Marcel Côté : la machine à idées

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Marcel Côté

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Katia Gagnon
La Presse

Brillant, brouillon, abrasif, il peut lancer des idées - pas toujours bonnes - à la vitesse d'une mitraillette. Il a conseillé des premiers ministres et tout le gratin du Québec inc. À 70 ans, Marcel Côté se présente à la mairie de Montréal.

1. Le petit génie de l'Union nationale

Octobre 1973. Un jeune prof d'université, Marcel Côté, se présente pour l'Union nationale dans Sherbrooke. La presse lui a déjà trouvé un sobriquet: c'est l'un des «trois petits génies», ces conseillers qui entourent le chef, Gabriel Loubier, et qui, avant la campagne, ont réécrit en entier le programme du parti.

Mais une fois lancé sur le plancher des vaches, la déconfiture du petit génie est totale. Deux semaines avant le scrutin, son ami Yvan Allaire, avec qui il fondera Secor deux ans plus tard, vient lui donner un coup de main.

«On avait fait faire un sondage. À 14 jours des élections, 10% des gens savaient qui était Marcel Côté! Je lui ai dit: prépare-toi à une méchante dégelée. On s'est aperçu que vox populi, vox dei, c'était pas toujours drôle!», raconte M. Allaire. Après le scrutin, l'Union nationale est rayée de la carte.

Marcel Côté rit de bon coeur quand on lui rappelle cette première - et dernière - expérience de campagne. «J'ai fini avec 7% des voix. J'ai été battu par un vendeur de bière, raconte-t-il. Ça a été les meilleures leçons de politique de ma vie. Dont celle-ci: il faut que les conditions soient réunies pour se lancer.»

Quarante ans plus tard, les conditions sont-elles réunies pour se lancer à la mairie de Montréal? «Pas pour l'instant», répondait-il franchement en début de semaine. Marcel Côté veut qu'une vaste coalition d'élus, issus tant de l'ancien Montréal que des villes de banlieues, l'appuie.

Chose certaine, depuis 10 ans, l'économiste a été appelé au chevet de Montréal à de multiples reprises. Comités, forums, rapports: il a longuement réfléchi à la chose municipale. Avec toujours en tête le modèle de son gourou, l'urbaniste américaine Jane Jacobs, féroce critique de l'étalement urbain.

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Les avis divergent sur le réel apport de Marcel Côté au cabinet de Robert Bourassa (notre photo), où il est resté deux ans au milieu des années 80.

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2. Éminence grise... vraiment?

Des idées pour Montréal, Marcel Côté en a. Il faut dire qu'il a des idées... pour tout. «C'est une machine à idées, constamment en ébullition», résume le sénateur Jean-Claude Rivest, qui a travaillé avec lui au cabinet de Robert Bourassa.

«Il a toujours 12 idées en même temps. Il faut que tu en laisses 11 de côté, certaines n'ont pas d'allure. Mais il y en a une de bonne!», renchérit Monique Jérôme-Forget, qui avait régulièrement recours à ses conseils lorsqu'elle était ministre.

Brillant, donc, mais aussi brouillon. «Quand il y a beaucoup de mouvement, on n'a pas toujours le contrôle», raille son ex-associé Yvan Allaire, qui a quitté Secor dans l'amertume au milieu des années 90.

Ses détracteurs disent aussi qu'il a une nette tendance à l'enflure. Certains de ses collègues du cabinet Mulroney, où il a travaillé pendant deux ans à la fin des années 80, ont avalé de travers quand Côté s'est auto-proclamé «conseiller principal» du premier ministre dans son curriculum vitae. «Ça a fait rigoler bien du monde, y compris Mulroney lui-même», raconte un ancien employé.

Pour d'autres, son rôle au cabinet Mulroney a effectivement été important. «Son titre, c'était directeur des communications, mais dans les faits, il était l'un des conseillers principaux du premier ministre», dit Stanley Hartt, alors chef de cabinet de Brian Mulroney.

Côté a notamment abattu un gros boulot sur l'accord de libre-échange. «L'accord a été un grand succès parce que Marcel avait réussi à rallier une coalition, dont faisait partie Bernard Landry», raconte Rick Morgan, qui était alors adjoint exécutif de Mulroney.

Les avis divergent aussi sur son réel apport au cabinet de Robert Bourassa, où il est resté deux ans au milieu des années 80. Il est indéniable que Côté a fait partie du making of du programme qui a ramené Robert Bourassa au pouvoir. Il gérait d'ailleurs tous les aspects du programme dans les moindres détails. «On allait à une conférence de presse sur la politique agricole. Il y avait trois ou quatre affaires qu'il n'aimait pas. Il a tout réécrit en une demi-heure dans l'auto», raconte Rivest.

Mais après l'élection, jamais l'économiste n'a été convié aux réunions du cercle très restreint de Bourassa, qui se tenaient le mercredi soir dans un restaurant du Vieux-Québec. «Il est arrivé en douce, il est reparti en douce. Disons que son passage a été un non-événement», dit un proche du défunt premier ministre.

Côté n'a jamais vraiment plu à Robert Bourassa. «Bourassa le trouvait trop direct. Pour Marcel Côté, deux plus deux, ça fait quatre. Pour M. Bourassa, deux plus deux, ça faisait pas toujours quatre. Enfin, pas tout de suite», résume Jean-Claude Rivest.

Ce côté cassant, abrasif de Marcel Côté revient souvent quand on parle aux gens qui le connaissent. «Disons que c'est le contraire de la langue de bois», dit un apparatchik libéral. «Avec lui, il faut avoir la couenne dure. Certains trouvent ça difficile», dit Monique Jérôme-Forget.

Un ancien employé se souvient d'une première rencontre glaciale avec son futur patron. «Il m'a bien fait comprendre que si je ne faisais pas l'affaire, il me remplacerait, drette là.»

Ses prises de position publiques, tout aussi directes, font souvent grincer des dents. Il atteindra le summum de la controverse avec son livre sur la souveraineté, Le Rêve de la terre promise, publié six mois avant le référendum de 1995. Il y prévoit un déficit de 25 milliards pour un Québec indépendant, un exode des Anglos, la partition de territoires autochtones.

«De la part de quelqu'un qui a fait de la rigueur sa marque de commerce, c'était une dérive, ce livre», tranche Bernard Landry, près de 20 ans plus tard. Côté, lui, persiste et signe. «Il est encore très bon, ce livre!»

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Marcel Côté, en 1985, alors qu'il était président de Sécor.

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3. Le vendeur de conseils

Une chose est sûre, Marcel Côté a bien su vendre sa matière grise au fil des ans. La petite boîte fondée en 1975 par trois jeunes associés, qui trouvaient que le Québec penchait trop à gauche, est devenue le think tank au service du Québec inc... et au-delà. «Notre motto, c'était: donnez-nous un problème sur n'importe quel sujet, et on va le résoudre», raconte Yvan Allaire.

La liste des clients de Secor est impressionnante: Bombardier, BCE, CAE, Transcontinental, Canam-Manac, SNC-Lavalin, Agropur, A.L. Van Houtte, Culinar, la Bourse de Montréal, Vidéotron... Le bureau de Secor à Paris a conseillé la Caisse des dépôts et consignations, et redressé les Galeries Lafayette.

Marcel Côté excelle dans l'exercice du brainstorming, raconte Rick Morgan, qui l'a vu à l'oeuvre chez Bombardier. «Il entrait dans la pièce, se mettait au tableau, il sortait la serviette de table sur laquelle il avait pris des notes pendant le lunch et il crinquait le monde», raconte-t-il.

Conseiller, aussi, d'organismes gouvernementaux. «Jamais la proportion des contrats du gouvernement n'a dépassé 10% chez Secor», dit-il.

Pourtant, au milieu des années 90, un scandale éclate quand l'opposition révèle que Secor a reçu en six ans plus de 3 millions en contrats d'Hydro-Québec. Et qu'on lui a consenti des parts dans une petite entreprise qui démarrait à l'époque, M3i, dont il tirera de juteux profits.

Même s'il a cédé ses parts de Secor à la grande firme KPMG l'an dernier, Côté continue de dispenser largement son expertise. Consulter la liste des 23 conseils d'administration dont il est membre donne le tournis. Plusieurs sont des organismes culturels, pour lesquels il oeuvre bénévolement.

Depuis des années, il a pris en main la compagnie de danse moderne Marie Chouinard. «C'est leur fan numéro un. Et quand il nous vend ça, il faut s'accrocher très fort pour ne pas acheter», rigole Madeleine Careau, chef de la direction de l'Orchestre symphonique de Montréal.

Côté fait partie aussi du conseil de l'OSM depuis plus de 20 ans. «Il est extrêmement dévoué. Il n'est pas là juste pour mettre son nom sur un C.A. On peut vraiment compter sur lui», dit Mme Careau.

Bourreau de travail - à 70 ans, il abat encore des journées de 12 heures -, ses conseils l'ont rendu riche. «Je vaux plus d'un million», dit-il.

Une fortune qui vient surtout de ses placements dans des starts-ups. «Il y en a une sur cinq qui a fonctionné. Mais quand ça fonctionne, c'est payant.»

Pourtant, Côté habite un immeuble modeste de la rue Durocher, au coeur de Montréal. Il se déplace très souvent en BIXI - ce qui lui a d'ailleurs valu moult contraventions. Il y a quelques années, dans un bien-cuit, Monique Jérôme-Forget a bien ri de ses habits. «Il pourrait les changer de temps en temps.»

Il se paie cependant de fréquents voyages à Venise, sa ville de prédilection. Et il y a quelques années, il a convié une quinzaine de personnes au luxueux hôtel Georges V, à Paris, pour fêter l'anniversaire de Louise, sa femme depuis 40 ans. Une folie qui a coûté plusieurs milliers de dollars, raconte l'un des convives. «J'ai dit à Louise: il doit t'aimer en maudit!»

Marcel Côté a défendu bec et ongles la... (Photo fournie par Osisko) - image 4.0

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Marcel Côté a défendu bec et ongles la mine d'or Canadian Malartic, pour laquelle l'entreprise Osisko a dû déménager 10% des citoyens de la ville de Malartic.

Photo fournie par Osisko

4. De Malartic à Montréal

Les parents de Marcel Côté se sont installés à Malartic à la fin des années 30. Ils y ont eu six enfants. Après une enfance passée «à jouer dehors», et une adolescence ponctuée par un travail d'été à la mine, il part au début des années 60 étudier en physique à Ottawa, puis à Pittsburgh, à l'Université Carnegie Mellon. Il ne reviendra jamais vivre à Malartic, mais siège... au conseil d'administration d'Osisko. Il défend bec et ongles la mine d'or à ciel ouvert pour laquelle l'entreprise a dû déménager 10% des citoyens de la ville.

«Malartic était condamnée au déclin. La mine lui a donné un souffle nouveau», dit-il.

Et c'est exactement ce qu'il voudrait faire à Montréal: donner à la ville mal-aimée du Québec un nouvel élan. «Gérald Tremblay a été l'otage des maires de banlieue. Il a géré Montréal comme une ville de banlieue», tranche-t-il.

Mais pour ça, il faut se faire élire. Rencontrer du monde. Serrer des mains. Beaucoup de soupers spaghetti en vue? Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'a pas l'air très emballé. «Je ne suis pas habitué à ça, admet-il. C'est un sacrifice financier pour moi d'aller à la mairie. Mais c'est surtout un sacrifice d'agenda.»

Chose certaine, une fois élu, il ne perdra plus une minute dans les épluchettes de blé d'Inde. «Quand tu ne veux pas te faire réélire, tu n'es pas obligé de faire quatre bingos par soir. Ça dépend comment on définit le rôle de maire.»

Fera-t-il le poids contre Denis Coderre, le roi des relations publiques? Difficile à dire, croit Jean-Claude Rivest. «Côté et Coderre, ce sont les deux faces de la médaille politique. Coderre, c'est l'art de la communication. Côté, c'est la solidité dans le contenu. L'idéal, dit-il après un moment de silence, ce serait qu'ils forment un tandem.»

Quelques citations:

> Février 2013: «La mafia est plus démocratique que les associations étudiantes.» - en entrevue à Radio-Canada.

> Février 2010: «Depuis un certain temps, le Québec est une société qui se cherche.» - focus stratégique du Québec.

> Décembre 2003: «Pour les Québécois, l'anglais restera toujours la langue des plaines d'Abraham, ce qui nous empêche d'être objectifs. On confond tout. Ce n'est pas parce qu'on communique en anglais qu'on pense en anglais. Il va falloir qu'on se débarrasse du complexe des plaines d'Abraham. (...) Le Québec n'avait pas besoin de la loi 101 pour se franciser. On attribue un impact beaucoup trop grand à cette loi. Le monde des affaires se serait francisé de toute façon.» - revue Commerce.

> Mars 2003: «Pierre Bourque s'entourait de gens faibles et gérait sa ville comme un gros village. Cependant, il prenait le pouls de la population en se promenant dans la rue. Gérald Tremblay n'a pas ce don, mais il s'organise mieux. Il ne craint pas d'avoir des gens forts autour de lui.» - L'Actualité.

> Octobre 2000: «Une île, une ville, c'est un mythe parce que la ville optimale compte 100 000 habitants.» - revue Commerce.

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