Agressivité au féminin: du rêve à l'épouvante

La première relation lesbienne d'Audrey Larose a été... (PHOTO Andre Pichette, LA PRESSE)

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La première relation lesbienne d'Audrey Larose a été marquée par la violence. « [Ma conjointe] m'étranglait, me secouait, me lançait sur les murs », raconte-t-elle.

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Sophie Allard
La Presse

Audrey Larose croyait avoir rencontré la femme de sa vie. « J'avais trouvé ma princesse charmante », illustre la jeune femme. À 20 ans, elle vivait sa première relation lesbienne, avec passion et fébrilité. Le conte de fées fut de courte durée, laissant place à des scènes d'épouvante. Audrey a failli y laisser sa peau. La gorge tranchée. Récit.

« Dès notre premier rendez-vous, Lydia* m'a conduite dans un bar où elle m'a présentée à tous comme sa nouvelle copine. J'ai dû rapidement la présenter à ma mère, vivre mon coming-out à son rythme. »

Deux semaines après leur première rencontre, Audrey a vécu un premier choc. Sa nouvelle flamme, malgré son allure délicate, l'a empoignée solidement et projetée contre un mur. « Je ne comprenais pas. J'ai alors pensé à une bataille de filles, même si je n'ai jamais répliqué. Je peux hausser le ton lors d'une querelle, peut-être l'avais-je provoquée ? » Elle a passé l'éponge.

Éducatrice en garderie, Audrey vivait dans un appartement coquet. Quand Lydia a perdu son boulot, Audrey lui a offert de faire vie commune chez elle. La violence s'est alors installée au quotidien. « C'était d'abord verbal : elle me disait que j'étais conne, stupide, que j'avais pris du poids. »

Fatiguée, Lydia exigeait d'Audrey qu'elle lui serve tous ses repas, qu'elle lui présente une serviette chaude après la douche. Sinon, c'était la crise. « Elle me disait que je lui devais tout, la découverte de la communauté lesbienne. » Peu à peu, elle a pris le contrôle de ses finances. 

« J'avais droit à une allocation de 20 $ par semaine, alors qu'on vivait dans mon appartement, avec mes revenus », témoigne Audrey Larose.

Les premiers coups restent flous dans sa mémoire. « Elle m'étranglait, me secouait, me lançait sur les murs. » Pour camoufler les traces, Audrey nouait des foulards autour de son cou, portait des manches longues. « Je restais parce que je capotais sur elle. C'était magique, comme un premier amour », raconte Audrey. 

DANS L'INDIFFÉRENCE

Après six mois, Lydia ne prenait même plus la peine de se cacher pour malmener sa partenaire. « Une fois, alors qu'elle m'étranglait dans une ruelle, une femme s'est approchée et nous a dit d'aller faire "ça" chez nous. » Lydia a poussé Audrey dans l'escalier d'une discothèque. Elle l'a tirée par les cheveux sur plusieurs mètres à la sortie de son appartement. Malgré ses cris de détresse, aucun témoin n'est venu lui prêter secours. « On m'a déjà dit que je n'étais pas une vraie victime, que je n'avais qu'à me défendre. La victime d'un homme est davantage prise au sérieux », regrette-t-elle.

36,5 %
Aux États-Unis, plus du tiers des lesbiennes déclarent avoir été giflées, poussées ou agrippées par une partenaire au moins une fois dans leur vie. (Source : CDC, 2013)

Puis, Lydia s'est entichée d'une autre femme, qu'elle a invitée à emménager chez Audrey. « Au moins, quand elle me frappait, elle s'excusait ensuite. Là, j'étais rendue moins que rien. » 

Elle a encaissé pendant neuf mois avant d'alerter sa famille. « Je voulais tellement qu'ils l'acceptent. C'était la première femme que je leur présentais. » À cinq occasions, les voisins ont alerté la police. Une seule fois, les policiers ont pris la situation au sérieux et ont séparé le couple. Audrey n'a pas voulu porter plainte. Aucun rapport d'incident n'a été rédigé, déplore-t-on au Centre de solidarité lesbienne.

UNE HISTOIRE SANS FIN

Audrey a quitté son propre appartement, laissant à Lydia deux assiettes, un frigo, 350 $ et une lettre d'excuses. Elle a trouvé refuge chez ses parents. À minuit, les policiers ont frappé à la porte : elle était arrêtée pour agression armée. Les yeux rougis d'avoir trop pleuré, elle a écouté les policiers sans y croire. Elle a passé 72 heures derrière les barreaux. Quelques semaines plus tard, elle s'est décidée à porter plainte contre son ex-conjointe, qui était à l'origine des allégations. Un enquêteur devait la contacter, jamais il ne l'a fait. C'était en 2010.

Pendant quelques années, Lydia a harcelé Audrey autrement. 

« Elle a ouvert un compte de Bell et d'Hydro à mon nom. Elle me harcelait au téléphone. Elle intimidait mes nouvelles copines », raconte Audrey Larose.

Puis, Audrey s'est fiancée. Elle est aujourd'hui mariée et mère de deux jumeaux. Pour faire la coupure, elle a voulu confronter son ancien bourreau, croisée dans un bar. « La tête haute, je lui ai dit : "Tu n'es plus rien pour moi, je n'ai plus peur." »

Lydia a souri. Puis, il y a eu un bruit de verre brisé. « J'ai vu un tesson de bouteille arriver à ma gorge. Quelqu'un m'a tirée vers l'arrière et j'ai évité le pire. Elle m'a atteint, elle aurait pu me tuer. » Appel au 9-1-1. Personne n'est venu sur place. « J'ai dû aller au poste faire une déposition, mais aucune plainte n'a été archivée. »

Audrey a contacté le Centre de solidarité lesbienne où, enfin, on a pris son cas au sérieux. Une plainte pour agression armée a été déposée à la police. En raison de l'expiration du délai de prescription, il lui a été impossible de poursuivre pour violence conjugale. En cour, en 2015, son assaillante a été innocentée pour l'attaque au tesson, mais la juge a insisté sur la gravité de la violence subie par Audrey.

Audrey présente maintenant des conférences de sensibilisation aux étudiants de technique policière. Elle fait encore des cauchemars, elle se réveille en panique. Son amoureuse l'aide à se calmer. Heureusement, il y a les bébés. « Pour eux, j'apprends peu à peu à me pardonner. Il faut que j'avance. »

***

Une communauté, les yeux fermés 

Dans la communauté lesbienne, la violence entre femmes est peu dite. « Certaines la nient carrément, d'autres préfèrent la taire pour ne pas ternir l'image de la communauté. Les lesbiennes sont encore marginalisées, ostracisées. On craint un backlash des masculinistes », note Suzie Bordeleau. Professeure en service social à l'Université du Québec en Outaouais (UQO), Sylvie Thibault ajoute : « Parmi les militantes des années 70, certaines se perçoivent comme l'incarnation d'un discours opposé au patriarcat, comme un idéal amoureux, sans violence. C'est confrontant de réaliser que ça se passe tout autant parmi elles. »

Dévoilement forcé 

Tant dans les couples lesbiens qu'hétérosexuels, le cycle de la violence s'inscrit dans une escalade de moyens, allant de la violence verbale aux sévices physiques. « Cette violence est associée à une intention de pouvoir, à une répétitivité dans le temps », explique Mme Thibault. Chez les lesbiennes s'ajoute la menace du dévoilement de l'orientation sexuelle. Ce cycle est souvent graduel, inégal selon les sphères. « On fait erreur en pensant que, chez les lesbiennes, on ne trouve que de la violence verbale, qu'il y a forcément une violence mutuelle et que la relation est peu investie. Et la femme à l'allure plus masculine ne sera pas forcément l'assaillante. »

Prévalence inconnue

« Il est difficile d'identifier l'étendue et la prévalence de la violence dans les couples lesbiens, dit Sylvie Thibault, de l'UQO. Les lesbiennes vont peu dénoncer leur partenaire, d'une part parce qu'elles ont de la difficulté à identifier la violence. Même les intervenantes, au CLSC ou en maison d'hébergement, ne lèvent pas le drapeau aussi rapidement qu'en présence d'une femme hétérosexuelle. » De peur d'être jugées ou parce qu'une plainte implique un dévoilement multiple (auprès de la police, des intervenantes, du juge), plusieurs victimes préféreront se taire ou, à tout le moins, ne pas révéler le sexe de leur partenaire.

Inclusives, les maisons d'hébergement ?

Le Centre de solidarité lesbienne, qui a une liste d'attente, est le seul point de services spécialisé pour les femmes lesbiennes en situation de violence conjugale. Les intervenantes des maisons d'hébergement pour femmes, où l'on prône une approche féministe axée sur la critique du patriarcat, se trouvent dépourvues devant des victimes lesbiennes. « Des intervenantes perdent leurs repères, elles critiquent la socialisation des hommes. Mais il faut se remettre en question en tant que femmes, qu'on regarde nos comportements », insiste Suzie Bordeleau. Certaines maisons d'hébergement s'affichent ouvertes aux lesbiennes. Le discours y est inclusif, les intervenantes sont conscientisées, les procédures de sécurité, renforcées.

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