a critiqué le maire pour s'être exprimé alors que débutaient les délibérations.

- 26 mars 2013: M. Ford nie la nouvelle selon laquelle il a été escorté à l'extérieur d'une réception officielle parce qu'il était saoul, et qu'il lutte contre l'alcoolisme. Le maire a qualifié le reportage du Toronto Star de «mensonge éhonté».

- 16 mai 2013: des informations commencent à circuler, dans le Toronto Star et sur le site Internet américain Gawker, à l'effet que Rob Ford aurait été vu, sur une vidéo, en train de fumer ce qui semble être du crack. Le Star a également écrit qu'on pouvait entendre le maire insulter le chef libéral Justin Trudeau. La vidéo n'a pu être vérifiée de façon indépendante, puisque le vidéaste présumé réclamait plusieurs centaines de milliers de dollars. M. Ford a nié les allégations de consommation de drogue, et affirmé que la vidéo n'existait pas. Celle-ci n'est toujours pas publique.

- 9 août 2013: des vidéos apparaissent sur YouTube, où il est possible de voir M. Ford sympathiser avec les participants d'une fête de quartier. Le maire bafouille lors de son discours, et certains prétendent qu'il était saoul. M. Ford rétorque sur les ondes de son émission de radio qu'il n'avait bu que «quelques bières», et qu'il n'était pas en état d'ébriété.

- 1er octobre 2013: l'ami du maire et son chauffeur occasionnel, Alessandro Lisi, est arrêté et accusé de quatre crimes liés à la drogue, dont trafic de marijuana. M. Ford défend Lisi le lendemain, parlant d'un ami et d'un «bon gars».

- 23 octobre 2013: un juge de la Cour supérieure publie des documents montrant que M. Ford a écrit une défense de Lisi à la suite de sa condamnation pour avoir menacé de tuer une femme. La lettre, datée du 4 juin 2013, salue le leadership de Lisi et son éthique de travail, et faisait partie d'un rapport sur la peine à infliger. Lisi a fait appel du verdict.

- 31 octobre 2013: le chef de la police de Toronto, Bill Blair, annonce que les policiers ont retrouvé une copie de la vidéo montrant des images du maire «correspondant à ce qui a été rapporté dans la presse». M. Blair refuse de donner plus de détails, sinon qu'il n'y avait rien, dans cette vidéo, qui mènerait au dépôt d'accusations criminelles. Depuis la découverte de cette vidéo, Lisi est aussi accusé d'extorsion.

- 3 novembre 2013: M. Ford s'excuse, lors de son émission de radio hebdomadaire, pour avoir «commis des erreurs»: être apparu en public alors qu'il était ivre, et avoir envoyé des messages texte en conduisant. Sur les ondes de la station AM640, le lendemain, il soutient qu'«il n'est pas un alcoolique, il n'a pas de dépendance à la drogue».

- 5 novembre 2013: en point de presse en matinée, M. Ford admet avoir fumé du crack, il y a environ un an, alors qu'il était «saoul». Il nie cependant être toxicomane, avant d'ajouter qu'il ne se rappelle pas qu'il y ait eu une vidéo, et qu'il ne mentait pas lorsqu'il laissait entendre que la vidéo n'existait pas, puisque les journalistes ne lui avaient pas posé la bonne question. En après-midi, en conférence de presse, il se confond en excuses mais annonce qu'il reste en poste.




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires : Actualités

Tous les plus populaires de la section Actualités
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer