La GRC a tenté d'espionner un journaliste de La Presse

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La GRC voulait démasquer la source qui avait fourni des informations sur des plans qu'elle attribuait à Adil Charkaoui.

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Un document classé «top secret» révèle comment des policiers de la GRC ont voulu espionner les déplacements et appels téléphoniques d'un journaliste de La Presse pour démasquer la source qui lui avait fourni des informations sur les plans terroristes attribués à Adil Charkaoui.

Ce document fait partie de la preuve déposée à la Cour fédérale récemment, dans le cadre d'une poursuite de 27,5 millions intentée par le Montréalais Abousfian Abdelrazik contre Ottawa.

M. Abdelrazik, qui a passé six ans coincé au Soudan sur la base de soupçons de terrorisme sans être accusé de quoi que ce soit, prétend que des représentants du gouvernement ont laissé filtrer des informations confidentielles à son sujet pour ternir sa réputation.

Pour se défendre, le gouvernement fédéral a déposé à la cour plusieurs documents sur la façon dont avaient été gérées les fuites médiatiques dans les dossiers de sécurité nationale.

Provoquer une rencontre

Une partie des documents concerne une enquête baptisée Standart, qui visait à identifier et accuser la source qui avait discrètement transmis à La Presse une étude sur un autre Montréalais soupçonné d'accointances terroristes: Adil Charkaoui.

En 2007, les journalistes Joël-Denis Bellavance et Gilles Toupin avaient dévoilé dans La Presse le contenu de cette étude du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS). Les espions canadiens y relataient notamment une conversation d'Adil Charkaoui qui évoquait un plan pour détourner un avion. Adil Charkaoui a toujours nié l'existence de cette conversation.

La GRC avait déterminé que le document obtenu par La Presse était authentique. Elle voulait identifier la source qui l'avait remis aux journalistes. Les policiers ont donc voulu lancer une équipe de filature aux trousses du reporter Joël-Denis Bellavance. Étant donnée la nature particulière de la cible, correspondant parlementaire dans un grand quotidien, ils ont dû obtenir une autorisation spéciale d'un gestionnaire de ce qu'on appelait le «secteur sensible».

Les policiers ont aussi demandé l'autorisation d'intercepter les numéros des appels entrants et sortants (mais pas le contenu des conversations) du téléphone du journaliste, une procédure appelée DNR, pour Dial number recorder.

«L'approbation du secteur sensible a été obtenue pour la surveillance du journaliste, mais le DNR n'a pas été approuvé, diminuant ainsi la possibilité d'identifier le responsable», précisent les policiers dans un «état de situation» rédigé en 2008.

Les enquêteurs prévoyaient à l'époque de distribuer des questionnaires à toute personne qui avait eu en main les documents compromettants sur Adil Charkaoui. «Il est à prévoir que le processus de questionnaires générera des communications entre la source et le journaliste, qui devraient fournir une opportunité d'observer la rencontre», écrivent les policiers. Ceux-ci ajoutent qu'il faudra d'abord obtenir une nouvelle autorisation de filature et épier M. Bellavance pour se faire une idée de sa routine. «D'autres outils d'enquête sont évalués pour compléter l'enquête avec succès», ajoutent les policiers. Le document est signé par un certain caporal E. Desormeaux, l'inspecteur Paul Mellon et un certain D. Gagnon.

Refus catégorique

Dans un autre document, la GRC note que Joël-Denis Bellavance a déjà été témoigné en cour sur son scoop. «Lors de son témoignage, il a refusé de nommer la personne qui lui a donné une copie de l'étude. Son avocat a plaidé avec succès qu'il devrait pouvoir garder la copie originale du document qui lui avait été coulé, car c'était sa copie de travail.»

Les documents ne précisent pas clairement si le plan de filature a finalement été exécuté. Pour finir, l'enquête n'a jamais permis d'identifier la source de La Presse.

«Cette enquête dure depuis près de quatre ans, et malgré nos meilleurs efforts, il semble qu'il n'y a aucune nouvelle avenue qui pourrait permettre le dépôt d'accusations dans cette affaire», résument les policiers dans leur rapport final.

«Estomaqué»

Joël-Denis Bellavance, qui a fouillé au fil des ans divers sujets sensibles comme le scandale des commandites et le traitement des prisonniers afghans par l'armée canadienne, était sous le choc, mardi. «Je suis estomaqué. La Constitution garantit la liberté de presse. Savoir que la GRC s'active de la sorte pour me surveiller, c'est inquiétant», a-t-il déclaré.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec a aussi réagi par la voix de sa présidente, Lise Millette. «C'est un danger pour la démocratie, c'est inquiétant pour la liberté de presse [...] Je ne peux même pas concevoir que des gens à la GRC aient cru que ça pouvait être une bonne idée. Voilà une occasion pour le nouveau gouvernement de marquer une différence et de réitérer le principe de protection des sources journalistiques», a-t-elle lancé.

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