Six journalistes épiés par la Sûreté du Québec

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Le capitaine Lapointe précise qu'il n'y a pas eu d'interception en temps réel ou de localisation par GPS, comme ce fut le cas dans l'affaire Lagacé avec le SPVM. Il n'y a pas eu d'écoute électronique non plus.

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Après le SPVM, au tour de la Sûreté du Québec. Le corps policier national québécois admet avoir obtenu secrètement les relevés téléphoniques de six journalistes, dans le cadre d'une enquête sur les fuites d'informations aux médias amorcée en 2013.

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L'ex-chef de la Sûreté du Québec Mario Laprise

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C'est ce qu'a confirmé le corps policier mercredi après-midi, dans la foulée des vérifications demandées par le directeur général Martin Prud'homme. Celui-ci dit avoir tout ignoré de cette affaire jusqu'ici puisqu'elle s'était déroulée sous la direction de son prédécesseur, Mario Laprise.

« M. Prud'homme est très irrité », a affirmé le capitaine Guy Lapointe, porte-parole de la SQ.

Joint par La Presse, Mario Laprise a refusé de discuter de l'affaire. 

« Je n'ai pas de commentaires à faire par rapport à ça. Il y a des vérifications qui sont faites. On va laisser les gens faire leur travail. » - Mario Laprise, ancien directeur général de la SQ

Parmi les reporters ciblés par la SQ, on retrouve le chef du bureau parlementaire de La Presse à Québec, Denis Lessard. « Je couvre la politique depuis près de 40 ans, souvent sur des dossiers délicats. On se dit toujours que c'est possible d'être épié par les policiers, mais on est convaincu qu'ils n'oseraient pas aller jusque-là. Eh bien, il semble qu'on se soit trompé », a-t-il réagi.

Les journalistes de Radio-Canada Alain Gravel, Marie-Maude Denis et Isabelle Richer sont aussi du nombre, tout comme Éric Thibault, journaliste au Journal de Montréal et conjoint de Marie-Maude Denis. Le sixième journaliste est André Cédilot, journaliste chevronné de La Presse qui a ensuite travaillé pour Radio-Canada.

La SQ précise qu'il n'y a pas eu d'interception en temps réel des numéros ou de localisation par GPS, comme ç'a été le cas dans l'affaire Lagacé avec le SPVM. Il n'y a pas eu d'écoute électronique non plus. Mais des enquêteurs ont obtenu des autorisations judiciaires pour mettre la main sur les relevés d'appels entrants et sortants des personnes visées sur une période donnée.

À l'époque, en 2013, des reportages dans les médias avaient traité des rapports du président de la FTQ, Michel Arsenault, avec des personnes ciblées par l'enquête Diligence, enquête de la SQ sur l'infiltration du crime organisé dans l'industrie de la construction.

UNE PLAINTE DE MICHEL ARSENAULT

Michel Arsenault savait depuis 2009 qu'il avait été sur écoute pendant Diligence, sans jamais être accusé de quoi que ce soit. Mais cinq ans plus tard, alors que les reportages se multipliaient, il a écrit au ministre péquiste de la Sécurité publique, Stéphane Bergeron, pour se plaindre que des journalistes semblaient avoir eu accès au contenu de ses conversations, tant ils étaient au fait de ses relations d'affaires.

« Je vous demande formellement par la présente de faire enquête sur les fuites importantes d'informations émanant de la surveillance électronique dont j'ai été l'objet. » - Extrait de la lettre de Michel Arsenault

M. Arsenault n'a pas rappelé La Presse mercredi.

Mercredi, M. Bergeron a assuré qu'il n'avait jamais demandé à la SQ de viser les journalistes : « J'ai simplement demandé, à Mario Laprise, à l'époque : kesséça ? » Il affirme que le patron de la SQ lui a alors annoncé qu'il déclenchait une enquête sur les fuites.

Une source policière affirme à La Presse que l'enquête n'était pas considérée à l'interne comme une commande politique : la direction était vraiment déterminée à mettre fin aux fuites qui alimentaient les reportages sur l'industrie de la construction. Le Code criminel interdit d'utiliser le contenu d'écoutes électroniques hors d'un cadre légal.

L'enquête sur les fuites avait été confiée à Marcel Savard, responsable des questions internes à la SQ. Il était épaulé par Mario Smith, cadre reconnu comme un spécialiste de l'interrogatoire. Joint mercredi, M. Savard, qui est retraité, est resté de marbre. « Je n'ai pas l'intention de faire de commentaires là-dessus », a-t-il laissé tomber. Quant à Mario Smith, il dit ne pas vouloir commenter l'affaire « pour l'instant ».

Toujours selon nos sources, M. Savard aurait obtenu des numéros de téléphone de journalistes détenus par Michel Forget, qui était chargé des communications pour la SQ. Il n'est pas clair s'il avait dévoilé ce qu'il comptait en faire, car l'enquête était connue seulement de « la garde très rapprochée de Mario Laprise ».

« Je n'étais nullement au courant de cette histoire », a martelé mercredi Michel Forget, détachant chaque syllabe.

LE CHEF RÉAGIT

Mercredi, le directeur général Martin Prud'homme a pris cinq mesures en réaction aux actions de son prédécesseur. 

  1. Des démarches ont été lancées pour faire lever le scellé sur les ordonnances de transmission de relevés téléphoniques, afin de pouvoir avertir les personnes visées.
  2. Des démarches ont aussi été entreprises pour détruire les copies des relevés obtenus.
  3. Par souci de transparence, M. Prud'homme a demandé au Ministère la tenue d'une enquête sur cette affaire, sous la direction d'un organisme externe.
  4. D'autres vérifications seront faites pour s'assurer qu'il s'agit d'un cas isolé. Elles remonteront jusqu'à 1995.
  5. Une directive a été envoyée aux policiers soulignant qu'il est interdit de faire toute enquête, surveillance ou vérification sur un journaliste sans l'autorisation d'un membre de l'état-major. Pour une perquisition ou une interception de communications, il faut carrément l'autorisation du directeur général.
Le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a quant à lui annoncé une enquête administrative de son ministère pour faire la lumière sur ce dossier, qui serait à première vue le seul cas en 20 ans où la Sûreté a ainsi épié des journalistes.

« GANGRÈNE »

L'éditeur adjoint de La Presse, Éric Trottier, a utilisé des mots plus forts que jamais pour exprimer sa préoccupation mercredi.

« Plus les jours avancent, depuis une semaine, et plus on a l'impression que la gangrène est prise dans le système policier québécois. Je n'ai pas l'habitude de ce genre de mots, mais je pense que des gens seraient justifiés de commencer à parler d'État policier pour vrai », a-t-il déclaré.

« C'est très inquiétant et ça rend d'autant plus pertinentes les mesures annoncées par le gouvernement Couillard mardi, comme la création d'un comité. J'espère seulement que le processus de nomination des personnes à ce comité sera impeccable. Parce que la confiance est ébranlée en ce moment entre les médias et la police. Et comme la police relève ultimement du gouvernement, entre les médias et le gouvernement aussi », a-t-il ajouté.

- Avec la collaboration de Martin Croteau, La Presse

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