Sortir de la maison hantée

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Le petit Simon a peint cette série de maisons.

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Katia Gagnon
La Presse

Il y a un peu plus d'un an, nous vous avons raconté l'histoire d'une maison bien particulière du centre jeunesse de la Montérégie. Une maison où habitaient cinq tout petits enfants, dont le passé était extrêmement lourd. Pendant des années, ces enfants avaient subi des sévices majeurs ou enduré une négligence totale. Dix-huit mois plus tard, ils vont tous beaucoup mieux. Si bien, en fait, qu'on a trouvé une famille d'accueil pour deux de ces enfants. Petit à petit, ils apprivoisent un homme et une femme qu'ils appelleront peut-être, d'ici peu, papa et maman. Deux d'entre eux. Mais pas Simon.

Simon, qui ne s'appelle pas vraiment Simon, a maintenant 8 ans. Il y a deux ans et demi, il est arrivé à la maison L'Escargot après avoir passé cinq ans dans une maison qu'il appelle aujourd'hui «la maison hantée». En cinq ans, Simon a vécu là-bas l'équivalent de sa guerre mondiale à lui, écrivions-nous à l'époque. Les séquelles de cette guerre étaient terribles. À son arrivée à L'Escargot, Simon passait son temps sous la table de la cuisine. Il faisait des crises. Il hurlait. Il crachait comme un petit chat enragé.

 

Après deux ans de patience et d'efforts de la part des éducateurs, les souvenirs de cette guerre se sont estompés. Simon a réussi à entrer à l'école. Les commentaires de son enseignante sont très élogieux. Ces crises épouvantables ne font plus partie de son quotidien. Il sourit. Il joue. Il fait beaucoup moins d'histoires pour se coucher le soir.

Simon n'est pas pour autant un petit garçon facile. Il est encore dévoré par l'anxiété. Tout changement doit être amené très, très lentement dans sa vie. Il a de la difficulté à se concentrer. Il fait parfois, encore, des cauchemars horribles qui le ramènent à la maison hantée. En se réveillant, il dit aux éducateurs qu'il ne peut pas leur raconter son rêve parce que «c'est trop dégueulasse».

Il y a deux semaines, il a fait sa liste à l'intention du père Noël. «Une figurine d'Iron Man et une auto Flash McQueen qui parle», déclame-t-il en retournant les cartes d'un jeu de mémoire. Simon est vêtu d'un pyjama rouge et bleu imprimé d'un ours qui fait du ski. Un petit garçon mince et vif qui sent le savon parce qu'il vient de prendre son bain. De grands yeux sombres. Deux fossettes qui se creusent lorsqu'il sourit.

Il y a bien quelque chose d'autre que Simon voudrait, mais il ne l'écrira pas sur sa liste. Il ne le dira pas à quiconque, même pas au père Noël. Ce qui commence sérieusement à lui trotter dans la tête, ce qu'il voudrait vraiment, plus qu'un bonhomme Iron Man, plus même qu'un nouveau jeu vidéo, c'est une famille. Deux personnes qui accepteraient de le sortir, pour de bon, de la maison hantée.

Justement, son copain Sébastien, qui a le même âge que lui et est arrivé pratiquement en même temps à L'Escargot, il s'en est trouvé une, famille. Il va bientôt annoncer la grande nouvelle aux autres enfants. Un immense sourire aux lèvres, il confie son secret à Annie Lacasse, une éducatrice, dès qu'elle met le pied dans la maison. «J'ai une famille d'accueil! J'ai une famille d'accueil!» Le ton est celui du fan des Canadiens qui vient d'apprendre que son équipe a gagné la Coupe Stanley. Un éclair de joie pure et sans mélange, qui illumine tout sur son passage.

Comment Simon réagira-t-il quand il apprendra que Sébastien «a une famille»? Tout le personnel se le demande avec anxiété. Et la plus inquiète de tous, c'est Chantal Parent.

*****

Depuis deux ans et demi, Chantal est probablement ce qui se rapproche le plus d'une maman dans la vie de Simon. C'est elle qui l'a lentement initié à l'école, en allant dans la classe au début. C'est elle qui est allée au zoo de Granby avec lui l'été dernier. C'est elle qui le rassure à chaque nouvelle étape. C'est elle qui lui a acheté, à Noël dernier, une belle chemise blanche et une cravate noire qu'il a portées jusqu'à ce qu'elles soient usées à la corde. C'est elle qui a tenu l'album photo de ces deux années.

Ensemble, nous regardons longuement l'album. De belles photos claires, des légendes précises, pour que Simon se rappelle clairement de ces moments passés à L'Escargot. «Il ne reste plus beaucoup de pages, dit Chantal en refermant l'album. Il faut trouver sa famille. Pour qu'il commence un autre album. Ailleurs.»

Depuis des mois, Chantal et sa patronne, Denyse Leclerc, ont fait des tonnes de démarches pour trouver une famille à Simon. Dans les centres jeunesse, il y a deux possibilités. Les familles d'accueil traditionnelles, où il y a, la plupart du temps, beaucoup d'enfants. Ce qui est contre-indiqué dans le cas du petit. Simon n'est pas un enfant évident. Il va demander beaucoup, beaucoup de temps à des parents d'accueil. S'ils sont débordés de travail avec deux ou trois enfants en bas âge, ça ne va pas bien se passer. L'autre possibilité, c'est la banque mixte: une liste de familles qui désirent adopter un enfant de la DPJ. Mais le hic, c'est que ces familles veulent des enfants beaucoup plus jeunes que Simon. À 8 ans, pour lui, il est trop tard.

Bref, Denyse et Chantal n'ont rien trouvé. «Si ça prend trop de temps pour lui trouver une famille, qu'est-ce qu'il va retenir de ça? Qu'il n'est pas un bon petit garçon», se désole Chantal.

En dernière extrémité, qu'est-ce qui va arriver si on ne trouve pas de famille à Simon? Il ira en centre d'accueil. Un bunker de béton avec 11 autres enfants dans l'unité. Un centre d'accueil où il y a beaucoup de bruit, des enfants en difficulté et des éducateurs qui changent souvent. C'est le pire scénario pour un enfant anxieux comme Simon. «On va le scrapper», résume brutalement Emmanuelle Courcy, la psychoéducatrice de L'Escargot.

Deux ans et demi d'efforts, de progrès tangibles, d'équilibre lentement retrouvé, qui s'en iraient en tourbillon comme l'eau du bain dans la bonde. Un gâchis.

Si Denyse Leclerc et Chantal Parent croyaient encore au père Noël, elles savent très bien ce qu'elles lui demanderaient. Une famille pour Simon. Pour que l'an prochain, à Noël, Simon ne se couche pas dans son lit de la maison L'Escargot, sous la douillette à motif de bulles. Pour que quelqu'un, le 24 décembre de l'an prochain, borde ce petit garçon dans une nouvelle chambre et un nouveau lit. Son lit. Sa chambre. Dans sa famille.

*****

Famille recherchée, donc. Portrait-robot? Un homme et une femme. La figure paternelle a une grande importance compte tenu de l'histoire de Simon. Deux personnes qui ont déjà eu des enfants, qui savent ce que c'est que de jouer par terre et de coucher un petit qui ne veut pas dormir, mais dont les enfants seraient devenus adultes ou alors grands ados. Simon a besoin d'être le seul jeune enfant de cette maisonnée.

Disons-le franchement: élever Simon ne sera pas un pique-nique. La première année sera assurément rock'n'roll. Le petit va mettre sa nouvelle famille à l'épreuve. Il voudra voir s'il sera, comme il le craint par-dessus tout, rejeté. Cet homme et cette femme devront avoir beaucoup, beaucoup de patience. Il faudra du temps pour apprivoiser Simon.

On demandera beaucoup à la famille qui choisira de recevoir Simon. Mais on leur donnera aussi beaucoup. Car ils auront de l'aide, c'est garanti. La période de transition entre L'Escargot et la nouvelle famille sera longue. Six mois, probablement. Simon commencera par aller passer une heure chez vous, accompagné de Chantal. Après, il ira dîner. Encore avec Chantal. Et ainsi de suite, jusqu'à un dodo. Jusqu'à ce que Chantal, finalement, s'éclipse.

Simon, en quelque sorte, est accompagné d'un «mode d'emploi», résume Pascale Daudelin, la travailleuse sociale qui continuera à suivre le petit. Chantal et Pascale expliqueront à la nouvelle famille comment coucher Simon. Ce qu'il aime manger. Comment lui faire faire ses devoirs. Quelle attitude adopter devant ses inquiétudes et ses crises. Ce sont elles qui s'entendront sur des mesures de soutien avec l'école du quartier.

Et après ces six mois d'intégration, elles seront toujours prêtes à épauler les nouveaux parents. À la maison L'Escargot, il y a des psychologues, une orthophoniste, une ergothérapeute. Un psychiatre de l'hôpital Sainte-Justine suit Simon et continuera de le suivre. Bref, tout le monde veut que ça marche. Cette famille aura plus de soutien que la quasi-totalité des parents qui élèvent un enfant.

*****

Tous les trois mois, cependant, ces nouveaux parents devront accepter que Simon retourne, sous la supervision d'une travailleuse sociale, voir sa maman, sa vraie maman, pour quelques heures.

Il y a un peu plus d'un an, cette jeune femme - appelons-la Sandra - a revu son fils après avoir été totalement absente de sa vie pendant de longs mois. Pendant cinq ans, elle aussi a vécu, avec Simon, dans la maison hantée.

En juin dernier, Sandra a eu une rencontre déterminante avec son fils. C'était peu avant son anniversaire. Elle lui avait apporté des cadeaux. Il a longuement déballé le tout. Il s'est mis à jouer avec ses nouveaux jouets. Et Pascale, la travailleuse sociale, a fini par dire: «Bon, maman a quelque chose d'important à te dire.» Simon a levé les yeux. «J'ai demandé à Pascale qu'elle te trouve une bonne famille parce que moi, je ne suis pas capable de te reprendre», a dit Sandra. Cette phrase lui a beaucoup coûté. Mais elle l'a dite. Avec ces quelques mots, elle a, en quelque sorte, libéré Simon de ce cordon ombilical qui relie une mère à son fils, quels qu'aient été les drames de leur relation.

Psychologiquement, Simon est donc libre.

Libre de s'attacher à vous.

Si ce texte vous interpelle, si vous envisagez la possibilité d'accueillir Simon chez vous, téléphonez au 1-866-420-1584.

*****

Qu'est-ce que l'Escargot? 

C'est une ressource du centre jeunesse de la Montérégie, une maison qui accueille six enfants de moins de 8 ans. Ces enfants ont été sévèrement maltraités ou négligés, à tel point qu'ils ont conçu un trouble de l'attachement, une maladie répertoriée dans les manuels de psychiatrie. Comme ils n'ont pas pu créer avec leurs parents ce lien d'attachement primordial, ils ont beaucoup de difficulté à faire confiance à un adulte. Ils craignent par-dessus tout d'être rejetés. Dans le quotidien, ce sont des enfants très difficiles, que la plupart des familles d'accueil ont été incapables de garder. C'est pourquoi on a créé, pour eux, cette nouvelle ressource, qui existe depuis maintenant trois ans. Les enfants qui l'ont fréquentée depuis 18 ou 24 mois ont tous vu leurs comportements et leur état psychologique s'améliorer grandement. Certains sont maintenant prêts à faire la transition vers une vraie famille. Ils continueront cependant à voir leurs parents biologiques sur une base régulière. 

 




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