L'attentat au Métropolis, cinq ans après: Pauline Marois se souvient

L'ex-première ministre du Québec, Pauline Marois, à la... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE)

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L'ex-première ministre du Québec, Pauline Marois, à la suite de sa victoire aux élections du 4 septembre 2012, quelques minutes avant l'attentat au Métropolis.

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Vicky Fragasso-Marquis
La Presse Canadienne

Le 4 septembre 2012, plus de 70 ans après l'obtention au Québec du droit de vote des femmes, les Québécois ont élu une première femme à la tête de la province. Ce qui devait être un «moment de joie et de plaisir» pour Pauline Marois lui a alors été dérobé, quand un attentat politique la visant a fait un mort et un blessé grave. «Ce n'est pas eux qu'on voulait attaquer. C'était moi. C'était moi, la cible.»

«C'était un bel événement, je venais d'être élue, même si c'était à la tête d'un gouvernement minoritaire. Toute ma famille était là, toute ma famille politique, nos candidats élus de la région de Montréal», s'est-elle souvenue en entrevue avec La Presse canadienne à l'occasion du cinquième anniversaire de sa victoire.

L'ancienne chef du Parti québécois (PQ) se réjouit d'avoir été la première à assumer ces fonctions, après plus de quarante ans d'expérience politique, qui l'a menée à diriger plus d'une dizaine de ministères entre 1981 et 2003.

«C'est un grand objet de fierté pour moi que d'avoir brisé le plafond de verre. Ce fameux plafond qu'on ne voit pas, mais qui est là et qui nous empêche d'accéder à des postes supérieurs. C'est vrai dans le monde des affaires, c'est vrai dans l'ensemble de nos institutions», a-t-elle déclaré.

Mais l'euphorie qui la gagnait a été rapidement remplacée par l'inquiétude et la douleur. «Je n'ai pas pu jouir de ce moment-là.»

Alors que Mme Marois livrait son discours devant ses partisans en liesse réunis au Métropolis, à Montréal, Richard Henry Bain a ouvert le feu à l'extérieur du bâtiment. Le technicien Denis Blanchette est décédé et son collègue Dave Courage a été gravement blessé. Et la première ministre élue a dû terminer son discours à la hâte, après s'être fait brusquement retirer de la scène.

L'ex-politicienne confie qu'elle n'a jamais vraiment eu peur pour elle-même ce soir-là. Elle avait peur pour sa famille, et pour ses partisans.

«J'avais vu dans les coulisses de la fumée qui entrait dans la salle, dans les coulisses, derrière la scène. Ma préoccupation, ça a été: s'il faut que les gens voient qu'il y a de la fumée, ils vont peut-être paniquer. Et la salle était remplie. Remplie est un mot petit, il y avait du monde partout. On sait que dans des foules, quand il y a un mouvement, sans qu'il y ait même d'incendie, les gens s'écrasent, les gens se bousculent, c'est une salle avec des gradins», a-t-elle relaté.

Mme Marois préfère maintenant mettre cet événement tragique derrière elle - elle dit avoir fait la paix et pardonné à Bain. «À partir du moment où il y a un jugement et qu'il y a une condamnation, et qu'il y a une peine... Oui, je suis quelqu'un qui pardonne. Vous savez, il y a un bon vieux fond de travailleuse sociale chez moi.»

Mais l'ex-première ministre ressent encore beaucoup de tristesse pour les victimes «qui ont payé pour elle».

«Ce n'est pas eux qu'on voulait tuer. Ce n'est pas eux qu'on voulait attaquer. C'était moi. C'était moi, la cible. Alors je suis très consciente (qu'ils ont) payé pour moi.»

La politicienne de 68 ans ajoute qu'après le drame, elle n'a jamais voulu capitaliser sur cet événement afin de ne pas attiser les tensions avec la communauté anglophone - rappelons que Bain, avant de s'engouffrer dans une voiture de police, avait déclaré le soir de la tuerie: «Les Anglais se réveillent.»

«Je n'ai pas voulu utiliser cet événement pour en faire un cas d'attentat politique, mais je dois vous dire que j'ai été particulièrement satisfaite du jugement qui a été posé par les tribunaux, par le juge qui a reconnu qu'il y avait là une atteinte à la démocratie», a-t-elle expliqué.

À la suite de ce tragique événement, Mme Marois a tenu à se mettre rapidement au travail parce que le temps de son gouvernement était compté, ayant été élu minoritaire à l'Assemblée nationale.

«Je n'ai pas voulu m'appesantir sur cet événement-là. J'ai tourné la page, je me suis dit que ça relevait maintenant de la justice et moi, j'avais un sentiment d'urgence au lendemain de l'élection», a-t-elle expliqué.

Dès l'assermentation du nouveau gouvernement péquiste, les ministres multiplient les projets de loi et les annonces. Au terme du tout premier conseil des ministres, le 20 septembre 2012, la première ministre Marois décrète trois mesures importantes: le controversé projet de loi 78 du gouvernement Charest sera abrogé, la hausse des droits de scolarité sera annulée et la centrale nucléaire Gentilly-2 sera fermée.

«Nous savions exactement ce que nous voulions faire pour la population québécoise, donc le fait d'être un gouvernement minoritaire, ça, par ailleurs, ça a vraiment eu un impact, surtout dans l'année et demie qui a suivi», a-t-elle relaté.

«Un peu plus de temps» sur certains dossiers

Mme Marois répète souvent que son gouvernement était en «sursis» et qu'elle ressentait constamment «l'urgence» de mettre en oeuvre ses politiques, mais elle admet qu'elle aurait pu mettre «un peu plus de temps» sur certains dossiers - dont la controversée charte des valeurs.

«Au lieu de l'appeler charte des valeurs, nous aurions dû l'appeler charte de la laïcité, ça, là-dessus, j'en conviens. Et deuxième chose, j'aurais pris plus le temps et peut-être modifié un peu des exigences relativement au port de signes religieux», a-t-elle soutenu.

Selon elle, le projet de loi était «impeccable» et la seule chose qui posait problème, c'était justement la partie sur le port des signes religieux, une question qui aurait pu être «atténuée», a-t-elle concédé.

«Je ne renie rien de ce que j'ai fait à ce niveau-là et ça me choque un peu quand j'entends les gens dire qu'on a vraiment divisé le Québec.»

Elle ajoute qu'il aurait peut-être été possible de faire plus de compromis sur la langue également, mais elle rappelle que les oppositions à Québec en demandaient toujours plus quand le gouvernement mettait de l'eau dans son vin.

«Chaque fois qu'on faisait un compromis, on nous en demandait davantage. Comme on était minoritaire, on ne pouvait pas la faire adopter seule, comme formation politique. Alors moi, je ne voulais plus en faire», a-t-elle souligné.

À la défense de son bilan

Si elle reconnaît certaines failles sur les sujets de l'identité et de la langue, l'ancienne première ministre défend bec et ongles le bilan de son gouvernement, citant notamment «l'assainissement» du climat social dans la foulée de la crise étudiante, les lois anticorruption, la proposition de l'assurance-autonomie.

Elle a aussi tenu à vanter le projet d'exploration d'Anticosti, qui a pourtant été renié par certains péquistes et rejeté par le gouvernement libéral actuel. La politique avait d'abord pour objectif «d'enrichir les Québécois de façon responsable», dit-elle.

«Le gouvernement a fait un autre choix, notre formation politique a dénoncé ce que nous avions fait. Je respecte ça, c'est leur choix, mais je veux juste qu'on comprenne qu'on n'était pas des gens irresponsables qui voulaient faire ça en ne s'occupant pas de l'environnement», a-t-elle lancé.

«Je ne veux pas qu'on nous blâme comme si on avait été irresponsables, comme si on n'avait pas réfléchi à tout ça. On y avait réfléchi et ce n'est pas sur un coin de table qu'on a pris la décision.»

Être une femme en politique

L'ex-politicienne a trouvé difficile d'évaluer si être une femme l'a aidée ou lui a nui pendant sa carrière.

«Des fois, je me dis: ça a nui parce qu'on nous regarde toujours sous un angle particulier. Quand j'étais chef du parti, entre autres, chaque événement qu'il y avait dans le parti, c'était comme un défi, comme une course à obstacles: est-ce qu'elle va passer au travers?», a-t-elle souligné.

Elle admet toutefois que le fait d'être une femme a pu l'aider à rejoindre plus d'électrices, qui ont été nombreuses à l'appuyer en 2012, selon des analyses.

Mais une chose est certaine: les femmes en politique sont traitées différemment dans les sphères politique et médiatique. Mme Marois s'est souvent fait reprocher ses bijoux prédominants, ses fameux foulards - «c'est l'histoire de (sa) vie», a-t-elle dit en riant.

«Un moment donné, j'ai réglé ça, je suis revenue à des choses très sobres, qui ne faisaient pas la différence: le noir, le gris, bleu, brun; je ne sortais pas trop de ces gammes-là. Les bijoux ont rapetissé», a-t-elle décrit.

«Mais j'ai décidé d'en faire abstraction. Parce que je ne voulais pas que ça m'empêche de faire ce que je voulais, d'être moi-même, d'aller au bout des projets auxquels je croyais.»

Critiques envers le gouvernement Couillard

L'ex-politicienne parle encore avec passion de plusieurs dossiers d'actualité qui continuent de la révolter en tant que «gérante d'estrade dans son salon», dont le sujet de l'identité, qui selon elle est mis de côté par le gouvernement Couillard.

«Ce qui me fait mal au coeur, moi, c'est qu'on est en train de dévaloriser ce que nous sommes comme société. Quand on parle d'identitaire, c'est comme si ça devenait un péché absolument mortel. Eh, là! Quand on veut accueillir l'autre, il faut s'aimer soi-même, savoir qui on est», a-t-elle laissé tomber.

Elle critique particulièrement l'initiative du gouvernement Couillard, qui tiendra des consultations sur le racisme et la discrimination systémiques.

«Oui, il y a du racisme dans notre société, il y en a dans toutes les sociétés du monde, j'en conviens. Oui, il y a des gestes qui sont posés qui doivent être critiqués et qu'on doit dénoncer», a-t-elle expliqué.

«Mais de dire que systématiquement, dans les institutions, on pratique du racisme systémique - systémique, ça veut dire que c'est inclus dans un système - j'ai beaucoup d'opposition à cela. Je suis en profond désaccord et surtout, choquée. On est en train d'apprendre à nous détester et c'est très mauvais si on veut être capable de se respecter, de s'aimer et d'accueillir les autres», a-t-elle lancé.

Mme Marois espère que les groupes nationalistes identitaires et populistes, dont La Meute, demeureront marginaux, mais selon elle, le désintérêt du gouvernement pour le sujet de l'identité «suscite ce genre de réaction».

«Quand on ne clarifie pas les choses, quand on ne donne pas des orientations claires, on suscite ce genre de réaction, malheureusement. Et ça m'attriste profondément», a-t-elle conclu.




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