Un tueur si proche

Quand un jeune traîne à l'école un « sac à dos invisible » rempli de tourments... (PHOTOMONTAGE LA PRESSE)

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Quand un jeune traîne à l'école un « sac à dos invisible » rempli de tourments et de griefs , les détecteurs de métal sont inutiles. Il faut plutôt détecter les symptômes de déséquilibre mental, affirment les experts des tueries de masse. Mais comment savoir qu'un jeune va mal au point d'être dangereux ? Et comment l'arrêter ? À l'ouest du Québec, les écoles misent sur une nouvelle approche qui a fait ses preuves.

Une machette, un couteau, un poignard, une matraque rétractable...

Simon, un Saguenéen de 16 ans souffrant d'obésité morbide, ne s'est pas contenté d'une seule arme. Avant de partir au camp de vacances, il en a acheté quatre.

Simon (dont le vrai nom est interdit de publication) n'avait pas d'amis. L'anxiété et la colère l'étouffaient.

Avant et après ses vacances «armées» de 2013, il laissait déjà éclater sa rage dans ses devoirs. Son école était «un enfer», écrivait-il, ses enseignants, «des démons», et lui-même, «un guerrier entraîné pour la guerre».

Le tribunal de la jeunesse y a vu un gros signal d'alarme. «Agressivité et perte de contact avec la réalité», a écrit le juge au début de l'année.

La mère de Simon estimait que son fils avait plutôt une «imagination débordante». Quand les responsables du camp de vacances lui ont renvoyé les armes de son fils, elle n'a pas cru bon de les confisquer. Quand ils lui ont ensuite appris que Simon avait fait mine de violer ses camarades et en avait attaché un à son lit avec des menottes, elle a persisté à dire qu'il n'était pas dangereux. Malgré son impulsivité et ses sérieux problèmes de santé mentale.

Pour le tribunal, c'était la «preuve d'un manque de jugement important».

Fouiller les chambres

La mère de Simon était convaincue de l'aider en se battant pour qu'il soit comme les autres. La protection de la jeunesse l'aura finalement forcée à ouvrir les yeux.

Mais des dizaines d'autres parents canadiens vivent encore dans le déni, s'inquiète Glenn Woods, qui a accumulé plus de 20 ans d'expertise en profilage criminel et en analyse de crimes violents à la Gendarmerie royale du Canada (GRC), avant de fonder la firme de consultation Behavioural Analysis Investigation and Training (BAIT).

«Les parents devraient savoir ce que leur enfant lit, quels sites leur enfant fréquente et comment il s'occupe. C'est une fenêtre vers son esprit. Mais on est allés chez des jeunes de 13 ans avec des cadenas sur leur porte, des jeunes non supervisés qui fabriquaient des bombes dans leur chambre», raconte l'ancien policier.

«Quand un enfant est à haut risque, toutes les preuves se trouvent dans sa chambre: les munitions, les écrits, les diagrammes, les images de lui réclamant vengeance. Mais les parents n'y avaient pas mis les pieds depuis des mois», renchérit Kevin Cameron, qui dirige le Canadian Centre for Threat Assessment and Trauma Response.

Après la tuerie de Columbine, au Colorado, les deux hommes ont créé ensemble un programme de formation en «évaluation des menaces» utilisé jusqu'à Los Angeles, et dans la majorité des écoles situées à l'ouest du Québec. La méthode enseignée repose sur la collaboration immédiate des écoles, de la police, des hôpitaux, des services de protection de la jeunesse, etc.

Chaque année, les établissements canadiens évitent ainsi entre 10 et 20 tragédies potentielles, assure Kevin Cameron. «On parle d'attaques évitées de justesse, de jeunes qui avançaient très vite sur le chemin de la violence. Depuis la rentrée, on a déjà eu un cas. Les jeunes communiquaient en ligne. Ils avaient des armes à la maison.»

Une fois alertés, les parents prennent la chose au sérieux, précise-t-il. «Ils nous laissent entrer avec les policiers; ils nous ouvrent les tiroirs. Et si on trouve une arme, ils disent: sortez-moi ça d'ici. »

Parfois, les juges accordent un mandat de perquisition - requis pour utiliser les éléments de preuve en cas de procès criminel. Mais même sans mandat, la fouille est utile, assure M. Cameron. «Puisque nos équipes sont multidisciplinaires, l'information recueillie sert à la protection de la jeunesse, aux services psychiatriques et aux agents de probation, qui ont tous les moyens d'intervenir.»

Une répétition générale

Avant de décharger sa carabine au cégep Dawson, le Lavallois Kimveer Gill avait mis une cinquantaine de photos en ligne, avec les mots «la vengeance s'en vient». Personne ne l'a arrêté.

Impossible, pour la police, de repérer tout ce qui se trouve sur l'internet. Elle espère par contre que les citoyens ordinaires sonneront l'alarme. Huit fois sur dix, les jeunes qui commettent un massacre annoncent d'abord leurs intentions - parfois même à une vingtaine de personnes -, révèlent les données du FBI.

«Certains prennent plaisir à se sentir puissants, à se donner un pouvoir de vie ou de mort. D'autres espèrent être arrêtés ou veulent prévenir leurs proches pour ne pas les mettre en danger», explique Peter Langman, qui décortique les histoires de dizaines de tueurs de masse dans ses livres (Why Kids Kill et School Shooters, qui paraîtra en janvier).

À l'image du Saguenéen qui a apporté des armes au camp de vacances, certains tueurs ont remis des devoirs troublants. «Ils avaient fait des vidéos et des dissertations où ils se mettaient en scène comme auteurs de tuerie, ou avaient présenté un exposé sur la fabrication de bombes», relate le Dr Langman.

D'autres parlent par codes. Ils utilisent les surnoms de tueurs précédents, ou reprennent des phrases inscrites sur leurs t-shirts ou tirées de leurs journaux intimes. Les professionnels doivent connaître les écrits des tueurs s'ils veulent comprendre les références, parfois obscures, de leurs émules, conclut le psychologue.

Pas de panique

Selon Kevin Cameron, trop d'écoles sont loin d'atteindre cet objectif. «L'inaction ou la mollesse criante des professionnels et des citoyens ordinaires est une embûche majeure, dit-il. Même avec tous ces cas médiatisés, c'est la nature humaine de croire que ça ne peut pas arriver dans sa cour.»

L'entourage de Kimveer Gill avait remarqué qu'il s'isolait et était déprimé. Le tueur de Polytechnique, Marc Lépine, semblait de plus en plus bizarre et agressif. Un ami l'avait vu défoncer un mur; un autre, marmonner et faire le salut hitlérien en plein cours d'informatique.

«Parfois, on ne panique pas assez, convient le Dr Louis Morissette, de l'institut psychiatrique Philippe-Pinel. Mais parfois, on panique trop vite. On me demande d'évaluer des jeunes sans même les avoir interrogés. C'est un mauvais réflexe. Surtout quand on les expulse jusqu'à leur évaluation pédopsychiatrique, alors que l'attente peut atteindre des mois en région.»

Selon lui, la moitié des cas de menaces proférées en milieu scolaire auraient pu être réglés par un professionnel de l'école.

Chose certaine, un devoir inquiétant ne permet pas de sauter aux conclusions, ajoute son collègue, le Dr Martin Gignac. Il faut aussi se demander si le jeune menaçant se drogue, précise le psychiatre. Est-il bien encadré? S'enferme-t-il dans sa chambre depuis six mois? A-t-il vécu des épreuves? Qui sont ses amis? Sait-il gérer sa colère? Son stress? A-t-il des armes? Ses propos sont-ils confus? A-t-il par ailleurs de l'empathie ou des liens d'attachement solides?

Attention aux punitions

Répondre à ces questions est essentiel pour savoir comment réagir, disent les experts.

«Se contenter de suspendre un jeune l'isole encore plus, le laisse sans supervision et lui donne envie de se venger, prévient Kevin Cameron. Il faut aller à la source de son problème.»

Tous les adolescents dangereux évalués dans le cadre de son programme «ont été enfermés, hospitalisés ou ont fait l'objet d'un suivi très complet», indique-t-il.

Dans les cas moins graves, le seul fait d'interroger un adolescent et de s'intéresser à ce qu'il vit réduit déjà beaucoup les risques, assure Glenn Woods. «Souvent, le jeune nous raconte tout sur-le-champ. À l'origine, ils appellent à l'aide. Ils passent aux actes quand personne ne les entend.»

Histoires de massacres annoncés

Pour chaque tuerie, les autorités déjouent des dizaines de complots plus ou moins sérieux. Voici les histoires de jeunes punis ou enfermés pour avoir annoncé des massacres.

UNE SOEUR AUX AGUETS

Au début de 2013, les trois élèves de Québec avaient déjà «un plan A, un plan B et un plan C». Ils avaient soigneusement dressé leur liste: «des fusils d'assaut, des munitions, des cocktails Molotov, un lance-grenade, un couteau et un sac de sport pour transporter l'équipement», a précisé le tribunal. Le trio, qui fréquentait l'école Le Sommet, s'était renseigné sur la fabrication de bombes. Mais la soeur d'un des complices les a tous démasqués, en surprenant leurs échanges sur Facebook. Ne s'étant pas procuré d'armes, les jeunes ont pu suivre un programme de réhabilitation chez eux. Des mois plus tard, des enseignants continuaient toutefois de placarder leurs fenêtres et de verrouiller leurs portes.

DÉNONCÉ PAR SA MÈRE

«Je ne sais pas trop comment l'histoire va se terminer, mais une chose est certaine, c'est que tout comme la population m'a rejeté, un carnage de vengeance est à venir.» Quand la police a découvert ces mots sur le compte Facebook d'un garçon de 16 ans, en 2011, elle a alerté la Direction de la protection de la jeunesse. La mère de l'adolescent a parallèlement porté plainte, parce qu'il lui avait écrit, le même jour, qu'il avait hâte qu'elle meure «à la suite d'une longue torture». Le garçon, déjà suivi en pédopsychiatrie, a prétendu avoir fait une mauvaise blague. Il a toutefois été confié à un centre de réadaptation, puisque les psychiatres étaient d'avis qu'il était «en voie de se structurer vers un trouble de personnalité sévère».

«TUER LÉGALEMENT»

Au printemps 2013, un élève en crise a été expulsé par le garde de sécurité de son cégep. Il a aussitôt menacé «de revenir sur place avec des mitraillettes et de tirer sur le monde». Le Montréalais de 18 ans s'entraînait au combat avec des couteaux et disait à sa mère vouloir rentrer dans l'armée, parce qu'il pourrait alors «tuer des gens légalement». Il venait de quitter l'hôpital psychiatrique et préférait fumer du cannabis plutôt qu'avaler le lithium dont il avait besoin pour éviter la psychose. Jugé non criminellement responsable, il s'est soigné et a pu retourner au cégep. La Commission d'examen des troubles mentaux a toutefois ordonné qu'il abandonne toute drogue et se soumette à des tests de dépistage, parce qu'il présente autrement «un risque important pour la sécurité du public».

UN «COMPLOT» RÉGIONAL

En 2011, un élève de l'école secondaire des Hauts-Sommets de Saint-Jérôme a publié une page Facebook invitant d'autres élèves à inscrire le nom des enseignants qui méritaient de mourir. De Laval aux Laurentides, des dizaines de jeunes ont élaboré des scénarios haineux pour assassiner des profs à une heure et à une date précises. Alertées quand la police de Montréal a découvert la fameuse page, les écoles ont suspendu les mauvais plaisants par dizaines.

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