Chapitre 3: La disgrâce d'un directeur d'école

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Henry Emmanuel Roberts, ex-directeur d'une école du Queensland, en Australie. Sa mémoire est désormais entachée par des allégations à caractère sexuelle d'anciens élèves, dont Grant Mathiesen.

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Isabelle Hachey

Il y a des éducateurs qui marquent l'esprit de générations d'élèves. En Australie, Henry Emmanuel Roberts est de ceux-là.

«Son exemple s'est imprimé de façon indélébile sur mon propre caractère, et je suis certain que ç'a été le cas pour des milliers de jeunes Australiens», a déclaré le gouverneur du Queensland, Paul de Jersey, en posant la première pierre du Roberts Centre for Learning and Innovation, le 25 novembre 2015.

C'était une belle cérémonie, se souvient Peter Roberts, fils de l'ancien directeur de l'Anglican Church Grammar School, communément appelée Churchie, l'une des écoles anglicanes les plus prestigieuses de Brisbane. «La place de mon père dans l'histoire de Churchie est importante», souligne-t-il.

Directeur de l'établissement de 1947 à 1969, Henry Emmanuel Roberts a fait de cette école autrefois modeste l'une des plus grandes - et des plus riches - du Queensland. C'était un réformateur, respecté de tous.

Jusqu'à ce qu'il ne tombe en disgrâce. À peine trois mois après la cérémonie honorant sa mémoire, le conseil scolaire a reculé: son nom ne serait finalement pas associé à la future bibliothèque ultramoderne de Churchie.

Les médias parlaient de «scandale» et de «camouflage».

D'anciens élèves disaient avoir été agressés sexuellement à l'école à l'époque où M. Roberts en était le directeur. Selon le conseil scolaire, la réponse du directeur à ces agressions ne correspondait pas aux «normes sociales actuelles».

Au coeur des allégations ayant mené à la décision du conseil scolaire se trouve le témoignage crève-coeur de «John», qui affirme avoir été sodomisé à l'âge de 12 ans par le surveillant de son dortoir et par un autre homme, en 1967. Alerté, le directeur Roberts n'aurait pas levé le petit doigt... sauf pour battre l'enfant à coups de canne dans le but de le réduire au silence.

Derrière «John», le nom d'emprunt qui lui a été attribué dans des reportages en Australie, il y a Grant Mathiesen.

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Extrait d'un journal australien faisant état des conclusions du... (IMAGE TIRÉE DU SITE WEB DU COURIER-MAIL DE BRISBANE) - image 2.0

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Extrait d'un journal australien faisant état des conclusions du livre Little Fish and Sweeth, du journaliste d'enquête Matthew Condon

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L'histoire de John figure en bonne place dans Little Fish are Sweet, un livre-choc qui prétend lever le voile sur des réseaux de pédophilie et de corruption à Brisbane, publié en novembre 2016 par le journaliste d'enquête australien Matthew Condon.

«Il est maintenant au début de la soixantaine. Les semaines, puis les mois qui changeront la vie de cet homme ont commencé au début de 1967, quand il est devenu pensionnaire», écrit Matthew Condon. «John, comme nous allons l'appeler, pensait qu'il s'embarquait dans une grande aventure.»

«J'étais excité», a raconté Mathiesen au reporter australien. Cette description du garçon enthousiaste dont l'innocence allait bientôt voler en éclats ne concorde pas avec le témoignage donné par Mathiesen à d'autres journalistes, sous le pseudonyme de Jacob Bernstein, selon lequel son enfance a été brisée par une agression brutale perpétrée au Japon en 1965.

Nulle part, dans Little Fish are Sweet, n'est-il question de cette première agression, qui aurait eu lieu 18 mois plus tôt à l'école internationale St. Mary de Tokyo.

Interrogé par La Presse, Mathiesen soutient en avoir discuté avec Condon, mais que ça n'intéressait pas ce dernier. Le journaliste n'a pas répondu à nos courriels.

Mathiesen a déjà affirmé que sa vie avait été «gravement compromise» par l'agression commise par deux frères québécois au Japon. «Pour vous donner un exemple de cet effet sur moi, j'ai tenté de me suicider à 12 ans», a-t-il écrit à leur supérieur.

Dans Little Fish are Sweet, John raconte également avoir tenté de se suicider à 12 ans, mais attribue cette fois son geste désespéré au viol dont il dit avoir été victime en Australie.

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Si le scandale de la pédophilie au sein de l'Église n'épargne aucune région du monde, nulle part n'a-t-il été aussi écrasant, ces dernières années, qu'en Australie. En 2013, une commission royale d'enquête a entrepris de déterrer tous les cas d'agressions sexuelles dans les écoles du pays. Pour le clergé, les révélations embarrassantes se succèdent à un rythme effarant.

Meurtrie, l'Église fait son mea culpa. Et cherche la rédemption en offrant de réparer ses torts à coups de millions de dollars.

À l'automne 2015, le diocèse anglican de Brisbane a annoncé qu'il rembourserait les droits de scolarité aux parents des élèves ayant été agressés sexuellement dans ses écoles.

L'un des premiers à avoir bénéficié de cette politique unique en Australie est Grant Mathiesen. Sa mère aurait obtenu un remboursement de 55 000 $ en décembre 2015 après avoir communiqué avec le diocèse de Brisbane.

Une source proche de l'archevêché nous a confirmé que toutes les correspondances avec June Mathiesen avaient eu lieu par écrit. Or, en décembre 2015, la dame de 86 ans souffrait de démence depuis déjà quelques années.

Mathiesen admet avoir lui-même reçu une compensation de la part du diocèse de Brisbane, mais refuse d'en dévoiler le montant.

Il pourrait bientôt profiter d'un programme national qui offre une compensation à chaque victime, jusqu'à concurrence de 150 000 $ pour les actes les plus graves, comme la sodomie.

Mathiesen a clamé avoir été sodomisé par le surveillant de dortoir Harry Wippell sur plusieurs tribunes. Il n'a toutefois jamais accusé Wippell de l'avoir sodomisé lors de l'enquête préliminaire de ce dernier, en septembre 2008. À l'époque, Mathiesen ne l'accusait que d'attouchements.

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On ne saura jamais si Harry Wippell a commis des actes pédophiles à Churchie. La rumeur courait à l'époque, à tel point qu'il a fini par être renvoyé par le directeur Roberts. Des décennies plus tard, quatre plaignants - dont Grant Mathiesen - se sont manifestés. L'ancien surveillant de dortoir a fait face à 14 chefs d'accusation d'attouchements et d'attentats à la pudeur.

En avril 2010, Wippell a été acquitté de cinq premiers chefs.

L'homme de 73 ans n'a toutefois jamais été jugé sur les chefs restants, dont ceux qui concernaient Mathiesen: un cancer du cerveau l'a emporté six mois plus tard.

Les allégations de Mathiesen n'ont donc jamais subi l'épreuve des tribunaux. Mais la version des faits qu'il a livrée à la cour lors de l'enquête préliminaire diffère passablement du témoignage de «John».

Dans Little Fish are Sweet, John raconte avoir été déshabillé, huilé et photographié par un complice pédophile de Wippell. Lors de l'enquête préliminaire, Mathiesen a pourtant déclaré n'avoir «aucune connaissance de photos déplacées».

Comme dans le cas du frère Lambert au Japon, Mathiesen a raconté au cours de ces audiences qu'il n'avait d'abord cherché que des excuses de la part de Wippell, dans l'espoir que cela l'aiderait à tourner la page. Il a aussi assuré qu'il ne souhaitait pas obtenir de compensation financière.

Mathiesen a ensuite déclaré qu'il n'avait jamais été témoin d'autres actes pédophiles dans sa jeunesse: «Je ne peux me rappeler, à aucune école où je suis allé, avoir jamais entendu parler de quelqu'un qui ait touché des enfants», a-t-il dit.

Dans cette déclaration sous serment, il n'était pas question d'une agression précédente dans une école du Japon.

Pas question, non plus, des coups de canne prétendument administrés par Henry Emmanuel Roberts.

Qu'à cela ne tienne: le 21 avril, les notables de Churchie ont inauguré en grande pompe la «bibliothèque du Centenaire». Toute trace du vénérable directeur avait disparu.




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