Lac-Mégantic: les enregistrements innocentent Harding, dit son avocat

L'un des enregistrements des communications qu'a eues Tom... (PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE)

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L'un des enregistrements des communications qu'a eues Tom Harding avec ses supérieurs la nuit de la tragédie révèle que le conducteur n'a appris que deux heures après le déraillement que son train était impliqué.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Les conversations qu'a eues Tom Harding avec ses supérieurs la nuit de la tragédie de Lac-Mégantic démontrent que la justice ne devrait pas le tenir responsable des 47 morts survenues lors du déraillement de son train, plaide son avocat.

En entrevue avec La Presse, Me Thomas Walsh s'est réjoui de constater que ces extraits audio «expliquent mieux» le comportement de M. Harding pendant ces heures fatidiques.

L'avocat a souligné que son client s'était porté volontaire pour retourner à son train dans la foulée du problème mécanique qui a entraîné le relâchement des freins à air comprimé, mais que son offre avait été refusée. Le mécanicien de locomotive «indique très clairement qu'il était prêt à se lever et à monter à Nantes lorsqu'on lui a parlé d'un feu [de locomotive]. Mais on lui a dit de rester à l'hôtel», a fait valoir Me Walsh.

Ce dernier relève aussi la constance dans la version des faits fournie par Tom Harding, ainsi que le caractère imprévisible de l'accident.

Ces extraits audio font partie de la preuve recueillie par la Sûreté du Québec (SQ) dans le cadre de son enquête criminelle sur les événements de Lac-Mégantic.

Trois employés de Montreal, Maine and Atlantic (MMA) - dont Tom Harding - font face depuis mai dernier à 47 chefs d'accusation de négligence criminelle ayant causé la mort, soit un chef d'accusation pour chaque victime de la tragédie.

Harding «abasourdi»

L'un des enregistrements révèle que Tom Harding n'a appris que deux heures après le déraillement que son train était impliqué. Le mécanicien de locomotive lance plusieurs jurons et s'assure d'avoir bien entendu cette nouvelle information, qui semble le prendre totalement au dépourvu.

«Il ne se doutait même pas que c'était lui. Lorsqu'on lui apprend que c'est son train qui est à l'origine de tout ça, il est abasourdi», a déclaré Me Walsh en entrevue avec La Presse.

Selon lui, la stupeur de M. Harding prouve que ce dernier ne prévoyait absolument pas les conséquences tragiques de ses gestes. Me Walsh plaide que l'accusation de négligence criminelle ayant causé la mort correspond normalement à un individu qui connaît les risques de son comportement, mais qui ne s'en soucie pas.

«Quand il apprend que c'est son train qui est à l'origine [de la tragédie], il dit à ce moment qu'il avait mis ses sept freins et il dit exactement là où il les a mis, a ajouté Me Walsh. Il n'y a personne qui lui dit que ce n'est pas assez. Il n'y a aucune remontrance. Ça démontre également son point de vue quant à la suffisance des freins à main.»

Extraits d'une nuit fatale

Des enregistrements audio de conversations entre le conducteur du «train fou» de Lac-Mégantic et les centres de contrôle ferroviaire jettent un nouvel éclairage sur la nuit du 6 juillet 2013. Pendant ces heures fatidiques, Tom Harding s'est entretenu à sept reprises au total avec les centres de contrôle de Farnham et de Bangor, dans le Maine. La Presse a sélectionné les moments les plus significatifs de ces discussions.

23H59 : RJ APPELLE TOM HARDING À SON HÔTEL

Tom Harding : Alors, tu me dis qu'elle [la locomotive] est en feu ?

RJ : Oui, elle est en feu.

TH : Est-ce que quelqu'un est là pour s'en occuper ?

RJ : Euh, oui, les pompiers se sont rendus sur place.

TH : Oui.

RJ : Et apparemment, c'est mort maintenant.

TH : Oh.

RJ : Le feu n'est plus là, il est éteint.

TH : O.K.

RJ : Euh, Jean-Noël Busque est là pour vérifier s'il y a des dommages, et il va me rappeler.

TH : O.K., rappelle-moi, RJ.

RJ : Bof, non. Va te coucher. 

TH : Il n'y a rien à faire ?

RJ : Non, il n'y a rien à faire. Nous ne redémarrerons pas le moteur maintenant.

1H47 : TOM HARDING APPELLE RJ

TH : Hey, RJ, c'est Tom. Écoute, c'est urgent. La ville de Mégantic est en feu. Est-ce qu'on a des citernes dans la cour quelque part ?

RJ : Des citernes ?

TH : Des citernes, n'importe  quel type de citerne.

RJ : Non, quel est le problème ?  Ça a rapport avec nous ?

TH : Tout est en feu, de l'église jusqu'au Metro, de la rivière jusqu'à la voie ferrée. Mais selon ce que je peux voir, RJ, les voitures ont toutes flambé dans la cour, les attaches, tout, tout ce qui est dans la cour, le matériel roulant est parti.

RJ : Est-ce que... est-ce que... est-ce que c'est le train qui a descendu la pente ? 

TH : Non, j'ai les policiers ici avec moi parce qu'ils savent que je travaille pour la compagnie ferroviaire. Le train chargé est à Nantes, tout est correct.

3H29 : TOM HARDING APPELLE RJ

TH: Les pelles mécaniques étaient sur la voie ferrée. Elles devront être inspectées demain...

RJ: Euh...

TH: Elles doivent être placées sur la berge entre la station et le pont près de la rivière. 

RJ: OK, mais c'est plus gros que ça, mon ami.

TH: Pourquoi?

RJ: C'est ton train qui est en bas. 

TH: Non!

RJ: Oui, monsieur. 

TH: Non, RJ.

RJ: Oui, monsieur.

TH: Merde (holy fuck)

RJ: Oui, monsieur. C'est ce qu'on m'a confirmé à 2h30. 

TH: À 2h30, le train de pétrole a descendu jusqu'en bas?

RJ: Ouais. 

TH: Ah, tabarnac de tabarnac! Il était sécurisé, RJ, quand j'ai quitté. 

RJ: Ouais. 

TH: Elle [la locomotive] était fucking sécurisée. 

RJ: C'est l'information qu'on m'a donnée.

TH: Quand t'a-t-on confirmé ça? Il y a quelques minutes? 

RJ: À 2h25, pour être précis. 

TH: Oh, Jésus-Christ. 

RJ: Le téléphone vient à peine d'arrêter de sonner. 

TH: À l'instant? 

RJ: Ouais. Depuis minuit, ça n'arrêtait pas de sonner. 

TH: Merde. Alors ça veut dire que... putain de merde. 

RJ: Ouais. 

TH: Comment cette chose a pu commencer à rouler, RJ?

RJ: Je ne sais pas. Combien de freins avais-tu engagés?

TH: Les unités, les V.B. et la première voiture, sept freins. 

RJ: Je ne sais pas ce qu'il va se passer. Le mieux que je puisse te dire, c'est que Daniel Aubé est en route.

TH: OK. Qu'est-ce que tu vas faire avec moi, RJ? Ne me laisse pas dans le froid ici.

RJ: Je ne sais pas.

TH: Je suis à un téléphone public, RJ, je n'ai personne à qui parler. 

RJ: Hum. 

TH: Oh, Jésus-Christ.

RJ: Tu as le numéro 1-800, non? 

TH: Quel numéro?

RJ: Le numéro 866. 

TH: 866?

RJ: Pour m'appeler, pour m'appeler. 

TH: Oui, c'est ce que je viens de faire. 

RJ: Oui, oui. 

TH: Oh, merde. 

RJ: Ouais, c'est les informations que j'ai. 

TH: Ce putain de train de pétrole a dévalé la pente, ce n'était qu'une question de, peu importe... Est-ce que des travailleurs ferroviaires sont allés sur place pour éteindre le feu?

RJ: Jean-Noël Busque. 

TH: Et tout était sécuritaire quand il était sur place. Tout était correct? Tout était...

RJ: Tout était correct, oui. 

[...]

TH : Au tout début, ils m'ont confirmé, RJ, quand je t'ai parlé au tout début, les policiers ont confirmé que le train était là-haut. Je ne comprends pas, RJ, si le train a roulé en bas ou pas...

RJ : Apparemment, il a descendu.

TH : O.K. Et où s'est-il arrêté ?

RJ : Est-ce que ça peut être à la courbe, au croisement là-bas ? 

TH : Quoi ? Il a déraillé à la courbe, c'est ça qui s'est passé ?

RJ : Je ne sais pas.

TH : C'est possible, RJ, c'est possible, mais... C'est le seul endroit qui...  quand il a frappé cette putain de courbe, il a dû dérailler. Je ne suis pas sûr.

RJ : Oui, c'est ce que je pense, mais...

TH : Fuck !

- Tristan Péloquin




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