Une année à Harvard

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Notre journaliste Laura-Julie Perreault sur le campus de l'université Harvard.

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Il y a un an, notre journaliste recevait la bourse Nieman pour étudier à Harvard. Pendant 10 mois, elle a vécu au rythme de l'université la plus prestigieuse du monde.

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PHOTO GRETCHEN ERTL, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

5 élus, 95 rejetés

Pendant 10 mois, j'ai vécu dans un magasin de bonbons. Depuis 75 ans, la fondation Nieman pour le journalisme à Harvard donne chaque année carte blanche à 24 journalistes d'un peu partout dans le monde, les laissant choisir parmi des milliers de cours offerts à Harvard et les invitant à plonger tête première dans la vie de cette université d'exception. Un festin... et un privilège unique, surtout quand on connaît la difficulté d'être admis dans cette université.

C'est particulièrement vrai pour les étudiants du premier cycle. Harvard n'accepte que 5 % des 35 000 demandes d'admission au baccalauréat qu'elle reçoit chaque année. La compétition est aussi féroce pour accéder aux écoles de deuxième et troisième cycle, dont l'école de droit où a étudié Barack Obama et la Harvard Business School, qui a un campus distinct, surnommé « Versailles » par certains.

Des étudiants choisis au mérite

Harvard n'est plus cependant une université réservée seulement à l'élite économique du pays. Depuis quelques années, l'université choisit ses étudiants au mérite et sans se soucier de leurs moyens financiers. Résultat : 65 % d'entre eux reçoivent une bourse de l'université qui leur permet de couvrir la facture annuelle de 46 000 $.

Les petits nouveaux profitent d'un encadrement serré. La première année, ils sont tous hébergés dans le Harvard Yard, le centre historique du campus. Tous les jours, ils mangent dans le hall Annenberg, qui ressemble à s'y méprendre à la salle à manger de Poudlard dans Harry Potter. Question d'étendre leur réseau social, ils sont invités à partager un repas avec un étudiant différent chaque jour.

La deuxième année, les étudiants sont affectés à l'une des 12 résidences qui entourent le campus. Dans ces maisons, créées sur le modèle des universités Cambridge et Oxford, ils sont encadrés par des tuteurs et par un maître et une maîtresse de maison, qui y organisent une série d'événements spéciaux.

Pendant mon année harvardienne, j'ai été invitée à fréquenter l'une des plus anciennes résidences de Harvard, la maison Kirkland, campée sur le bord de la rivière Charles dans un édifice géorgien. C'est dans cette même maison que Mark Zuckerberg a inventé Facebook. Pour moi, ç'a été surtout l'occasion de rencontrer des étudiants de premier cycle et une horde de professeurs qui viennent y socialiser.

Tout n'est pas qu'ordre, discipline et vie académique à Harvard. Les étudiants ont aussi des traditions plus, euh, espiègles. Au cours de leur première année, ils sont mis au défi de faire leurs besoins sur le pied gauche de la statue de John Harvard (le pied que les touristes frottent en espérant un jour étudier là), à avoir une relation sexuelle dans le labyrinthe qu'est la Bibliothèque Widener, la plus grande bibliothèque universitaire du monde, et à courir nu autour du Harvard Yard à minuit la veille des examens. (Assez impressionnant à - 10°C !)

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PHOTO MICHAEL FEIN, ARCHIVES BLOOMBERG

La république populaire de Cambridge

« Si Harvard fermait ses portes, elle pourrait devenir un État indépendant comme la Cité du Vatican », a dit l'un des orateurs lors de la collation des grades en mai. Il exagérait à peine. L'université a une fondation équivalant aux budgets de tous les pays d'Amérique du Sud réunis, hormis le Brésil. Comme le Vatican, Harvard a sa propre police et ses musées grandioses. Les jeunes universitaires qui aimeraient y obtenir un poste permanent disent à la blague que le processus de sélection des professeurs titulaires est si complexe et opaque qu'il ressemble à celui de la sélection du pape, la fumée blanche en moins.

Harvard a aussi son pan d'histoire indépendantiste. Fondée en 1636 alors que la Nouvelle-Angleterre était toujours sous le giron de la couronne britannique, l'université a été squattée par les miliciens américains lors de la guerre d'indépendance de 1775 à 1783. L'armée de fortune a fait fondre le revêtement du toit d'un des plus anciens édifices de l'université pour en faire des balles. Après l'accession du pays à l'indépendance - huit des signataires de la Déclaration d'indépendance étaient des diplômés de l'université - Harvard a été la première organisation à traîner le nouveau pays en justice pour les dommages subis... et à obtenir gain de cause.

Un campus qui penche à gauche

Aujourd'hui, la ville de Cambridge, avec Harvard et le Massachusetts Institute of Technology (MIT) en son coeur, a la réputation d'être une « République populaire » un peu à l'écart du reste des États-Unis. Cette fois, ce n'est pas une bande de colons armés qui différencie Cambridge, mais plutôt ses idées progressistes. En 2000, notamment, les électeurs de Cambridge ont voté en plus grand nombre pour Ralph Nader, un candidat indépendant de gauche, que pour George W. Bush. Plusieurs dans le camp d'Al Gore, un diplômé de Harvard, sont convaincus que ces votes lui ont coûté l'élection présidentielle.

Si Cambridge penche à gauche, le coût de la vie n'y est pas tout à fait « populaire ». Un 3 pièces et demi niché dans un édifice centenaire, y coûte entre 1600 et 2500 $ par mois. Gauche caviar, vous dites ?

Huit diplômés de Harvard ont signé la déclaration d'indépendance américaine

  • John Hancock
  • Samuel Adams
  • John Adams
  • William Ellery
  • William Williams
  • William Hooper
  • Elbridge Gerry
  • Robert Treat Paine

Il y a un an, notre journaliste... (PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE) - image 4.0

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PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Bienvenue aux dames

Si aujourd'hui, les filles représentent 51 % de la population étudiante de Harvard, l'histoire des femmes dans cette université a été houleuse. La gent féminine a été interdite à Harvard de sa fondation en 1636 jusqu'à l'ouverture d'un collège adjacent réservé aux femmes, le Radcliffe College, en 1879. Les diplômées de Radcliffe, dont l'auteure canadienne Margaret Atwood, pouvaient suivre des cours à Harvard, mais recevaient un diplôme distinct et ne pouvaient utiliser certaines des bibliothèques. Ce n'est qu'en 1963 que la discrimination a disparu et que les étudiantes ont pu recevoir un diplôme d'Harvard en bonne et due forme.

Depuis 2007, la célèbre université est présidée pour la première fois de son histoire par une femme, l'historienne Drew Faust. Experte du sud des États-Unis, Mme Faust a succédé à Larry Summers. En 2005, ce dernier s'est retrouvé dans l'embarras après avoir dit que des « raisons biologiques » expliquaient la moins grande présence des femmes dans les domaines scientifiques.

Il avait aussi avancé que les femmes ne gravissaient pas les échelons universitaires parce qu'elles ne veulent pas travailler aussi fort que les hommes, étant trop occupées à élever leurs enfants (un argument qu'a repris récemment le ministre canadien Peter MacKay). Critiqué pour la chute du nombre d'embauches de femmes dans des postes de professeurs (de 36 % à 13 %), M. Summers avait nié toute discrimination. Il a quitté Harvard pour devenir secrétaire du Trésor américain.

Depuis, l'université a mis les bouchées doubles pour mettre fin à plusieurs formes de discrimination, notamment en élargissant son programme d'aide financière et en acceptant un plus grand nombre d'étudiants issus des minorités ethniques du pays.

Mais dans une université qui est un fleuron de l'élite du pays, les murs intérieurs tombent lentement. Cette année, les étudiants noirs du campus ont lancé une campagne internet intitulée « I, too, am Harvard » (Moi aussi, je suis Harvard) pour dénoncer la discrimination qu'ils ressentent sur le campus.

Quelques semaines après cette campagne, le journal étudiant, le Harvard Crimson, a consacré un long dossier à l'exclusion subie par les étudiants les moins bien nantis sur le campus où les enfants des familles les plus riches des États-Unis sont toujours nombreux.

La cohorte de 2016, la plus diversifiée de l'histoire

La cohorte qui recevra un diplôme en 2016 sera la plus multiculturelle de l'histoire de Harvard : 

Près de 12 % d'étudiants noirs, 13 % d'étudiants latinos, 20 % d'étudiants américano-asiatiques et 53 % d'étudiants blancs.

Si seulement 1 % des familles américaines ont un revenu supérieur à 500 000 $ par année, 13,8 % des étudiants proviennent de cette classe sociale. Moins de 30 % des étudiants sont issus de familles avec un revenu annuel inférieur à 80 000 $ par année alors que le revenu moyen américain est de 51 371 $ par foyer, selon les statistiques nationales.

Il y a un an, notre journaliste... (PHOTO BRENT LEWIN, ARCHIVES BLOOMBERG) - image 5.0

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PHOTO BRENT LEWIN, ARCHIVES BLOOMBERG

La jolie planque

Qu'ont en commun le président mexicain Felipe Calderon, qui a été à la tête d'une guerre décriée contre les cartels de drogue; l'ancien directeur de la CIA David Petraeus, qui a trempé dans un scandale sexuel avec sa biographe Paula Broadwell; et Jill Abramson, la grande patronne du New York Times qui s'est récemment fait montrer la porte sans cérémonie ? Ils ont tous trouvé refuge à Harvard. L'université, qui offre plusieurs programmes de fellowships et accueille un grand nombre de professeurs invités, est depuis longtemps une bonne planque pour nombre de personnages publics qui viennent de passer un mauvais quart d'heure ou qui sont en transition.

Quelques canadiens ont choisi ce chemin:

Après un passage difficile en politique canadienne, Michael Ignatieff est de retour à Harvard, où il donne notamment un cours sur la vie politique, s'appuyant en partie sur son expérience comme chef du Parti libéral du Canada. 

Premier ministre de l'Ontario de 2003 à 2013, Dalton McGuinty, qui était sur la sellette à son départ, a passé la dernière année à Harvard en tant que fellow au Centre Weatherhead pour les affaires internationales, qui abrite un programme d'études canadiennes.

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Barack Obama

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Dur, dur d'être leader

Le professeur se campe au centre de l'amphithéâtre. Les bras croisés sur la poitrine, il regarde le groupe de 120 étudiants en silence. Après deux minutes, il décide de parler. « Commençons. » Puis, il replonge dans le silence... pour la majorité des 15 semaines qui suivront. Le cours est intitulé « Comment exercer du leadership » et c'est de loin le cours le plus célèbre du Harvard Kennedy School of Government, l'école où l'ancien chef du Parti québécois André Boisclair a passé une année entre 2004 et 2005. 

La Kennedy School a vu passer sur ses bancs son lot de futurs présidents, premiers ministres, députés, ministres et généraux d'armées et leaders de toutes sortes. Et depuis 30 ans, la majorité des étudiants de cette école d'administration publique suivent ce cours de leadership. La méthode a été élaborée par un psychiatre, Ron Heifetz, et permet aux étudiants d'explorer la dynamique de groupe à l'intérieur même du cours. Tous se transforment en souris blanche l'espace d'une session. On y apprend la cruauté des groupes, à choisir le moment opportun pour intervenir et comment intervenir pour mobiliser ce même groupe.

Des professeurs provocateurs

Pour réussir à avoir un impact, apprend-on, il faut absolument se mettre en danger et se dévoiler un peu, tout en trouvant des partenaires de combat. Le rôle du professeur est celui de chef d'orchestre et de provocateur, qui fait monter la pression pour tester les limites du groupe et l'obliger à être créatif. En résultent des confessions, des larmes et de bonnes grosses prises de bec. Le guide de notre bateau, le professeur Hugh O'Doherty, avait lui-même un CV assez impressionnant. Ancien négociateur de paix en Irlande du Nord, d'où il est originaire, il a été appelé à intervenir en Croatie, en Bosnie et à Chypre.

« Comment exercer du leadership » n'est pas le seul cours légendaire de Harvard. Le département des sciences par exemple a aussi réussi un coup de maître en créant le cours « La science de la cuisine ». Les chimistes, physiciens, mathématiciens et biologistes de Harvard travaillent de pair avec les plus grands chefs du monde pour comprendre la magie de la cuisine et faire avancer l'art culinaire. Les chefs viennent ensuite à Harvard prononcer une conférence sur leur travail, devant des centaines d'étudiants avides. Ferran Adrià, créateur du restaurant El Bulli à Barcelone (devenu depuis la fondation El Bulli), David Chang de New York (Momofoku) et Bill Yoses, pâtissier à la Maison-Blanche, étaient du lot cette année. 

Qui a dit qu'Harvard était vieux jeu ?

L'université des prix Nobel

Harvard a abrité, soit en tant que chercheurs, soit en tant qu'étudiants, plus de Prix Nobel que toute autre université. En voici une sélection.

  • Martin Karplus, chimie, 2013
  • Al Gore, paix, 2007
  • Linda Buck, médecine, 2004
  • Amartya Sen, économie, 1998
  • Seamus Heaney, littérature, 1995
  • Robert Burns Woodward, chimie, 1965

Des chefs d'état Made in Harvard

  • Barack Obama, président des États-Unis (diplômé en 1991)
  • George W. Bush, président des États-Unis (diplômé en 1975)
  • Benazir Bhutto, première ministre du Pakistan (diplômée en 1973)
  • Ellen Sirleaf Johnson, présidente du Libéria (diplômée en 1971)
  • Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada (diplômé en 1945)
  • John F. Kennedy, président des États-Unis (diplômé en 1940)
  • William Lyon MacKenzie King, premier ministre du Canada (diplômé en 1898)
  • John Adams, président des États-Unis (diplômé en 1755)




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