Fraude à l'ivoirienne: tête-à-tête avec les arnaqueurs

À Abidjan, des «familles», petits groupes plus ou... (Photo Jane Hahn, The New York Times)

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À Abidjan, des «familles», petits groupes plus ou moins organisés de fraudeurs, se spécialisent dans l'arnaque amoureuse, les loteries fictives, les lettres de veuves éplorées voulant récupérer un héritage ou les occasions d'affaires.

Photo Jane Hahn, The New York Times

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(Abidjan) Une veuve a besoin de vos dollars pour une opération urgente? C'est sûrement plutôt pour arroser une soirée à Abidjan, en Côte d'Ivoire. La Presse vous propose un tête-à-tête avec des «brouteurs», les arnaqueurs du web.

Sur Skype, un homme blanc dans la soixantaine croit discuter avec une Parisienne blanche, connue sur un site de rencontres, qui partira bientôt pour un voyage d'affaires en Côte d'Ivoire.

En réalité, il parle avec Justin, 17 ans, installé dans un café internet sombre et poussiéreux. «Bonne nuit, mon chéri. Je mettrai la webcam la prochaine fois», conclut l'Ivoirien d'une voix féminine et mielleuse.

Le «brouteur», comme on les appelle ici, a cinq profils Facebook, sept comptes de courriel et des dizaines de profils sur les différents sites de rencontres. «Je préfère arnaquer les hommes. Ils donnent plus facilement que les femmes», dit-il.

Le jeune homme fait partie d'une «famille», un petit groupe plus ou moins organisé de fraudeurs spécialisés dans l'arnaque amoureuse, comme d'autres choisissent les loteries fictives, les lettres de veuves éplorées voulant récupérer un héritage ou les occasions d'affaires.

Les cinq brouteurs, âgés de 17 à 19 ans, ont appris les rouages du métier en parlant avec le «papa» de la famille, le propriétaire du café internet qu'ils fréquentent dans le quartier de Koumassi. Aujourd'hui, leur routine est bien rodée. Tôt le matin jusqu'à tard le soir, ils contactent des dizaines de proies et entretiennent la flamme, bien souvent à l'aide de messages copiés-collés.

Quand ça mord à l'hameçon, ils récupèrent l'argent dans le comptoir Western Union d'un autre quartier, pour ne pas se faire remarquer. «Il faut donner sa part au guichetier.» Le record de la «famille»: Kodjo, qui a soutiré 10 000$. «Mais en général, c'est plus 200$ par-ci, par-là. C'est très irrégulier», explique son ami Victorien.

Dans un pays où le revenu moyen est de 1090$ par année, c'est énorme.

Des soirées arrosées

Être «brouteur», c'est plus qu'un moyen de subsistance, c'est une mode. Sur les réseaux sociaux, ils se donnent des surnoms flamboyants, comme Dramane la Fortune, Abdou Riche Momo ou Théo le Boucanier, et n'hésitent pas à publier des photos avec des liasses d'argent ou des articles de luxe.

Et la mode dépasse le net. À Yopougon Maroc, un autre quartier populaire, c'est vendredi soir. Dans une rue s'alignent les bars, musique à fond, boules à facettes et néons. Dans l'espace VIP du Pigall's, un jeune homme, avec deux jeunes filles en minijupe, verse des rasades de champagne.

Deux bouteilles plus tard, il se confie. «Y'en a qui vont à l'école. Mais l'école, ça mène au chômage. Moi, je fais du fric, man! Je suis brouteur et tant pis pour ceux qui se font prendre.» Il dit se nommer Président Gabbana et a un visage adolescent. Quelques mètres plus loin, même scénario. Ici, la facture revient à Empereur Bounco Bis. «C'est vous les Blancs qui régalez», lance-t-il fièrement. Son surnom, c'est un hommage à Empereur Bounco, un «brouteurqui l'a inspiré».

Dans le bar, il pratique le «travaillement», c'est-à-dire qu'il distribue des billets de banque à ses fans. Rien d'original ici. Le chanteur Douk Saga le faisait déjà en 2001. Saga est le créateur d'un style de musique, le coupé-décalé, qui veut dire «arnaquer et s'enfuir».

Toute une économie vit de ces flambeurs: des bijoutiers de luxe aux marabouts-féticheurs qui promettent aux «brouteurs» d'augmenter leurs gains. Sans oublier les propriétaires du bar qui refusent de divulguer le profit tiré des bouteilles qui se vident.

Site de la Plateforme de lutte contre la cybercriminalité: http://cybercrime.interieur.gouv.ci

***

Les autorités se disent aux aguets

Stéphane Konan et ses collaborateurs n'ont pas l'allure de durs à cuire. Mais dans le bureau du directeur de l'informatique et des traces technologiques (DITT), la police ivoirienne du net, les «brouteurs» ont souvent la peur de leur vie.

«Ils sont souvent très jeunes. Parfois des ados. Ils fondent en larmes ici. Les parents se confondent en excuses. C'est un choc de voir que leur enfant n'est pas le bon élève qu'ils croyaient», explique M. Konan.

Les arnaqueurs ivoiriens sont très visibles, surtout dans le monde francophone, où ils multiplient les actions individuelles. Mais malgré tout, ce n'est pas en Côte d'Ivoire que les cybercriminels brassent de grosses sommes d'argent, ce qui explique pourquoi le pays est ignoré du palmarès des États cybercriminels du FBI.

«Il faut relativiser. Ici, il y a du petit poisson, ce n'est rien à côté de ce qui se passe ailleurs, comme aux États-Unis ou en Russie. Les gros acteurs ne sont pas ici. Mais il ne faut pas minimiser. Des gens perdent 10 000$ et c'est toute leur vie», commente M. Konan.

En 2012, la DITT a reçu 694 plaintes, dont 13 du Canada. Mais le nombre de plaintes augmente rapidement, surtout de victimes ivoiriennes: 173 pour les trois premiers mois de 2013, dont 40% pour des arnaques amoureuses. En 2012, les plaintes ont mené à 69 arrestations. Pour 2013, si la tendance se maintient, le chiffre doublera.

«Le nombre augmente, mais je ne suis pas certain qu'il y ait plus de délits. C'est juste que maintenant, il y a un interlocuteur», indique Stéphane Konan. Car les choses ont bien changé depuis 2011. «Il y a deux ans, la police scientifique, c'était 25 policiers, une table et quelques chaises», explique M. Konan.

Maintenant, la DITT compte plus de 100 employés dans un édifice moderne et hyper sécurisé du centre-ville d'Abidjan. Elle travaille en partenariat avec plusieurs corps policiers européens, mais déplore l'absence de point de contact au Canada.

De plus, l'Assemblée nationale a voté la semaine dernière une série de mesures pour faciliter le travail des enquêteurs. Elle a imposé des sanctions beaucoup plus lourdes - jusqu'à 20 ans d'emprisonnement.

Pour les employés de la DITT, une grande question demeure: pourquoi les gens envoient autant d'argent à des inconnus? Récemment, un Canadien a perdu près de 200 000$.

«On a compris qu'il faut faire preuve de psychologie. Certains sont dépressifs.» Chaque mois, le bureau reçoit les appels et les courriels de centaines de familles, souvent en détresse. À Brest, en France, un adolescent s'est suicidé après avoir subi le chantage d'un cyberescroc de la Côte d'Ivoire.

«En créant le bureau, on s'est dit qu'il fallait comprendre pour mieux lutter. Et ça veut dire les arnaqueurs, mais aussi les victimes. Il faut aussi travailler sur la prévention», souligne M. Konan.

***

De l'argent facile à faire

«J'ai été brouteur pendant deux ans.» Marco, 30 ans, l'oeil vif et la langue bien pendue, a tourné le dos à l'arnaque. «À certains moments, j'avais 2 ou 3 millions de francs CFA dans les poches [4000 à 6000$]. Mais rien n'est resté. J'ai tout dépensé», confie-t-il.

Marco n'est pas fier. Ses études terminées, il ne trouvait pas de travail. Pour survivre, il a appris la fraude en lisant des blogues sur le net.

Dans un pays où il y a près de 3 millions de jeunes chômeurs, le cybercrime est parfois davantage une nécessité qu'un choix. «Pour les brouteurs, les pays occidentaux, c'est le paradis. Un Blanc est riche. Ils ne voient pas la misère. Quand t'as l'argent, tu te fous du reste. Tu ne te demandes pas d'où ça vient.»

Marco consacre maintenant son énergie à son entreprise. Pour lui, les «brouteurs» sont plus des jeunes égarés que des criminels. «C'est un potentiel gaspillé. Il faut trouver un moyen de canaliser cette intelligence. Criminaliser n'est pas la solution.»

***

Les tactiques des «brouteurs» ivoiriens

Cinq tactiques utilisées par les fraudeurs pour séduire, rassurer et arnaquer leurs proies.

1. Traiter aux petits oignons

Le secret de l'ex-»brouteur» Marco, c'était les petites attentions. «Les femmes se sentaient seules. Je les appelais pour prendre des nouvelles. J'envoyais des SMS doux.» Pour lui, il faut s'intéresser à la personne, parler de ses enfants, prouver qu'on écoute et donner l'impression qu'une relation s'établit. «On est un peu des psychologues.»

2. Faux papiers, fausse confiance

Les documents, même fabriqués par des faussaires très amateurs et bourrés de fautes d'orthographe, rassurent les victimes, qui ne prennent pas le temps de vérifier l'authenticité. «C'est souvent de très mauvaises contrefaçons! J'ai vu un passeport avec la photo de Beyoncé. Un autre au nom de Jean-Jacques Rousseau», raconte Stéphane Konan, de la DITT.

3. La familiarité, un atout

Les «brouteurs» n'hésitent pas à donner un aspect familier à leur personnage. Du coup, ils voleront des images de Canadiens et de Canadiennes sur le net. Ils parlent de l'actualité et de la météo locale. L'ex-»brouteur» Marco a été plus loin: il s'est procuré une puce pour son cellulaire qui lui permettait d'afficher un numéro local pour sa victime.

4. Miser sur les émotions

Pour bien arnaquer, on mise sur les émotions et sur la panique: un accident soudain qui nécessite une hospitalisation, une arrestation fortuite, une offre d'affaires qui expirera, une menace de poursuites. Bref, on met de la pression pour éviter que la personne ne réfléchisse trop.

5. Des petits pas

«Je commence petit. Tu sais que dès que la personne envoie un peu d'argent, elle en renverra. Si tu demandes trop gros au début, ils hésitent. Il faut augmenter progressivement, comme pour les désensibiliser», explique Victorien, un des «brouteurs» de Koumassi.

*

«Brouteur», ça vient d'où?

Brouteur vient de « brou», qui veut dire pain. Un brouteur, en nouchi, le jargon de la rue abidjanaise, c'est quelqu'un qui cherche son pain de façon malhonnête. Pour les Ivoiriens, l'expression est devenue synonyme d'arnaqueurs du net.




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