Transférer un détenu lié au djihadisme? Trop risqué, disent des gardiens

Au printemps dernier, Ismaël Habib devait se défendre contre... (Photo Patrick Woodbury, archives Le Droit)

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Au printemps dernier, Ismaël Habib devait se défendre contre des accusations de terrorisme à Montréal et d'autres de violence conjugale à Gatineau.

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Une attaque visant à libérer un détenu aux sympathies djihadistes pendant son transfert entre Montréal et Gatineau : c'est le scénario que craignaient deux gardiens de prison qui ont refusé de prendre le volant d'un fourgon cellulaire ce printemps, selon un rapport obtenu par La Presse.

Cet incident révèle que les agents correctionnels du Québec s'estiment mal préparés à l'augmentation actuelle du nombre de causes de terrorisme devant les tribunaux, a expliqué le président de leur syndicat.

Les procureurs fédéraux et les employés responsables de la sécurité des palais de justice émettent eux aussi des préoccupations à ce sujet. Un spectateur régulier d'un procès pour terrorisme fait d'ailleurs face à la justice depuis l'automne, accusé d'avoir « intimidé une personne associée au système judiciaire ».

Le 9 mars dernier, Ismaël Habib, accusé d'avoir tenté de rejoindre un groupe terroriste à l'étranger, devait être transporté entre deux établissements de détention.

Mais à 7 h 45, le matin même, les agents carcéraux ont refusé la tâche confiée, craignant « une interception du fourgon cellulaire dans le but d'aider l'un des détenus [Habib] à s'évader », indique un rapport de la CNESST (ex-CSST).

Les employés souhaitaient que leur véhicule soit escorté par la police, mais les autorités carcérales ont refusé, leur fiche d'analyse indiquant que le risque ne justifiait pas une telle mesure.

Au coeur des inquiétudes des deux gardiens de prison : la mention par Radio-Canada et Le Droit du transfert imminent de Habib de Gatineau vers Montréal. 

« Comme les médias auraient mentionné qu'il devait être transporté à Montréal pour comparution le matin même », les agents carcéraux craignaient qu'un tiers « puisse tenter d'intercepter le fourgon cellulaire », peut-on lire dans le rapport de la CNESST.

Une ordonnance de non-publication nous empêche d'exposer les faits exacts reprochés à Ismaël Habib. Ce printemps, il devait se défendre contre des accusations de terrorisme à Montréal et d'autres de violence conjugale à Gatineau.

Les agents carcéraux impliqués ont exercé leur droit de refuser de travailler parce qu'ils craignaient sincèrement pour leur vie, selon leur représentant. « Le Ministère doit revoir la sécurité, doit s'y attabler », a affirmé en entrevue Mathieu Lavoie, président du syndicat des agents correctionnels provinciaux.

« Quand on parle de terrorisme ou d'accusations de terrorisme, on n'a souvent pas toute l'information. Et on doit reconnaître qu'on s'expose à des risques. Le refus qui a été fait, c'était dans ce sens-là », a-t-il ajouté. « On considère qu'on doit avoir les ressources nécessaires pour effectuer les transports de façon sécuritaire. »

« Pas de danger »

La CNESST a finalement ordonné aux deux agents carcéraux de reprendre le travail. « Il n'existe pas de danger justifiant [les employés] à refuser d'exécuter leur travail », a tranché l'inspectrice Nancy Lemoine.

Mme Lemoine a notamment interrogé Jacques Potvin,un policier de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) affecté à l'équipe de la sécurité nationale. « Il ne voyait aucun danger à le déplacer d'un lieu à l'autre », a relaté l'inspectrice dans son rapport. « Il confirme que, selon les informations en leur possession, le prévenu n'a effectivement aucun lien avec une organisation criminelle au Canada. »

Malgré ce revers, le président syndical Mathieu Lavoie maintient ses inquiétudes : « On a des déplacements à faire et on ne doit pas s'exposer à des risques », a-t-il dit. « C'est la responsabilité de l'employeur de s'assurer d'avoir les ressources nécessaires pour ce genre de transports-là. »

Nouvelles formations

Du côté du ministère de la Sécurité publique, on assure mettre tout en oeuvre pour s'adapter à la réalité.

« Les gestionnaires du renseignement des Services correctionnels du Québec ont reçu ou sont en voie de recevoir la formation de coordonnateur d'information sur la menace terroriste organisée par la Gendarmerie royale du Canada », a affirmé par courriel la relationniste Alexandra Paré. « Ces gestionnaires du renseignement ont aussi reçu récemment une formation du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. »

Tous les nouveaux agents correctionnels seront aussi formés à cette réalité, a continué le Ministère, puisque « depuis l'hiver 2015 », leur formation inclut « un volet sur le terrorisme et la radicalisation menant à la violence ».

D'autres professions préoccupées

Les agents carcéraux ne sont pas les seuls acteurs du système judiciaire à avoir des préoccupations au sujet du nombre plus élevé de causes terroristes actuellement devant les tribunaux.

Frank Perales, président du syndicat des constables spéciaux qui assurent la sécurité des palais de justice, a affirmé « qu'il y a un manque » sur le plan de la préparation de ses membres à l'enjeu du terrorisme. « On est très bien formés en cas de prise d'otage », mais pas sur le terrorisme, a-t-il dit. M. Perales a toutefois spécifié qu'aucune demande en ce sens n'avait été formulée auprès de l'employeur.

Du côté de l'Association des juristes de justice, qui représente les procureurs fédéraux et notamment les procureurs antiterroristes, on indique ne pas avoir enregistré de crainte de la part des membres sur ce sujet. « Mais c'est toujours une préoccupation, parce que c'est important que nos membres se sentent en sécurité », a indiqué le directeur des communications Nicolas McCarthy.

Ce dernier a notamment évoqué le fait que les adresses personnelles des procureurs fédéraux se trouvent sur leur permis de conduire - souvent exigé par des commerçants ou d'autres institutions - alors que les procureurs de la Couronne provinciale de l'Ontario bénéficient d'un permis de conduire où figure l'adresse d'un palais de justice.

Des causes de terrorisme devant la justice québécoise

ISMAËL HABIB > L'homme de 28 ans est accusé d'avoir tenté de quitter le Canada pour participer aux activités d'un groupe terroriste l'hiver dernier, ainsi que d'avoir fait une fausse déclaration en vue d'obtenir un passeport. Les détails de la cause font l'objet d'une ordonnance de non-publication. L'homme est le fils d'une Québécoise et d'un réfugié afghan. « Il y a des gens qui jouent dans la tête de nos enfants. C'est au gouvernement de les arrêter et de les renvoyer dans leur pays », a affirmé ce dernier à La Presse. En parallèle, Habib fait aussi l'objet d'accusations de violence conjugale.

EL MAHDI JAMALI ET SABRINE DJAERMANE > Le jeune couple du collège de Maisonneuve est accusé d'avoir tenté de quitter le Canada en vue de commettre un acte terroriste à l'étranger, de possession d'une substance explosive dans un but criminel, d'avoir facilité un acte terroriste et d'avoir commis un acte au profit ou sous la direction d'un groupe terroriste. Ils ont plaidé non coupable et risquent la prison à vie. Ils ont été arrêtés le 14 avril 2015 par la Gendarmerie royale du Canada (GRC), « par mesure préventive ».

UN ADO MONTRÉALAIS > Un adolescent montréalais a été jugé coupable, à la fin de 2015, d'avoir commis un vol à main armée dans un dépanneur afin de financer un voyage pour rejoindre le groupe État islamique. L'année précédente, il avait aussi tenté d'acheter un billet d'avion vers la Turquie avec la carte de crédit de son père. L'adolescent était en contact avec Martin Couture-Rouleau, auteur de l'attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu.

MEROUANE GHALMI > L'an dernier, le jeune homme est devenu le premier Québécois à accepter de porter un bracelet électronique parce que les autorités craignaient qu'il commette un acte terroriste. La GRC pouvait ainsi suivre ses déplacements à la trace. Selon un document judiciaire rendu public en mars dernier, Ghalmi était à la frontière syrienne, en 2013, lorsque les autorités turques lui ont mis la main au collet et l'ont renvoyé au Canada. La police prétend qu'il comptait rejoindre un groupe djihadiste.

DANIEL MINTA DARKO > L'homme de Dollard-des-Ormeaux a aussi accepté de porter un bracelet électronique, un mois après Merouane Gahlmi. « La GRC avait des raisons de craindre qu'il commette une infraction de terrorisme », a expliqué la procureure antiterroriste fédérale Lyne Décarie. Il a aussi accepté une interdiction de posséder un cellulaire et de communiquer par les réseaux sociaux avec des personnes en Syrie, en Turquie ou en Malaisie. Merouane Gahlmi et Darko ont l'interdiction de communiquer entre eux.

- Avec Gabrielle Duchaine, La Presse

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