Un village en furie contre les trains de la mort

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Tragédie à Lac-Mégantic

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Tragédie à Lac-Mégantic

Un convoi ferroviaire transportant du pétrole brut a explosé à Lac-Mégantic, le 6 juillet, faisant plusieurs morts et rasant la quasi-totalité du centre-ville historique de cette municipalité. »

(Lac-Mégantic) «C'était la fête de ma fille. Ils sont allés fêter au Musi-Café. C'est là que le train de la mort est descendu. Un train de pétrole peinturé en noir, c'est le train de la mort.»

La colère est un mot trop faible pour décrire le sentiment qui anime Raymond Lafontaine. On pourrait plutôt dire qu'il est enragé. On peut le comprendre.

L'explosion d'un train chargé de pétrole dans la petite ville de Lac-Mégantic pourrait avoir pris la vie de son fils Gaétan, de deux de ses belles-filles, et de l'une de ses employés. À eux quatre, ils laissent orphelins sept enfants.

Vendredi soir, la grande famille de cet entrepreneur, qui embauche 175 résidants de la région et des amis, fêtait le quarantième anniversaire de sa fille Josée.

Après le souper, un petit groupe a poursuivi la fête dans l'établissement le plus couru de la municipalité, situé près de la voie ferrée et du lac.

«La soirée était belle, tout le monde était serein. Puis, il y a eu un tremblement de terre, une coupure de courant et le ciel est devenu orange. Le réflexe de ma conjointe a été de se cacher. Le mien, de sortir, et ça a été la meilleure décision de ma vie. Dans la rue, j'ai vu une vague de feu s'en venir vers nous. Pas le temps de prendre l'auto, on a juste couru. Je me suis retourné, et c'était l'apocalypse derrière moi. Je ne sais pas pourquoi les autres ne m'ont pas suivi. Ça a été impossible pour eux de sortir. Il restait au moins 30 ou 50 personnes dans le Musi-Café», raconte Christian Lafontaine, qui, avec sa conjointe, a survécu.

Son frère Gaétan n'a pas donné signe de vie depuis. Quand Christian a fui, Gaétan a tenté de trouver sa conjointe Joannie pour fuir avec elle.

«Ils ne faisaient qu'un. Ils sont morts ensemble», est-il convaincu.

La conjointe de son frère Pascal, Karine, est aussi introuvable. Pascal Lafontaine, lui, avait quitté les lieux 10 minutes plus tôt pour aller rejoindre leurs enfants.

Il y avait aussi une secrétaire de l'entreprise familiale d'excavation, Marie-Noëlle.

Même si le décès de ces quatre personnes n'est pas encore officiellement confirmé par les autorités, les Lafontaine n'ont aucun doute. S'ils étaient sortis du Musi-Café, ils auraient donné signe de vie.

Tous ces gens avaient de très jeunes enfants. Sept au total. La nouvelle fatidique ne leur a pas encore été annoncée.

«Il y a des spécialistes qui vont venir nous voir aujourd'hui, pour nous aider à leur annoncer ça comme il le faut. On veut bien le faire et on ne trouve pas pour l'instant la manière de leur annoncer», explique Christian Lafontaine.

En furie

Le patriarche de la famille est en furie. Contre la Montreal Maine & Atlantic Railway et le gouvernement.

«En 2013, nous les propriétaires de compagnies, on est obligé d'assurer un suivi sur nos compagnies, on doit être responsable à 100% des faits et gestes de nos gens. On a des papiers terribles à remplir et des demandes de nos gouvernements qui sont insensées. Mais ils laissent passer dans le milieu de nos régions des Américains qui ont le droit de faire n'importe quoi. Comme rouler sur des tracks surchargées qui auraient dû être changées il y a 100 ans. Les tracks ne sont pas adéquates, on le sait parce qu'on les répare régulièrement pour eux. Il y a une semaine, ils ont eu un déraillement sur le chemin Woburn et il y a eu un déversement de pétrole. Une autre fois, il manquait un pied de track à Scottstown. Quand il manque des bouts de track, ça n'est pas normal. Nos gouvernements qui ne font que de la politique, qu'ils agissent plutôt en bon papa. Ils ont une famille à s'occuper. Ce n'est pas normal que des trains de pétrole de l'Ouest se rendent vers l'Est en passant par des villages comme Mégantic et tuent nos enfants. C'est des fusils chargés», tempête l'homme démoli.

«J'en reviens encore pas»

Denis Couture confirme le danger que représentait ce train selon lui.

«J'habite la rue Laval, la voie ferrée est juste derrière chez moi. Je me suis levé dans la nuit pour voir ce qui se passait parce que le train qui arrivait faisait un bruit inhabituel. Je l'ai vu passer très vite. De coutume il ne rentre pas vite à Mégantic. C'était quelques secondes avant l'accident», raconte cet homme qui craint d'avoir perdu une cousine, Andrée-Anne Sévigny, qui travaillait au Musi-Café au moment du drame.

En fait, tout le monde dans cette petite communauté connaît un disparu. Presque tous parlent du Musi-Café, car beaucoup de gens y passent la soirée.

«Ils ont un permis pour accueillir 120 ou 130 clients. C'est un beau bar, le plus beau à Mégantic. C'était toujours plein», raconte Tom Grant, qui faisait le ménage dans l'établissement chaque matin.

Marie-Ève Boucher dit connaître sept ou huit personnes qui étaient là dans la nuit de vendredi à samedi. Et elle n'a aucun doute: ils sont tous décédés. «J'en reviens encore pas», dit-elle.

Elle et son conjoint dormaient à poings fermés dans leur logement près du centre-ville lorsque la terre a tremblé. «La chambre est devenue orangée, ça grondait, crépitait: le son était épouvantable», décrit-elle.

Par sa fenêtre, la jeune femme de 26 ans apercevait les flammes lécher un wagon rempli de propane.

«Mon chum m'a dit: "Viens! Ça va sauter!"»

Le couple s'est donc réfugié à un carrefour situé à environ deux kilomètres du centre-ville. «Il y a eu une énorme explosion. On a senti la chaleur d'où on était», explique la sinistrée.

Des dizaines de sinistrés

Le couple est au nombre des centaines de sinistrés déplacés à la polyvalente Montignac, située à l'entrée de la municipalité. Des lits de camp sont cordés dans l'ensemble des deux gymnases. «Dortoir», a-t-on écrit sur une feuille blanche placardée devant les salles immenses. En matinée, les gens étaient nombreux entre les murs de l'école. Plusieurs faisaient la queue devant les fontaines pour se brosser les dents.

Dehors, des dizaines de sinistrés étaient assis côte à côte sur des bancs. Certains épluchaient les journaux dans lesquels ils font les manchettes. D'autres pleuraient, s'élançaient.

Les élus défilaient pour offrir leurs condoléances. La consternation est ambiante.

L'espoir s'estompe et laisse de plus en plus de place à la tragique réalité.

«On est sans nouvelles de mon frère et ma belle-soeur. On ne sait pas où ils étaient. Hier, le nom de mon frère a été enregistré à la polyvalente comme étant retrouvé. Par contre, on ne le trouve pas. Et sa conjointe est manquante aussi. Mon frère est dans les bars souvent, à la légion canadienne sur la rue Millette, au Musi-Café ou ailleurs. Lui et sa conjointe sont du genre à nous appeler chaque jour», raconte Jacynthe Laflamme, qui venait aux nouvelles dans la polyvalente, et qui en est repartie en pleurs.

Même le chef de l'opposition à Ottawa, Thomas Mulcair, a vécu de près cette détresse.

Après un survol du site en hélicoptère, une jeune fille de 12 ans s'est approchée de lui.

«Elle ma dit en pleurant qu'elle cherchait son père», raconte l'élu.

- Avec Hugo Meunier

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