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Le pilote de Casey réclame des comptes

Raymond Boulanger, photographié récemment.... (Photo: Ivanoh Demers, La Presse)

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Raymond Boulanger, photographié récemment.

Photo: Ivanoh Demers, La Presse

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Daniel Renaud
La Presse

À peine sorti de prison où il a pratiquement passé les 20 dernières années, le «pilote mercenaire» Raymond Boulanger repart en croisade contre la justice. Celui que l'on surnomme le pilote de Casey estime trop élevée la dette qu'il a dû payer à la société pour avoir fait le plus important et spectaculaire transport de cocaïne par avion de l'histoire du Canada, en novembre 1992.

«J'aurais dû être en liberté conditionnelle depuis sept ou huit ans», lance le sexagénaire, en clignant de l'oeil droit, le même tic nerveux qui l'a rendu célèbre devant les caméras de télévision après son arrestation, il y a plus de 20 ans.

«Je n'ai rien fait de plus que d'autres, à part me faire prendre et faire le fameux clin d'oeil dont tout le monde se souvient», dit-il.

Autour d'un café noir colombien, «le seul vrai café qui existe», dit-il, Raymond Boulanger a accordé lundi à La Presse sa première entrevue depuis qu'il a franchi, en homme libre, la porte grinçante du pénitencier de La Macaza.

Boulanger est heureux d'être en liberté, mais sa peine ne prendra fin officiellement qu'en février 2019. Il doit donc, pour le moment, respecter ces conditions: dévoiler son bilan financier aux autorités chaque mois, ne pas fréquenter des personnes ayant des antécédents criminels et demeurer dans un rayon de 75 kilomètres de l'endroit où il habite, à moins d'obtenir une permission spéciale.

Cette dernière condition est un problème pour Boulanger, car il aimerait recommencer à voler et transporter du matériel pour des pourvoiries dès la semaine prochaine.

«Et la fin de semaine dernière, je voulais aller dans un endroit avec une amie, mais c'était 13 kilomètres trop loin», ajoute-t-il.

Dans les prochains mois, le pilote de 65 ans entend étoffer son dossier et envoyer une lettre au ministre fédéral de la Justice, Robert Nicholson, pour lui demander de mettre fin à sa peine, car il estime avoir été traité de façon inéquitable.

Boulanger fait valoir que lorsqu'il a plaidé coupable à une accusation d'importation de 4000 kg de cocaïne en 1993, la Couronne et la défense s'étaient entendues sur une suggestion commune de 18 ans, mais le juge Louis Carrier de la Cour du Québec l'a condamné à 23 ans de prison.

«Pierino Divito [importateur de cocaïne lié à la mafia libéré récemment] a été condamné à 18 ans et il avait 1500 kg de plus que moi. Les Hells Angels Nomads ont aussi reçu des peines moins sévères», déplore-t-il.

En 1997, la libération de Boulanger au sixième de sa peine avait été refusée dans le cadre de l'ancienne et controversée procédure d'examen expéditif, après que des informations eurent été ajoutées dans son dossier voulant qu'une mitraillette et des grenades avaient été trouvées dans l'avion. L'affaire avait créé des remous devant la Commission nationale des libérations conditionnelles et s'était rendue devant le juge Jean-Guy Boilard, de la Cour supérieure, puis devant la Cour fédérale.

Boulanger a finalement été libéré après la procédure d'examen expéditif, mais a aggravé son cas en s'évadant à deux reprises, en 1998 et en 2000. Il reste que les informations sur «la mitraillette rouillée non fonctionnelle» et les grenades, qui n'ont jamais été confirmées, sont revenues sur le tapis lors de trois audiences subséquentes devant les commissaires, qui lui ont refusé la libération conditionnelle.

Tant que sa peine ne sera pas terminée, Raymond Boulanger ne peut récupérer son passeport. Il veut retourner en Colombie et au Mexique, où il a une conjointe et des propriétés, mais jure que les vols de drogue, c'est terminé. «Ma dette est payée. Je suis retraité», assure-t-il. Une fois sa peine finie, il entend demander un pardon. Dans le pire des scénarios, cela l'amènera à 2024. Il aura 76 ans.

***

20 ans plus tard

Après avoir passé les 20 dernières années en prison, Raymond Boulanger doit maintenant s'adapter à une société qui a beaucoup changé. Voici quelques-unes de ses réflexions.

Sur Montréal «Je trouve que la ville a tellement changé. La population n'est plus pareille. On a de la misère à entendre parler en français à Montréal. Mexico et Medellín, c'est un paradis comparé à ça. Ici, c'est sale, désorganisé, négligé. On dirait que tout le monde s'en fout, qu'ils n'ont plus de respect d'eux-mêmes.»

Sur les nouvelles technologies «Je trouve ça affreux. Les gens se baladent avec des téléphones cellulaires et sont constamment en train d'envoyer des textos ou se promènent avec un iPod dans les oreilles. C'est quoi, le trip? Comment veut-on s'apercevoir de ce qui se passe autour de soi? Ce qui me frappe, c'est la surabondance de communications et de dépendance à des trucs électroniques. Les gens ont peur d'être déconnectés! Déconnectés de quoi?»

Sur la cocaïne «Aujourd'hui, je ne ferais plus de vol de cocaïne, car elle n'est plus socialement acceptable. Quand nous étions jeunes, nous en consommions entre amis, pour nous amuser. Aujourd'hui, ils en font de la drogue dure comme du crack. Ce n'est plus de la cocaïne avec toutes les cochonneries qu'ils mettent dedans. On m'a déjà demandé de transporter de l'héroïne, mais j'ai toujours refusé, car c'est une drogue dangereuse.»

***

Une vie d'aventurier et de mercenaire

Boulanger est né en 1948 à Rimouski.

Il déménage à Mont-Joli, où sa mère enseigne aux enfants anglophones dans un bâtiment de l'aéroport. C'est de là que vient sa passion pour l'aviation.

Vers 12 ans, il part vivre en Écosse, mais revient au Québec vers la fin de l'adolescence.

Il obtient son permis de pilote à 16 ans. Pour se faire embaucher chez Nordair et paraître plus vieux, il teint sa moustache.

Il obtient son permis de pilote de ligne à 20 ans.

En 1973, il travaille à temps partiel chez Nordair et fait ses premiers vols de drogue en faisant la navette entre la Floride et la Colombie durant ses jours de congé.

Durant les années 80, Boulanger vend des pièces d'avion à l'Iran, malgré l'embargo imposé par les États-Unis.

Au milieu des années 80, il travaille pour des compagnies aériennes contrôlées par la CIA par lesquelles le gouvernement américain aide les Contras opposés aux rebelles sandinistes de Daniel Ortega, au Nicaragua.

C'est à cette époque que Boulanger rencontre les dirigeants des grands cartels de drogue colombiens. Il commence à travailler pour eux en formant des pilotes, aménageant des pistes en pleine brousse et rachetant des appareils saisis par les autorités. C'est justement pour racheter un avion que Boulanger a 65 000$ sur lui lorsqu'il est arrêté aux États-Unis pour la première fois et condamné à un an et demi de prison.

Boulanger est arrêté après le vol raté de Casey.

1er février 1993: Il est condamné à 23 ans de prison.

1998: Il est libéré pour la première fois, mais après quelques semaines, il s'évade de sa maison de transition, car il n'aime pas les conditions qu'on y trouve.

Durant cette première cavale, Boulanger retourne en Colombie et est enlevé par un groupe rebelle communiste qui exige une rançon. Boulanger est libéré contre 150 000$, grâce à l'intervention de représentants des Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) et des cartels. Il est toutefois arrêté par la police locale peu après et rapatrié au Canada, où il est de nouveau emprisonné.

2000: Il est libéré une autre fois et s'évade de nouveau lorsqu'il fait des travaux dans une église de la couronne nord de Montréal. Boulanger retourne en Colombie et au Mexique pour régler des affaires et revient à Montréal parce que son père est malade. Pendant qu'il tente de transférer de l'argent, il est arrêté en raison de ses faux papiers d'identité.

6 mars 2013: Raymond Boulanger est libéré d'office.

Sa peine se terminera en 2019.




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