Dans la peau d'une sans-papiers

5h30, métro Saint-Michel. Des entreprises de la région de Montréal ont... (Photo Martin Tremblay, La Presse)

Agrandir

Photo Martin Tremblay, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page
Soledad Peireira (nom fictif)

collaboration spéciale

La Presse

5h30, métro Saint-Michel. Des entreprises de la région de Montréal ont désespérément besoin de bras, au point d'accueillir le premier travailleur venu sur leurs terres, dans leurs usines ou dans leurs entrepôts. Sans le moindre papier d'identité, notre collaboratrice d'origine latino-américaine a infiltré des agences de placement qui recrutent au métro Saint-Michel et qui paient en argent comptant. Elle raconte sa dure expérience dans la peau d'une travailleuse clandestine.

Au coeur d'un réseau de travail au noir

Il n'est pas encore 6h du matin et le métro Saint-Michel grouille de monde. Il y a pourtant longtemps que je ne me suis pas sentie aussi seule. Seule et perdue.

Autour de moi, les gens se pressent. Ils se sont levés aux aurores pour s'assurer une place à bord de l'une ou l'autre des fourgonnettes garées à proximité de la station de métro. Ils ont intérêt à ne pas traîner s'ils veulent travailler aujourd'hui.

Je vois des Latinos, des Haïtiens, des Arabes, des Indiens et des Bangladais. Les Nations unies rassemblées dans le stationnement d'un McDonald's du boulevard Saint-Michel. À une exception près: je ne vois pas un seul Québécois de souche.

Je me trouve au coeur d'un réseau plus ou moins souterrain d'emplois payés à la petite semaine pour combler la pénurie de main-d'oeuvre dans les entrepôts, abattoirs, fermes, usines et autres entreprises de la région de Montréal.

Ici, on a besoin de bras. À tel point qu'il n'est pas rare que l'on vous embauche sans vous poser de questions. Sans même vous demander votre nom.

Cette indifférence me facilite la tâche. À la demande de La Presse, je me suis glissée dans la peau d'une travailleuse clandestine à Montréal.

La mission: infiltrer des agences de placement «fantômes» qui offrent du travail au noir à l'insu - ou avec l'accord tacite - des employeurs. L'objectif: vérifier à quel point il est facile de trouver du travail à Montréal quand on n'a aucun papier.

Comme je vais bientôt le découvrir, la difficulté ne sera pas tant de me faire embaucher que de me rendre au bout d'une journée de boulot sans crouler d'épuisement.

Dans le métro, j'ai abordé un Latino-Américain qui m'a guidée jusqu'ici. Il marchait si vite que je devais trottiner pour garder le rythme. Chemin faisant, il m'a expliqué que les agences recrutaient dans trois stationnements autour du métro Saint-Michel: celui du Pharmaprix, celui de la station Ultramar et ici, dans celui du McDonald's. Il m'a parlé de quelques recruteurs, dont ceux qui paient un peu moins cher, mais comptant.

Ce matin, personne ne semble avoir de boulot pour moi. Une agence ne prend que des travailleurs «déclarés», c'est-à-dire munis de papiers en règle. Une autre ne prend que des hommes. Une autre encore a déjà rempli toute une fourgonnette.

J'arrive trop tard.

Je me sens déroutée. Je ne sais pas à qui m'adresser, à quelle porte cogner. Je n'ai aucun réseau.

Ça me rappelle mon arrivée au Canada, sans permis de travail, avec mon fils de 3 ans. Pour fuir son père, un coureur de jupons, j'avais tout laissé derrière moi, en Amérique latine.

À Montréal, j'avais appris à la dure, en travaillant de nuit dans un atelier de textile de la rue Chabanel, dans le «quartier de la guenille». Une nuit, je m'étais brûlé la main avec un pressoir. Le superviseur n'avait pas réagi. Une travailleuse compatissante avait appliqué du dentifrice sur la brûlure pour calmer la douleur en attendant l'arrivée du premier autobus, à 5h du matin.

Vingt ans plus tard, je replonge dans ce monde obscur pour La Presse. Un monde dur, où les patrons, les superviseurs, les collègues et les agences exploitent la vulnérabilité de clandestins qui n'ont pas les moyens de se défendre. Un monde où on ne peut faire confiance à personne ; ce sont parfois des gens issus de notre communauté qui nous exploitent de la pire façon.

JOUR 1

Le bal des kiwis

J'avais griffonné ses coordonnées sur une copie du journal Métro. «Déclaré ou pas?», m'a demandé Mayra quand je l'ai appelée pour lui demander du travail, hier soir. J'ai répondu que je ne préférais pas. Elle m'a donné rendez-vous ce matin, à 5h30, dans le stationnement d'Ultramar, près du métro Saint-Michel.

Quand j'arrive à la station-service, la fourgonnette est déjà presque pleine. Je prends la dernière place libre. Un homme s'installe sur un banc de plastique posé entre deux sièges. Peu avant 6h, nous prenons la route.

Je n'ai aucune idée où l'on va.

Je m'enquiers auprès de mon voisin, qui n'en sait pas davantage. La fourgonnette roule pendant une quarantaine de minutes en direction de Boucherville. À bord, personne ne souffle mot.

La fourgonnette se gare finalement à l'arrière d'un entrepôt, dans un quartier industriel. J'ai le temps de voir des camions charger leurs cargaisons avant que l'on nous fasse entrer par une petite porte. Ce qui me frappe surtout, c'est qu'on ne nous parle pas. Nous sommes des moutons. Des numéros.

À l'intérieur de l'entrepôt, il y a une centaine de travailleurs, tous de nationalités différentes. Les Latinos sont peu nombreux. Il y a une salle de prière pour les musulmans.

On me place en bout de ligne d'une chaîne d'emballage de kiwis. Mon travail consiste à prendre les kiwis - préalablement sélectionnés, pesés, étiquetés et emballés dans des contenants de plastique - et à les empiler dans des boîtes, prêts à l'expédition.

C'est très stressant, parce que la chaîne est toujours en mouvement. Il me faut empiler les contenants sans m'arrêter. Ça va très vite. Si je perds le rythme, les kiwis s'accumulent et forment un bouchon devant moi. Le superviseur me sermonne, il m'ordonne de prendre deux ou même trois contenants à la fois, mais je n'y arrive pas. C'est trop lourd.

En après-midi, on nous apporte des boîtes de poires. Je dois appuyer fortement sur chaque poire et jeter celles qui sont trop molles. Au bout d'un certain temps, j'ai du mal à enfoncer mes doigts endoloris dans la chair. J'essaie de penser à autre chose d'ici la fin du quart de travail, à 16h. C'est impossible. Les 30 dernières minutes me semblent éternelles.

JOUR 2

Coincée à la campagne

La fourgonnette oscille dangereusement sur la route sinueuse qui nous mène vers une terre agricole de la région de Saint-Hyacinthe. Nous avons quitté le stationnement du McDonald's à 6h, ce matin, mais la conductrice s'est égarée en route et tente maintenant de rattraper son retard. Elle roule beaucoup trop vite et sort de la voie à plusieurs reprises. Nous sommes terrifiés.

Quand nous arrivons enfin à destination, vers 7h30, plusieurs travailleurs sont déjà à l'ouvrage. Ils ont pris les meilleures places, à bord des tracteurs, où l'ensemencement est moins éreintant. Notre travail consiste à suivre les tracteurs à pied et à planter un bulbe d'oignon dans chaque sillon laissé vacant.

À côté de ça, l'entrepôt de kiwis, c'était le Club Med.

Je vais devoir me pencher et me relever, à des milliers de reprises, sur des kilomètres de terre mouillée. C'est inhumain. «La première fois, ça m'a pris huit jours pour m'en remettre, me confie une travailleuse. Je devais sauter à pieds joints pour monter les escaliers; je n'arrivais plus à plier les jambes. Ce n'est pas un hasard si personne ne veut du travail à la campagne.»

Je me dis que je n'y arriverai jamais. Au bout de 15 minutes, j'entends le conducteur du tracteur discuter avec un autre homme. «Combien de monde tu as demandé? On est déjà 20, et un autre groupe arrive. On est trop nombreux.»

L'homme s'approche de notre groupe. «Je n'ai pas besoin d'autant de monde. Vous quatre, vous devez partir», dit-il en nous pointant. Je dois avouer être secrètement soulagée. Les trois autres travailleurs ciblés sont furieux. Nous n'avons aucun moyen de quitter cet endroit, puisque la conductrice de la fourgonnette ne fait pas partie des planteurs dont les services ne sont plus requis.

Évidemment, rien ne sert de chercher à être dédommagés pour cette journée de travail perdue. Tout le monde se moque bien du fait que nous nous soyons levés à 4h du matin pour nous retrouver coincés à ne rien faire au milieu d'un champ d'oignons.

Parmi les travailleurs remerciés, il y a Teo, un Mexicain dans la cinquantaine qui a épuisé tous ses recours à l'Immigration et qui doit être expulsé dans une semaine. Il me raconte avoir déjà vu un homme s'écrouler en plein champ, incapable de se relever. «Je n'arrive pas à comprendre pourquoi on pousse les travailleurs à bout», me confie-t-il.

Nous patientons au bord de la route quand une voiture s'arrête à notre hauteur. À bord, deux Québécois nous offrent de nous ramener à Montréal. Ils nous déposent au métro Saint-Michel.

Retour à la case départ.

Nous contactons des recruteurs. Une femme nous donne rendez-vous le lendemain, à 5h30, dans le stationnement du McDonald's. Elle nous dit de chercher la fourgonnette rouge.

JOUR 3

Des sacs aux pieds

Teo est déjà sur place quand j'arrive au McDonald's. Il s'est levé avant l'aube pour faire le trajet à pied. 

La fourgonnette rouge nous conduit dans un entrepôt de Laval où l'on emballe des aliments pour divers clients. Il y a de nombreux Québécois sur place. Ce sont des travailleurs réguliers, embauchés directement par l'entreprise. Nous sommes les «temporaires», ceux qu'on appelle à la rescousse pour boucher les trous.

L'ambiance me semble lourde, presque hostile. Les «réguliers» ne nous adressent pas la parole. La plupart nous ignorent carrément, comme si nous étions invisibles.

Les instructions sont minimales. Un chef d'équipe nous tend des gants hygiéniques, un sarrau et un bonnet pour couvrir nos cheveux. Il nous dirige, Teo et moi, dans une salle réfrigérée, où il nous explique qu'il faut remplir un à un de petits contenants de fruits, de yogourt et de céréales.

Évidemment, personne ne m'avait dit que j'aurais à passer huit heures à l'intérieur d'un frigo géant.

À la pause du matin, j'ai les pieds tellement gelés que j'ai du mal à marcher. «Attends», me dit la seule employée qui me semblait accueillante. Elle va chercher deux sacs de pain vides. «Tiens, mets ça dans tes pieds», me conseille-t-elle.

Je n'y croyais pas, mais son truc fonctionne à merveille.

JOUR DE PAIE

En principe, les travailleurs recrutés autour du métro Saint-Michel sont payés 10 $ de l'heure et récupèrent leur paie le vendredi de la semaine suivante. En réalité, c'est souvent plus compliqué.

Mayra a été prompte à glisser quatre billets de 20 $ dans une enveloppe, pour huit heures passées à trier des kiwis et des poires dans un entrepôt de Saint-Hyacinthe.

Mais il m'a fallu des semaines et beaucoup d'insistance auprès d'un certain Edgardo pour récupérer les 160 $ gagnés pour deux jours de travail dans la salle réfrigérée de Laval.

Pour des raisons de sécurité, Soledad préfère ne pas dévoiler son identité. Ses propos ont été recueillis par Isabelle Hachey et Yvon Laprade. Elle a choisi de verser l'argent récolté dans le cadre de ce reportage à l'Association des travailleurs et des travailleuses temporaires d'agences de placement.

__________________________________________________

Des recruteurs sur la défensive

Sur la défensive, deux des trois recruteurs pour lesquels Soledad Peirera a travaillé dans le cadre de notre reportage ont tenté de s'expliquer à La Presse.

Mayra Rodriguez (pour l'entrepôt de fruits de Boucherville): «Je n'ai rien à cacher, je suis un livre ouvert. Je paie avec des chèques, jamais avec de l'argent liquide, sauf si c'est pour trois ou quatre heures de travail. Je ne veux pas avoir de problème avec le gouvernement et l'Immigration, et je ne triche pas avec le système. Je m'assure que mes employés sont en règle et je n'embauche pas de sans-papiers.»

Edgardo (pour l'entrepôt réfrigéré de Laval): «Moi, je ne fais que conduire la camionnette. Ce n'est pas moi qui s'occupe de l'administration de l'agence [Les rivières], mais je n'ai entendu personne faire allusion à du travail au noir. D'après moi, l'agence paie les employés selon les règles, à un salaire de 11,25 $ de l'heure, et ça se fait par dépôt direct.»

Blanca (pour la terre agricole à Saint-Hyacinthe): Nous avons laissé plusieurs messages dans sa boîte vocale, mais sans succès. La responsable de l'agence n'a pas rappelé.

49%
des sans-papiers de Montréal ont travaillé et reçu un salaire dans les trois derniers mois
50%
de ces employés clandestins travaillaient à la journée ou sur appel
20%
de ces travailleurs sans-papiers sont payés par une agence de placement

Source: données préliminaires d'une étude sur les migrants sans statut menée par l'Institut de santé publique de l'Université de Montréal




À découvrir sur LaPresse.ca

publicité

publicité

Les plus populaires : Actualités

Tous les plus populaires de la section Actualités
sur Lapresse.ca
»

publicité

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer