Malgré sa famille au Canada, une mère colombienne est expulsée

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Contrainte de quitter le pays fin juin, Joanna... (Photo André Pichette, La Presse)

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Contrainte de quitter le pays fin juin, Joanna Martinez, 37 ans, laissera derrière elle ses deux petites filles, nées au Canada.

Photo André Pichette, La Presse

 

Anabelle Nicoud
La Presse

Une famille canado-colombienne est plongée dans la tourmente depuis qu'Immigration Canada a annoncé à la mère qu'elle devait quitter le pays avec ses deux filles aînées, tandis que le père et leurs deux plus jeunes filles peuvent rester ici.

«C'est inhumain.» Joanna Martinez, 37 ans, vit un véritable drame. Dans le salon de son appartement d'Anjou, modeste mais soigneusement tenu, elle raconte son histoire dans un anglais courant. Elle essaie de retenir ses larmes.

Sa vie vient de basculer. Immigration Canada lui a en effet annoncé qu'elle est interdite de territoire et qu'elle doit quitter le pays le 27 juin. Joanna Martinez ne doit pas partir seule: elle doit aussi emmener son frère Jacob, 19 ans, dont elle a la garde légale. Et ses deux filles aînées, Emily, 14 ans, et Megan, 9 ans. Cette décision épargne son mari, Fernando Suarez, qui a obtenu l'asile au Canada, et leurs deux plus jeunes filles, nées ici, et donc citoyennes canadiennes.

«Tout ce qu'on me dit, c'est d'oublier que j'ai une famille», s'indigne-t-elle.

Joanna a eu une vie tourmentée. Elle est née en Colombie, mais a grandi à New York, où sa mère s'est installée lorsqu'elle était enfant. Elle y est restée jusqu'au début de la vingtaine, illégalement. «Là-bas, ce n'est pas comme ici: tu peux vivre sans papiers», dit-elle. Elle est allée à l'école et parle un anglais américain impeccable.

Rencontre aux États-Unis

C'est aux États-Unis qu'elle a rencontré Fernando, un Colombien comme elle. C'est aussi là que leurs deux filles aînées sont nées: Emily et Megan ont la citoyenneté américaine. Mais tous deux ont choisi de repartir vers leur pays natal. «Je me sentais coincée aux États-Unis», se souvient-elle. Elle a aussi eu des démêlés avec la justice - elle était alors recherchée pour un vol à l'étalage commis quelques années plus tôt.

Mais dès que la famille a posé le pied en Colombie, les choses ont dérapé. Fernando est enlevé par les FARC, qui réclament une rançon de 50 000$. «Ils devaient penser qu'on était riches, parce qu'on venait des États-Unis», dit-elle. La jeune femme, enceinte de sa troisième fille, a d'abord cru à une blague. Sa belle-famille l'a convaincue du sérieux de la situation. Elle a réuni ses économies, qui couvraient une partie de la rançon. Mais ce n'était pas suffisant, et les FARC ont promis de tout faire pour qu'elle paye, quitte à s'en prendre à elle et à ses enfants.

Terrorisée, Joanna a fui au Canada.

Elle a demandé l'asile, sans succès. Pourtant, son mari, qui a réussi à échapper à ses geôliers quelques mois plus tard, l'a obtenu. «Comment est-il possible que la même histoire donne deux résultats différents, je n'ai jamais compris», s'étonne-t-elle encore aujourd'hui.

Au Canada, Joanna travaille, ses enfants vont à l'école, s'intègrent. Elle croit que ses problèmes sont derrière elle.

Mais le répit de la famille a été de courte durée. Fernando est mêlé à une affaire de vol: il est condamné à la prison. En attendant son pardon, il ne peut pas parrainer sa femme et ses deux filles, qui tombent donc dans les «limbes»administratifs. «C'est sûr que c'était la mauvaise chose à faire. Mais quand il est sorti de prison, il était changé. Il a rencontré Dieu et est redevenu l'homme que j'avais épousé», explique Joanna, qui est très croyante. Depuis, son mari travaille et n'a plus eu de soucis avec la justice.

Interdiction de territoire

L'expulsion de Joanna Martinez place toute la famille dans une situation inextricable: comme elle n'est pas citoyenne américaine, elle doit retourner en Colombie, un pays qui ne lui inspire que de la peur et où son mari ne peut retourner. Son mandat d'arrestation aux États-Unis lui vaut une interdiction de territoire au Canada, ce qui rend pratiquement impossible son retour ici. «Mon mari ne peut pas venir en Colombie, je ne peux pas venir ici. Il y a une ligne entre nous, qui sépare ma famille», dit-elle.

Un agent d'immigration lui a suggéré d'amener ses deux plus jeunes enfants avec elle. Mais ce n'est pas une option. «Pourquoi je les priverais d'un pays comme le Canada, où elles ont un futur et peuvent vivre dans la sécurité?», répond-elle.

Ses deux filles aînées, scolarisées à Montréal, n'en reviennent pas non plus. «Je ne veux pas partir, dit timidement Emily. Qu'est-ce que j'irais faire en Colombie?»

Plus aucun membre de la famille ne vit en Colombie. «Je n'ai que de la peur là-bas. Je ne veux même pas imaginer ce qui peut nous attendre à l'arrivée», raconte Joanna.

«J'en suis revenue au même stade que j'étais il y a huit ans, quand je suis arrivée au Canada. Je ne dors pas, je fais des cauchemars, je prie. J'ai la foi, mais parfois la foi m'abandonne», explique-t-elle.

La famille espère encore un miracle. L'avocate de Joanna tente d'obtenir un sursis.

Dans le salon trônent deux valises roses. Leur étiquette est bien en vue. «Vous les voyez? J'espère que je pourrai les rapporter au magasin. Je ne peux pas croire que je devrai partir et abandonner la moitié de ma famille.»

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