Guerre des motards: «c'était eux ou nous»

« Tout le monde savait qu'il y avait une guerre. Alors si le gars voulait... (Illustration La Presse)

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Daniel Renaud
La Presse

« Tout le monde savait qu'il y avait une guerre. Alors si le gars voulait vendre de la drogue, il devait s'attendre à se faire brasser. L'argent qu'il versait à un "full patch" pouvait subventionner ma mort. Alors c'était eux ou nous. »

Vingt ans après la guerre des motards, Luc (nom fictif) n'a pratiquement aucun remords. Il a perpétré au bas mot des dizaines de vols qualifiés, d'enlèvements et de passages à tabac de vendeurs de stupéfiants, et des incendies criminels pour les Rock Machine, ennemis des Hells Angels.

« On était embarqués dans un tourbillon, ça devient comme une secte. Je n'avais jamais vu Salvatore Cazzetta, le chef des Rock Machine, mais je le prenais pour un dieu. Tu ne sais pas à quoi tu crois, mais tu y crois à fond. Tu es même prêt à mourir », dit-il.

Pour éviter d'être tué, Luc ne couchait jamais au même endroit. Rarement à la maison, où sa famille l'attendait, de moins en moins au fur et à mesure que les années passaient. Il dormait chez une maîtresse, une fille connue dans une fête ou sur le lieu même du party. « Il fallait laisser le moins de traces possible et éviter les habitudes régulières. C'est ce qui faisait la différence entre un gars vivant ou mort. »

Le jour se levait. Les yeux encore collés et la gueule de bois, il s'allumait un joint. Puis son réveille-matin sonnait : la sonnerie de son cellulaire. C'était un « mononcle », un membre en règle des Rock Machine, qui lui donnait une ou deux adresses, ses « affectations » de la journée.

« Je mettais mon chandail des Support, ma veste pare-balles par-dessus, mon gun dans mes culottes et on partait. »

Les membres en règle étaient « des cibles à abattre ». Pour ce qui est des sympathisants et des vendeurs, le mandat était de les battre, sans les tuer. « J'étais investi d'une mission. J'en ai cri... des volées. J'en ai encore mal aux mains », décrit Luc.

« Lorsque j'ai fait mon entrée dans la guerre, j'étais toujours rendu dans les salons funéraires ou les hôpitaux pour mes amis tués ou blessés. Alors lorsque je voyais les patchs d'un Hells Angel ou d'un Rocker, leur club-école, c'était la haine. C'est eux qui avaient commencé. Tuer des gens pour prendre le contrôle du trafic de la drogue alors qu'il y avait de la place pour tout le monde, c'était dégueulasse. »

Durant des années, Luc a donc continuellement vécu avec la crainte d'être tué. Il dormait avec son pistolet sur sa table de chevet. Il portait toujours son gilet pare-balles. « Ma femme disait aux enfants que c'était une prothèse pour mon mal de dos. »

« Le moment où l'on était le plus vulnérable, c'était en sortant ou en entrant dans nos voitures, ou lorsqu'on s'arrêtait à une lumière rouge et qu'un autre véhicule aurait pu s'immobiliser à côté et ouvrir le feu. Lorsque je conduisais, je mettais le pistolet sous ma cuisse. Lorsque je sortais de la voiture, je le tenais dans une main, dans ma poche de manteau, toujours prêt à me défendre. »

Vingt ans plus tard, Luc croit que la guerre aurait pu être évitée, ou du moins que l'accord de paix intervenu au début des années 2000 aurait pu être conclu beaucoup plus tôt. Il déplore la mort d'innocents, le premier sur sa liste étant le jeune Daniel Desrochers, victime d'une explosion le 9 août 1995.

« Dans mon organisation, sa mort a eu un grand effet. Les gars ne voulaient pas passer pour des tueurs d'enfants. Il n'y a pas un motard qui a entériné un tel geste. Il n'y a jamais eu de bombes par la suite. »

Un peu comme un soldat qui revient de la guerre, Luc dit souffrir d'un syndrome post-traumatique. Il se réveille en sursaut et en sueurs, la nuit, en pensant qu'il est victime d'un attentat. Son quotidien est ponctué d'images du passé qui reviennent le hanter. Un geste anodin lui rappelle parfois tous les coups qu'il a portés.

« J'ai vécu des affaires épouvantables », dit-il.

Lesquelles ?

Long silence. Ses yeux deviennent humides et rougis. « Il y a du monde qui a été pas mal magané », répond-il, sans plus.

Luc croit que le Québec n'est pas à l'abri d'une nouvelle guerre des motards même si les Hells Angels y sont dominants aujourd'hui.

« Cela va être inévitable car les Rock Machine sont maintenant internationaux et ne peuvent pas être affiliés aux Hells Angels partout dans le monde. Au Québec, ils n'ont plus l'envergure d'antan, mais ils sont en train de revenir et deviendront de plus en plus forts. Sortiront également de prison des motards qui sont de vrais Rock Machine dans l'âme. Il suffirait qu'un ancien Rock Machine devenu Hells Angel remette ses anciennes patchs que toute la donne changerait », pense-t-il.

En parlant longuement à Luc, on se rend bien compte qu'il est nostalgique. « Le fait de s'être tenu debout devant la grosse machine rouge et de s'en être sorti vivant est valorisant », dit-il. Mais il jure qu'il ne portera plus jamais une veste, que ce soit celle des Rock Machine ou des Hells Angels.

« Je n'ai aucune confiance envers des gens qui s'entretuent. Et aujourd'hui, avec le recul, avec tout ce que je sais, tous ces membres en règle qui parlaient avec la police, je suis dégoûté. C'est fini, je n'y crois plus. La fraternité des motards n'est pas ce que je m'étais imaginé. C'était juste pour l'argent, point. »




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