Inconduites sexuelles: des reproches faits à un important collectionneur

Le collectionneur François Odermatt, en janvier 2014, au... (Photo André Pichette, archives La Presse)

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Le collectionneur François Odermatt, en janvier 2014, au centre d'art l'Arsenal, à Montréal, lors de l'organisation de l'exposition d'une quinzaine d'oeuvres d'art de sa collection.

Photo André Pichette, archives La Presse

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Baisers forcés, mains baladeuses, comportements et langage déplacés, plainte pour agression sexuelle. Une douzaine de femmes et d'hommes ont rapporté à La Presse de tels agissements qui auraient été perpétrés au Québec et à l'étranger par le collectionneur d'art de renommée internationale François Odermatt. Celui-ci assure n'avoir jamais rien fait qui s'apparente à une inconduite sexuelle, évoquant une «nature chaleureuse».

L'artiste Natalie Reis dans une pièce du centre... (Photo fournie par Natalie Reis) - image 1.0

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L'artiste Natalie Reis dans une pièce du centre d'art l'Arsenal, en avril dernier, lors de la 10e foire Papier, alors qu'elle exposait une installation évoquant une agression sexuelle qu'elle dit avoir subie au même endroit en 2013.

Photo fournie par Natalie Reis

L'installation de Natalie Reis exposée lors de la... (Photo fournie par Natalie Reis) - image 1.1

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L'installation de Natalie Reis exposée lors de la 10e foire Papier, du 21 au 23 avril dernier, à l'Arsenal.

Photo fournie par Natalie Reis

Depuis l'affaire Harvey Weinstein, le producteur de cinéma hollywoodien accusé d'agressions sexuelles, le monde de l'art contemporain n'échappe pas à la vague de dénonciations. De grandes artistes visuelles telles Cindy Sherman et Jenny Holzer ont dénoncé des cas de harcèlement sexuel dans le monde de l'art. Et des milliers de femmes se sont jointes à elles dans le mouvement #NotSurprised (PasSurprises).

Au Québec, de telles dénonciations ont émergé ces dernières semaines, notamment visant François Odermatt, fils d'un marchand d'art français et collectionneur québécois qui figurait, l'an dernier, à la 66e place du club sélect des 100 plus grands collectionneurs d'art au monde, selon The artnet News Index.

Photographe montréalaise réputée, Éliane Excoffier connaît bien M. Odermatt. « Je l'ai rencontré à quelques reprises en 2002 dans des contextes professionnels et mondains. Il était visiblement en mode flirt avec les jeunes femmes, les mains baladeuses, devant tout le monde. Lors d'une de ces occasions sociales, je me suis retrouvée assise seule à côté de lui. Il m'a enlacée, a entré sa main dans mon pantalon et m'a touché une fesse. J'ai dû le repousser. "Mais pourquoi ? Tu m'aimes pas, ma jolie ?", m'a-t-il dit. C'était très malaisant. » 

Éliane Excoffier a recroisé François Odermatt l'année suivante, lors d'un anniversaire, au restaurant. Elle dit qu'il l'a embrassée sur la bouche, sans son consentement, devant son ami de l'époque. « Après, j'ai dit à mon ami que je ne voulais plus jamais me retrouver en sa présence, car cet homme avait la fibre d'un prédateur. » 

« Je n'ai aucun souvenir de ça », nous a dit François Odermatt au téléphone quand on a évoqué ces faits. 

Une plainte en 2013

La Presse a fait part à M. Odermatt d'une plainte à la police dont il a fait l'objet, il y a quatre ans, de la part de l'artiste visuelle Natalie Reis qui affirme avoir été victime d'un viol dans l'atelier du peintre Marc Séguin, au centre d'art l'Arsenal, dans Griffintown, lors de la vente d'un de ses tableaux au collectionneur.

Une enquête avait été déclenchée, mais le Directeur des poursuites criminelles et pénales n'a pas porté d'accusation contre François Odermatt, qui dit avoir proposé à la police de passer le test du polygraphe et qui soutient que la relation qu'il a eue ce jour-là avec Mme Reis était « consensuelle ». 

Natalie Reis a été atterrée par le résultat de l'enquête. 

« C'était ma parole contre la sienne. Il m'a textée après les faits, j'étais très fâchée. Je lui ai rendu l'argent. J'ai repris mon tableau. » 

Au printemps dernier, Natalie Reis a raconté cette histoire en l'intégrant dans une installation présentée lors de la 10e foire Papier, à l'Arsenal. Sans nommer son présumé agresseur. Cette affaire, qui n'a pas eu de suite judiciaire, a toutefois profondément troublé le président-fondateur de l'Arsenal, Me Pierre Trahan, et le peintre Marc Séguin. Me Trahan a dit à La Presse avoir été choqué. 

« D'autant que ça s'est produit chez nous, dit-il, pendant que j'étais en vacances. Des ébats dans les bureaux de l'Arsenal, non ! J'ai jamais blanchi François pour ça. »

Quant à Marc Séguin, il ne fréquente plus François Odermatt comme auparavant. « J'ai choisi le camp de Natalie Reis, dit-il. Criminel ou pas, son comportement était déplacé et irrespectueux. » 

Gestes déplacés

D'autres personnes ne veulent plus se retrouver en présence de François Odermatt. La collectionneuse Sandra Schlemm en fait partie. Elle raconte qu'en 2004, elle est allée assister, avec son mari, à la veillée funéraire de sa voisine, l'ancienne productrice Micheline Charest, morte subitement. Elle était en train de parler à quelqu'un, après que son mari eut quitté les lieux, quand François Odermatt l'aurait embrassée « de façon érotique » dans le bas du cou en la surprenant par derrière et en la tenant par la taille.

« Je me suis retournée rapidement, dit-elle. J'étais prête à frapper la personne qui se permettait une telle liberté. Il s'est mis à rire et s'est excusé. Je lui ai dit : "Mais vous faites quoi là ? Don't do that ! C'est inacceptable !" Il m'a alors dit "Relax !". Ce genre de comportement est complètement inacceptable. »

Sandra Schlem n'est pas la seule femme à avoir été embrassée dans le cou par surprise par M. Odermatt. Natalie Vansier, qui a travaillé dans le milieu de l'art, dit en avoir été témoin.

« Un jour, je l'ai vu embrasser une galeriste dans le cou lors d'une foire d'art alors qu'ils étaient en train de parler. Et je l'ai souvent vu flatter des femmes avec des mains baladeuses. »

François Odermatt dit que ça lui arrive d'embrasser des filles sans leur permission. « Ce n'est pas de nature sexuelle, dit-il. C'est amical. Je suis quelqu'un de super amical et chaleureux avec les gens. Ces gens-là, jamais je leur ai proposé de coucher avec moi. »

À New York

Une femme qui a travaillé avec lui, il y a deux ans à New York (et qui préfère rester anonyme compte tenu de son emploi actuel), a dit à La Presse avoir été embrassée de force. Lors d'un gala, elle se changeait dans une pièce quand le collectionneur serait entré sans frapper et aurait essayé de l'embrasser sur la bouche en lui tenant la nuque.

« C'était la première fois que je le rencontrais. Je n'ai pas su comment réagir. » Questionné là-dessus, François Odermatt dit n'avoir aucune idée de ce dont il s'agit.

Quelques semaines plus tard, à l'occasion d'une fête privée, cette même femme était allée acheter du vin et du champagne avec M. Odermatt. Elle affirme qu'il a alors essayé de lui toucher les seins dans le magasin. « Un commis a même demandé si tout allait bien, dit-elle. À l'extérieur, il a recommencé. J'ai failli lâcher ma caisse de vins. C'était complètement inapproprié. »

Natalie Vansier dit avoir aussi été témoin d'un gros malaise en la présence de François Odermatt. « Après un vernissage, lors d'un dîner, des artistes de l'étranger en visite à Montréal m'ont dit que pendant le repas, il leur avait montré des vidéos de lui en train de se faire faire un blow job et qu'ils avaient été très inconfortables. »

Claques sur les cuisses

Une employée de galerie d'art, qui a également requis l'anonymat, dit aussi avoir eu une expérience désagréable avec François Odermatt dans le passé. 

« Un jour, il est venu à la galerie. J'étais assise dans mon bureau. Il est arrivé par derrière, s'est mis à m'embrasser avec la langue dans le cou et à respirer dans mon oreille de façon suggestive. Avec des bruits rauques dégueulasses. Je me suis levée. Il s'est assis à ma place et s'est mis à me claquer derrière les cuisses. Dans ces moments-là, on ne sait pas comment réagir, surtout qu'une autre personne était dans la pièce et a figé complètement. »

Une autre fois, cette femme s'était rendue avec une amie assister à une exposition dans un musée montréalais. Elles avaient fait la file pour entrer. M. Odermatt s'y trouvait avec une femme. « Mon amie avait une robe avec une ouverture dans le dos. Il s'est mis à lui caresser le dos et le haut des fesses. Mon amie m'a regardée, livide. La femme qui accompagnait M. Odermatt a dit : "Tu vas finir par t'habituer !" J'ai pris M. Odermatt à part et il m'a demandé si je me rasais la chatte. C'est inacceptable. » 

Sur ces allégations, François Odermatt a répondu : « Je ne dis pas que c'est faux, mais je ne m'en souviens pas. »

Autres gestes

Une ancienne stagiaire de l'Arsenal affirme que « malgré la vigilance des propriétaires de l'Arsenal », François Odermatt y a multiplié les gestes déplacés. Lors d'un souper, il aurait voulu l'embrasser et s'est mis à embrasser toutes les filles autour de la table.

Invitée à ce souper, Sophie Pouliot s'en souvient très bien : « Il m'avait aussi embrassée sur la bouche devant une quinzaine de personnes sans que j'aie pu faire quoi que ce soit. J'ai pincé les lèvres et essayé de me tourner pour l'en empêcher. »

« Je ne me souviens pas de ça. C'est vrai que je suis d'une nature plutôt chaleureuse. J'embrasse aussi les garçons. Je suis quelqu'un d'expressif en public. Ça n'a rien à voir avec l'histoire de Natalie Reis. On ne parle pas de la même chose », explique François Odermatt.

Mais vous convenez qu'embrasser sans consentement peut choquer ? a demandé La Presse. « Ça peut arriver, répond M. Odermatt. Mais chaque personne est différente et interprète différemment. »

Une attitude connue

« Ça fait des années qu'on parle des agissements de François Odermatt, dit un galeriste montréalais réputé. On a notifié à nos employées de faire en sorte de ne jamais se retrouver isolées en sa présence. Mais on fait affaire avec lui, car c'est un gros acheteur d'oeuvres d'art. »

Un autre galeriste raconte que M. Odermatt a « agrippé » une de ses clientes un jour. « De grande taille, elle a réagi en lui disant que s'il ne la lâchait pas, elle allait lui mettre un coup. »

« Oui, il a des mains baladeuses, ajoute un collectionneur qui connaît François Odermatt depuis 20 ans. Je l'ai vu dans des réceptions. C'est un homme très tactile. Ça ne plaît pas à tout le monde. Je ne le vois pas nécessairement dans le rôle d'agresseur. Mais il aime les femmes et le leur dit. »

Une historienne de l'art renommée à Montréal corrobore cette vision des choses. « Son attitude est parfois déplacée en public, dit-elle, mais cela relève plutôt de la grossièreté. »

Pierre Trahan connaît le collectionneur depuis huit ans. « Tout le monde sait qu'il est assez ouvert sur le sexe. François a eu des gestes déplacés. J'en ai vu. Je l'ai averti de ne pas agir à l'Arsenal comme dans ses soirées dans des galeries d'art à l'étranger. On ne peut pas faire ça chez nous. On a des lois. Je n'accepte pas ça. J'ai été clair avec lui, il y a cinq ou six ans, et il a arrêté. »

Marc Séguin ajoute : « Ma blonde n'est pas capable de tolérer François à moins d'un kilomètre, car elle n'aime pas ses comportements. Mais je connais plein de femmes qui pensent différemment, qui estiment que c'est un fanfaron et qu'il est drôle. C'est quelqu'un qui aime les femmes et pose des gestes sans être à l'écoute des signes. » 

Des excuses ? 

François Odermatt dit avoir pu mal agir à l'occasion : « C'est sûr que j'ai peut-être eu certains gestes maladroits, je ne dis pas que je n'ai jamais pu faire quelque chose qui ait offensé quelqu'un. » 

Êtes-vous prêt à vous excuser ? « Ça dépend de quels gestes, répond-il. Si quelqu'un veut une excuse parce que je lui ai fait un bisou sur la joue sans le lui demander, alors oui, je n'ai pas de problème avec ça. Mais je n'ai pas fait d'acte criminel. Je suis sûr que vous avez eu des témoignages de gens qui ont dit que François, il n'a pas de malice. Il est super sympa. On l'adore. Parce qu'une accusation du type de celle de Natalie Reis, c'est la seule que j'ai eue dans ma vie. C'est arrivé une fois. J'ai assez de succès avec les femmes en général. Je n'ai pas besoin de faire ça. »




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