L'ultime bataille de Melca

Melca Salvador laisse dans le deuil son fils... (Photo: André Tremblay, La Presse)

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Melca Salvador laisse dans le deuil son fils de 12 ans, Richard. C'est Evelyn Calugay (à droite) qui a recueilli l'enfant.

Photo: André Tremblay, La Presse

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Isabelle Hachey

Melca Salvador était une battante. Elle s'était démenée pour améliorer son propre sort, celui de son petit garçon, celui des travailleurs immigrés qui subissent leurs malheurs en silence. Elle avait vaincu les bureaucrates fédéraux en obtenant l'asile au Canada.

Elle vient de perdre sa dernière bataille. Il y a deux semaines, Melca a été emportée par un cancer.

Retour en arrière. L'affaire Melca Salvador a éclaté en août 2000. La domestique philippine était alors sur le point d'être expulsée parce qu'elle n'avait pas respecté les règles d'un programme fédéral destiné aux aides familiales immigrées. Son crime: être tombée enceinte. Et s'être fait mettre à la porte par ses employeurs montréalais.

Cinq ans plus tôt, Mme Salvador avait quitté son archipel aux horizons bouchés. Elle avait d'abord échoué en Égypte, où elle avait fréquenté un compatriote, avant de débarquer à Montréal à l'automne 1995. Elle ne savait pas qu'elle était enceinte. Ses employeurs non plus. Quand ils l'ont découvert, deux mois plus tard, ils l'ont congédiée sur-le-champ.

«Ils m'ont donné une heure pour faire mes bagages et partir», a-t-elle raconté à The Gazette en août 2000.

Mme Salvador a bien tenté de trouver un autre travail, en vain. Son ventre rond rebutait les employeurs. Ensuite, elle a dû s'occuper de son bébé, Richard, né en juin 1996. Or, le programme fédéral exige des aides familiales qu'elles travaillent au moins 24 mois au cours d'une période de trois ans pour obtenir leur résidence permanente.

En 2000, donc, le couperet est tombé : Mme Salvador devait partir. Mais l'idée de retourner aux Philippines pour y gagner un salaire de misère ne lui souriait guère. D'autant moins que son fils de 4 ans - citoyen canadien puisque né au pays - était asthmatique et requérait des soins spéciaux.

Des membres de la communauté philippine de Montréal se sont mobilisés. Des groupes de femmes aussi. Chaque semaine, pendant des mois, ils ont manifesté devant les bureaux d'Immigration Canada pour dénoncer l'ordre d'expulsion.

En mai 2001, après un long combat, la Cour d'appel fédérale a permis à Mme Salvador de demeurer au Canada pour des motifs humanitaires. Mais la Philippine n'a pas eu beaucoup de temps pour savourer sa victoire. À peine trois ans plus tard, le diagnostic est tombé, implacable: cancer du sein. À un stade avancé.

Cette bataille-là a duré cinq ans. Elle était perdue d'avance.¸

Orphelin à 12 ans

Melca Salvador, 44 ans, est morte au matin du 27 février. Ses funérailles ont été célébrées hier après-midi au Centre funéraire Côte-des-Neiges. Il y avait des représentants de la communauté philippine, pour qui Mme Salvador en était venue à symboliser la lutte des travailleurs migrants pour obtenir un meilleur traitement au Canada. Il y avait aussi son fils, Richard, aujourd'hui âgé de 12 ans.

C'est Evelyn Calugay, 63 ans, qui a recueilli le jeune orphelin. Elle s'occupe de lui depuis quatre ans déjà - depuis que sa mère, trop malade, en était devenue incapable. «Il m'appelle grand-maman», dit-elle.

Mais la «grand-maman» est inquiète. Le garçon n'a pas eu la vie facile. «C'était lui le premier soignant de sa mère. Il l'aidait à s'habiller. La travailleuse sociale a dit que ce n'était pas bon pour un enfant d'avoir une telle responsabilité. » Aujourd'hui, Richard a des problèmes de comportement. « Parfois, il explose à l'école. C'est très difficile pour lui d'accepter tout ça.»

Une femme en colère

Mme Calugay ne chôme pas: cette mère de trois garçons adultes est aussi présidente de Pinay, un groupe montréalais de défense des droits des Philippins. Chaque semaine, cinq ou six compatriotes cognent à sa porte pour obtenir de l'aide, un appui, un conseil.

Comme son amie décédée, Mme Calugay dénonce là où les autres se taisent et endurent. Elle tente de convaincre les aides familiales exploitées par leur employeur de porter plainte. En vain, la plupart du temps. Les immigrées craignent de faire des vagues. Elles ne veulent surtout pas courir le risque d'être expulsées. «Elles ne connaissent pas leurs droits et ne savent pas comment se défendre.»

L'infirmière à la retraite s'indigne du sort réservé aux Philippins, une main-d'oeuvre commode et bon marché pour le Canada comme pour bien d'autres pays riches de la planète. «Nous sommes une marchandise jetable!»

L'affaire Melca Salvador aura eu le mérite d'exposer les failles d'un programme d'abord créé pour répondre à une pénurie d'aides familiales. Depuis des années, Pinay et d'autres ONG exigent plus de protection pour ces femmes vulnérables. «Le stress qu'elles vivent contribue à les rendre malades, pense Mme Calugay. Avant d'arriver ici, elles doivent subir un examen médical complet pour prouver leur bonne santé. C'est après qu'elles tombent malades. Le stress qu'on leur impose, c'est trop.»




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