Les sans-papiers de Montréal à la merci des propriétaires

Martha et Javier ont quitté le Mexique en... (Photo Martin Tremblay, La Presse)

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Martha et Javier ont quitté le Mexique en 2008 avec leur fils aîné. Le petit Juan, citoyen canadien, est né ici, à Montréal, il y a six ans.

Photo Martin Tremblay, La Presse

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Ils ont peur des voisins, encore plus des propriétaires. Pour eux, le simple fait de signer un bail ou de payer une facture d'électricité engendre un risque d'être démasqué. Alors pas question de se plaindre de la présence de moisissures ou de bestioles ou encore d'une hausse illégale de loyer. Au Québec, les clandestins sont des proies faciles pour les propriétaires mal intentionnés. Et ils n'ont aucun recours.

Martha et Javier (noms fictifs) connaissaient la propriétaire depuis près de six ans. Ils la considéraient comme une amie. Ils lui faisaient confiance. Tout a changé le jour où ils ont reçu un avis de renvoi vers le Mexique.

Ce jour-là, la femme a fait remplacer la serrure de l'appartement qu'ils occupaient à Montréal. Elle a gardé tout ce qu'il y avait à l'intérieur. Lorsqu'ils ont parlé d'appeler la police, elle a menacé de les dénoncer aux services d'immigration.

C'était en janvier dernier. Cela faisait déjà huit ans que Martha et Javier vivaient au Québec ; ils ont quitté le Mexique en 2008 avec leur fils aîné. Le petit Juan, citoyen canadien, est né ici, à Montréal, il y a six ans.

Au fil des années, le couple a tout tenté pour obtenir sa résidence permanente. Début 2017, ses derniers espoirs sont partis en fumée. L'ultime recours, une demande pour considérations humanitaires, a été rejeté. On a donné à la famille deux semaines pour quitter le pays.

Après quelques jours de réflexion, ils ont décidé de rester. « Juan est né ici. Il n'y a rien pour lui au Mexique. Il aura une bien meilleure vie au Canada », explique sa maman.

Du jour au lendemain, ils sont devenus des illégaux. Et ils ont fait comme font tous les nouveaux illégaux, ils ont déménagé en catastrophe.

« Quand une personne décide de rester sur le territoire malgré un ordre de renvoi, elle va changer de logement » pour ne pas être retracée par les autorités, explique Romina Hernandez, organisatrice communautaire au P.O.P.I.R. - Comité Logement, qui vient notamment en aide à des clandestins.

Pour disparaître, dit-elle, les gens abandonnent du même coup des voisins, un réseau, une vie de quartier et tous ses services et même l'école des enfants.

C'est ce qu'ont fait Martha et Javier. En plus, ils ont été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient.

Quand la nouvelle est tombée, le couple n'a eu que très peu de temps pour s'organiser. Il fallait trouver rapidement un endroit où aller. Une amie a accepté de les héberger temporairement. Impossible, toutefois, de déménager les meubles.

« On a raconté notre situation à la propriétaire, avec qui on s'était toujours si bien entendus, dit Javier. On a proposé de payer un autre mois de loyer pour laisser nos choses dans l'appartement le temps de décider quoi faire avec. Je ne comprendrai jamais pourquoi elle a fait ce qu'elle a fait. »

Chez celle qui les hébergeait, le couple n'a apporté que quelques vêtements, des jouets pour le petit Juan et les papiers importants. Tout le reste, lits, sofa, électros, téléviseur n'auront jamais pu être récupérés. « On a perdu au moins 10 000 $ », croit Javier.

Lorsque des amis à eux se sont présentés à l'appartement pour récupérer les meubles, la propriétaire a d'abord dit que le couple n'avait pas payé son loyer et qu'elle avait donc saisi les meubles.

« On avait donné l'argent au concierge, jure Javier. Le concierge a dit qu'il avait perdu l'argent. Il l'a dit à la propriétaire, que c'était de sa faute. Mais elle n'a pas voulu nous redonner nos choses. »

Lorsque le couple a insisté, elle a menacé de le dénoncer. Elle a tout gardé.

« On ne pouvait rien faire, dit Martha. On ne pouvait pas appeler la police. Ils nous auraient renvoyés au Mexique. »

À l'époque, elle tremblait à la simple idée de traverser la rue au mauvais endroit et de se faire prendre. Imaginez prendre le téléphone pour appeler la police ou s'adresser à la Régie du logement.

SANS RESSOURCES

« Les gens [dans cette situation] ont très peu de recours. Ils ne porteront pas plainte de peur de devoir s'identifier. Sans compter que les jugements [de la Régie] sont publics. Ils ne veulent pas voir leur nom se retrouver là », explique Romina Hernandez.

Dans le cadre de son travail, elle a entendu plusieurs histoires de propriétaires qui ont exploité leurs locataires parce qu'ils étaient clandestins. « Quand ils soupçonnent [qu'ils n'ont pas de papiers], c'est là qu'ils abusent. ».

Elle raconte que des propriétaires forcent des locataires à faire gratuitement certaines tâches dans l'édifice qu'ils habitent. D'autres refusent de signer un bail pour pouvoir les évincer à tout moment. « Ils ont un toit sur la tête, mais ils sont toujours à risque de le perdre. »

Claire Abraham, organisatrice communautaire au Projet Genèse dans le quartier Côte-des-Neiges, évoque le même phénomène. « Le propriétaire se sent beaucoup plus à l'aise de ne pas effectuer les travaux nécessaires ou d'augmenter le loyer. La personne ne voudra pas faire de bruit alors elle va simplement accepter. »

Idem pour les problèmes de salubrité. « Un cas très fréquent est celui des punaises de lit. Les gens ne se plaignent presque jamais. Il y en a qui restent aux prises avec ce problème durant des années », dit Mme Hernandez.

« RIEN À NOTRE NOM »

Déjà sans ces obstacles supplémentaires, il est particulièrement compliqué pour un sans-papiers de trouver un logement. Beaucoup de propriétaires exigent des références avant de prendre un locataire, ce que les clandestins ne peuvent pas faire. D'autres exigent de voir des pièces d'identité ou des preuves de revenus.

« Beaucoup exigent des choses qu'ils n'ont pas le droit d'exiger comme le numéro d'assurance sociale ou le relevé d'emploi. Pour [le clandestin] ça veut dire que le logement n'est pas accessible. »

Pour se reloger, Martha et Javier ont pu compter sur l'aide de leurs proches et du P.O.P.I.R. - Comité Logement. « Nous dépendons des autres pour tout : l'électricité, l'internet, le bail. Il n'y a rien à notre nom. C'est ça le plus difficile. Nous étions complètement autonomes avant », dit la femme.

Le bail du petit trois et demie qu'ils habitent depuis quelques mois n'est pas à leur nom.

Lorsqu'ils ont pris possession du logement, ils ont découvert que l'ancien locataire n'avait pas prévenu Hydro-Québec de son départ. La facture qu'ils payent chaque mois est encore à l'ancien nom. Un coup de chance.

Pour se brancher à l'internet, ils ont utilisé une fausse identité et une carte de crédit prépayée.

Les premières semaines, toute la famille a dormi à même le sol. Les parents n'avaient pas les moyens de racheter des meubles. Grâce à des dons, ils ont maintenant des lits gonflables, un sofa, une table et même quelques jouets pour Juan.

- Avec la collaboration d'Isabelle Hachey, La Presse




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