Fugueuses exploitées sexuellement : la louve dans la bergerie

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Il y a 10 ans, dans le cadre d'un projet, un éducateur de Batshaw a demandé à un groupe de filles de photographier un endroit qui représentait pour elles un très mauvais souvenir. Elles ont toutes voulu aller au même endroit : sur la rue Saint-Jacques, où se trouvent plusieurs motels dans lesquels les filles avaient vécu leurs pires expériences en matière d'exploitation sexuelle.

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Katia Gagnon
La Presse

Sitôt arrivée en centre jeunesse, elle a repéré ses proies. Et elle a été sans pitié. Une intervenante raconte le stratagème d'une redoutable recruteuse, au moment où la ministre déléguée à la Protection de la jeunesse Lucie Charlebois affirme qu'un «réseau» de prostitution a infiltré le centre jeunesse de Laval. «Chaque cas est un cas de trop», a réagi l'institution, qui dit prendre la situation «très au sérieux».

Lynn Dion, intervenante sociale au centre Batshaw auprès... (PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE) - image 1.0

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Lynn Dion, intervenante sociale au centre Batshaw auprès des clientèles victimes d’exploitation sexuelle

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La louve

La jeune était de bonne famille, élevée dans un milieu très favorisé, choyée. Elle était jolie, brillante, première de classe dans une école privée huppée.

Et elle était recruteuse.

Quand ses parents se sont inquiétés de ses fréquentations, elle a été hébergée en centre jeunesse. « On a fait entrer le loup dans la bergerie », se souvient Lynn Dion, intervenante sociale au centre Batshaw auprès des clientèles victimes d'exploitation sexuelle.

« Elle savait tellement comment les avoir ! Elle est arrivée chez nous et elle a repéré les filles vulnérables en deux temps, trois mouvements. Elle en a fait fuguer deux, qui avaient 13 ans », raconte Lynn Dion, de Batshaw.

La jeune n'avait aucune empathie pour ses proies. « Elle disait : si elles sont assez nouilles pour aller se prostituer... Recruter, ça lui donnait un statut, elle trouvait des filles. Et elle, elle avait le kick de fréquenter des bad boys, qu'elle trouvait pas mal plus intéressants que les petits gars de bonne famille qui étaient à son école. »

Aucune des victimes de cette jeune n'a voulu venir témoigner contre elle devant les tribunaux, ce qui fait qu'après sa majorité, elle a pu continuer son oeuvre, poursuit Lynn Dion.

« Elle a arrêté le jour où elle a reçu la volée de sa vie. Elle a marché sur le territoire de quelqu'un d'autre et on lui a fait savoir : hé, princesse, c'est pas ta place ici ! »

Les brebis

C'est à cause d'histoires comme celles-ci que les centres jeunesse sont désormais très vigilants sur le lieu de placement des filles.

Récemment, raconte Lynn Dion, une fille de bonne famille a dérapé et fugué sur le territoire du centre Batshaw. « On a fait très attention au lieu de placement. » Afin, justement, de ne pas la mettre au même endroit que des filles qui pourraient lui refiler des tuyaux, des contacts, voire la recruter.

Les règles, même strictes, ne suffisent pas puisque les filles tenteront toujours de les contourner. Après l'ère des « pagettes » et des cellulaires, les centres jeunesse vivent maintenant à l'heure des réseaux sociaux, accessibles sur n'importe quel téléphone intelligent.

« Elles arrivent maintenant avec des cellulaires tapés sur le corps. On ne peut pas toujours faire une fouille à nu... », dit Lynn Dion, de Batshaw.

Et ces brebis, parfois recrutées par des louves, se retrouvent toujours aux mêmes endroits. Il y a 10 ans, un éducateur de Batshaw a démarré un projet photo. Il a demandé à six filles de photographier un endroit qui représentait, pour elles, un très mauvais souvenir. À la grande surprise de l'éducateur, les filles ont toutes voulu aller au même endroit : sur la rue Saint-Jacques.

C'est là, dans cette enfilade de motels miteux, qu'elles avaient vécu leurs pires expériences en matière d'exploitation sexuelle. « Ils ont fait la rue Saint-Jacques au grand complet. Et elles se sont mises à parler de ce qui se passait dans les chambres de ces motels. C'est pour cela qu'on a baptisé le projet Motel Alley. »

Ces établissements étaient tous bas de gamme, mais certains d'entre eux étaient réputés pour accueillir « les pires clients avec les pires demandes », résume Mme Dion.

Mais l'une des filles qui participaient au projet n'avait rien à photographier sur la rue Saint-Jacques. « Est-ce qu'on peut aller au centre-ville ? », a-t-elle demandé. Elle a choisi de photographier de grands hôtels, où elle agissait comme « escorte » de luxe... lors de ses sorties du centre jeunesse, la fin de semaine.

« On n'avait aucune idée que cette jeune-là se prostituait : elle n'avait jamais fugué ! Mais quand elle sortait le week-end, elle nous disait qu'elle était à un endroit, mais elle passait la fin de semaine au Sheraton pour recevoir des clients. »

Un jour, elle a appelé une éducatrice. « Je suis bien mal prise. » Elle faisait face à un client violent. La police est allée la recueillir.

Preuve que les brebis ne sont pas automatiquement destinées à l'abattoir : cette jeune s'en est sortie.

Elle est aujourd'hui infirmière.

Les clients

Dans toute sa carrière au centre Batshaw, Lynn Dion a eu une seule fois un appel de client qui lui a signalé qu'une mineure se livrait à des activités de prostitution.

« La fille s'est mise à pleurer dans la chambre, c'était dans ses premières expériences. Ce client a appelé. Mais les autres, ils n'appellent jamais... »

Les clients des prostituées mineures font vraiment de l'aveuglement volontaire s'ils ne réalisent pas l'âge de leur « partenaire », estime Mme Dion.

« C'est évident que c'est un corps de toute jeune fille. Et il suffit de leur parler cinq minutes, aux filles, pour le réaliser. Quelque part, les clients le savent qu'elles sont mineures. »

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