Une quinzaine de fraudes en 3 ans : entrevue avec le directeur général de la Ville

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Notre dossier sur les enquêtes à la Ville de Montréal. »

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Le directeur général de la Ville de Montréal,... (Photo: Ivanoh Demers, La Presse)

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Le directeur général de la Ville de Montréal, Claude Léger.

Photo: Ivanoh Demers, La Presse

Éric Clément
La Presse

Fraude, corruption... La Ville de Montréal a connu son lot de scandales au cours des derniers mois. Le plus récent cas: le voyage en Italie fait en 2008 par le directeur de la Réalisation des travaux de la Ville de Montréal, Robert Marcil, à l'invitation du président de Construction Garnier, Joe Borsellino. Le directeur général de la Ville, Claude Léger, a accepté d'aborder cette épineuse question avec La Presse. On y apprend entre autres qu'on a déjà tenté de le corrompre.

Q.M. Léger, Montréal est-il la capitale de la corruption?

R.Je pense que ce qui est écrit dans les médias reflète ce qui se passe. Mais ce n'est pas parce que vous n'entendez pas des affaires ailleurs qu'il n'y en a pas. Ici, ça sort parce que des gens à l'interne nous donnent de l'information. Ils savent qu'on s'en occupe. En septembre, le vérificateur général va lancer la ligne téléphonique éthique qui permettra aux gens qui constatent des choses avec lesquelles ils ne sont pas d'accord de les transmettre. Ils auront droit à la protection de la confidentialité et contre les représailles. Des cas (comme celui de Robert Marcil), il va y en avoir encore plus, car les gens vont se servir de cette ligne. Sur 25 000 employés, il y a un pourcentage de gens très infime qui a des intentions malveillantes, mais ce sont eux qui font du tort aux autres.

Q.Y a-t-il eu une augmentation des cas de fraude ou malveillants au cours des dernières années?

R. Depuis trois ans, j'ai répertorié 15 enquêtes qui ont donné lieu à des congédiements. Mais je n'ai pas le droit de divulguer les noms des employés congédiés ou mis à pied en lien avec telle affaire. Si les médias l'apprennent, j'ai le droit de confirmer l'information ou de la rectifier.

Q.Quels ont été les motifs des enquêtes?

R. Mauvaise utilisation de l'informatique. Pornographie sur l'internet. Ça entraîne une suspension très lourde ou un congédiement, et une plainte à la police s'il y a infraction criminelle. On a des cas de vol de temps, des utilisations du matériel de la Ville à des fins inappropriées. Il y a des fraudes à la CSST. Pour tous ces abus, c'est tolérance zéro. On agit et on congédie.

Q.À titre de directeur général de la Ville, ces cas de déviance vous portent-ils atteinte? Vous sentez-vous responsable?

R. J'ai la confiance du maire. En m'engageant, il m'a dit que ce qui était le plus important pour lui, c'était l'intégrité. Je fais mon travail. Je vais continuer. Je ne supporte pas ces gestes de corruption, de collusion. Ça m'est arrivé de me faire offrir des choses. Je pense que je vais organiser des cours de formation pour les jeunes ingénieurs et les jeunes techniciens pour leur montrer les pièges qu'ils doivent éviter quand ils commencent leur carrière. Car cela se fait de manière très insidieuse. À un moment donné, on va t'approcher et on va t'offrir de venir jouer au golf à Tremblant. C'était non. J'ai ma vie de famille. Je refusais tout de façon systématique.

Q.Vous fait-on encore des offres?

R. Maintenant, ils me connaissent, ils ne m'offrent plus rien. Mais quand tu es jeune, que tu commences ta carrière, le milieu t'essaie. Les décisions que tu prends à ce moment-là vont te suivre après pendant le reste de ta vie professionnelle. Alors, je discute actuellement avec mon capital humain de mettre en place des manières de bien sensibiliser les jeunes quand ils arrivent à la Ville, afin qu'ils soient prêts quand on va leur proposer de participer à un voyage de golf à Myrtle Beach, par exemple. «Viens-tu? Tout le monde va payer ses frais, etc.» Puis quand tu arrives là-bas, tout est payé. Tu viens de mettre la main dans le tordeur. On doit mettre en garde nos jeunes contre ces pièges-là. Parce que les gens au départ ne sont pas malfaisants, mais ils se font piéger.

Q.Sait-on si Robert Marcil a favorisé des entreprises au cours de ses 18 années passées à la Ville?

R.À la fin du mois d'avril, on a commencé l'enquête interne. À la fin du mois de mai ou au début du mois de juin, on a eu connaissance du voyage. On a regardé l'ensemble des dossiers auxquels il a participé. Le travail n'est pas terminé.

Q.On ne sait donc pas si c'est une gaffe d'un cadre ou s'il y a eu une fraude?

R.S'il y a juste l'avantage indu, j'appelle ça un conflit d'intérêts ou une perception de conflit d'intérêts. S'il y a eu retour d'ascenseur en dessous, là on se retrouve avec un acte de corruption. Vous avez alors les trois éléments de la corruption: l'avantage indu, une personne en situation d'autorité et un retour d'ascenseur. Ça, on ne l'a pas actuellement. Ça peut être des infractions criminelles, alors il faut être très prudent. Ça va prendre quelques mois d'enquête.

Q.S'il y a eu collusion entre M. Marcil et les entrepreneurs, cela a-t-il pu conduire à des dépassements de coûts pour des contrats?

R.Ça fait partie des hypothèses. On n'a aucune indication d'une malversation quelconque. On va faire les vérifications qui s'imposent.

Q.M. Marcil a-t-il quitté la Ville avec une indemnité de départ ou une compensation quelconque?

R.Non, je vous le certifie. C'est une démission pure et simple sans aucune condition.

Q. La firme GENIVAR a-t-elle déjà contrôlé la qualité des travaux et des coûts pour la Ville dans le cadre de contrats de Construction Garnier?

R.Je serais porté à vous dire que la probabilité est élevée que ce soit arrivé, car GENIVAR est une des firmes avec lesquelles on travaille régulièrement. Les enquêteurs vont vérifier.

Q.Yves Lortie étant responsable des infrastructures municipales à GENIVAR, la Ville serait-elle en droit de demander à l'entreprise de tenir M. Lortie à l'écart des dossiers qui concernent la Ville?

R.Il faut attendre le résultat de l'enquête. S'il y a eu des actes de corruption, on va aller à la police parce que cela relèvera de la police.

Q.Est-ce que la Ville est entrée en contact avec Construction Garnier et GENIVAR relativement à ce sujet depuis le début de l'enquête interne?

R. Nos enquêteurs ne sont pas des policiers. Ils ont seulement le pouvoir d'interroger des employés de la Ville.

Q.Si M. Marcil trouve un emploi avec un fournisseur de la Ville, quelle sera votre attitude?

R. Pour un directeur général ou un directeur général adjoint, la Loi sur le lobbying interdit à vie d'utiliser toute information obtenue dans le cadre de son travail à la Ville pour un profit personnel ou celui de sa nouvelle entreprise. Il ne peut pas se livrer à des activités de représentation auprès de la Ville. Mais pour le poste de directeur de M. Marcil, la loi ne s'applique pas sur les activités de représentation. Il serait bien qu'on puisse offrir la garantie que, quand quelqu'un travaille pour une entreprise publique et est responsable d'attribuer des contrats, personne ne lui promettra un poste quelque part à la fin de son travail, ce qu'on appelle le pantouflage. Mais je ne peux pas interdire à un fonctionnaire d'aller travailler avec un fournisseur de la Ville?: on en a 20 000!

Q.Et si M. Marcil va travailler chez Construction Garnier?

R.Ce serait gênant. Mais je pense qu'on ne pourrait rien faire.

À lire lundi: Claude Léger explique comment les enquêtes internes fonctionnent à l'hôtel de ville et donne un exemple d'initiative que la Ville a adoptée.

 

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