Souvenirs dans une boîte

Une foule, partagée entre la stupeur et l'incrédulité,... (PHOTO: DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE)

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Une foule, partagée entre la stupeur et l'incrédulité, regarde défiler les civières, le 6 décembre 1989.

PHOTO: DENIS COURVILLE, ARCHIVES LA PRESSE

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Judith Lachapelle
Judith Lachapelle

Cet article a été publié dans La Presse du 5 décembre 2004.

La Presse

Qu'est-ce que l'Histoire retiendra des événements du 6 décembre 1989? Un acte isolé perpétré par un malade? Le symbole de la violence envers les femmes? L'incarnation de la déchirure des relations hommes-femmes à l'ère postféministe? Quinze ans plus tard, les plus vieux se déchirent toujours sur le sujet, tandis qu'émerge une nouvelle génération qui sait, vaguement, que 14 jeunes femmes ont été tuées ce jour-là.

Dans un placard oublié situé dans le fond d'une salle de cours de l'École polytechnique, François Corriveau et Simon Vaillancourt fouillent dans les montagnes de boîtes d'archives empilées jusqu'au plafond. Entre les caisses de bières vides et de vieux journaux étudiants jaunis, derrière une pile de livres comptables datant du dernier millénaire, François pousse enfin un cri: «Je l'ai!» Il extirpe la boîte. Elle porte une inscription: 6 décembre 1989.

«On l'a trouvée l'été dernier, en faisant le ménage, dit le vice-président à l'externe de l'Association des étudiants de Polytechnique (AEP). Il y en a deux autres pleines comme ça.»

«Ça», c'est un fouillis de cartes de condoléances, des dessins d'enfants, des lettres, des photos reçues aux bureaux de l'AEP dans les jours qui ont suivi la tragédie de 1989. Des messages qui portent l'écho d'une douleur ressentie partout dans le monde. Un couple de Dublin, Irlande. Une classe de Nouvelle-Écosse. Une artiste du Montana. Des étudiants de Toronto. Des travailleurs de l'Ohio. Un prêtre. Une grand-maman. Un couple d'ingénieurs, anciens étudiants de Poly.

Simon Vaillancourt, François Corriveau et leur collègue vice-présidente Mona Chaaban regardent le contenu de la boîte avec un mélange de respect et de curiosité. Pendant des années, les étudiants de Polytechnique ont vécu avec une étiquette lourde à porter. Poly, c'était l'endroit où «ça» s'était passé. Excédés, ils se sont tenus loin des médias, de ceux qui leur rappelaient sans cesse que «ça» s'était passé chez eux.

Le temps a passé. Simon Vaillancourt, le président de l'Association, a 21 ans, tout comme Mona Chaaban. François Corriveau a 22 ans. L'âge qu'avaient les victimes de Marc Lépine... il y a 15 ans. À l'époque où eux-mêmes entraient en première année du primaire.

Simon, Mona et François n'ont qu'un vague souvenir du 6 décembre 1989. Ils savent, bien sûr, ce qui s'est passé. Mais ils n'ont pas vécu le choc du moment, la stupeur des jours suivants, les débats déchirants qui ont suivi la tragédie.

«La première fois que j'ai eu conscience du 6 décembre, se souvient Simon Vaillancourt, c'était à ma première année à Poly. Tout le monde portait des rubans blancs, je me demandais pourquoi. Je savais qu'il y avait eu une tuerie, mais je n'avais pas fait le lien avec l'école. Pour la communauté étudiante, ce n'est pas quelque chose de bien connu. On était très jeune quand ça s'est passé.»

«Ça serait mentir de dire que je me souviens du moment où c'est arrivé, dit François. J'avais 7 ans à l'époque. Sauf que lorsqu'on entre à Poly, c'est facile de se le rappeler. Il y a toujours une conversation à un moment qui va l'aborder. Et on passe chaque jour devant le monument commémoratif à l'entrée.»

Les détails de la tragédie se transmettent essentiellement par le bouche à oreille dans les couloirs de Poly. Au fil des conversations, les étudiants apprennent que Marc Lépine est entré dans la classe de tel professeur, et dans tel local. Mais d'autres détails leur échappent.

«On ne connaît pas exactement les faits, dira finalement Simon. On n'a eu que des ouï-dire.»

Entre l'actualité et l'histoire

«Quinze ans, ce n'est pas encore dans les livres d'histoire et ce n'est plus d'actualité brûlante», observe la journaliste Dominique Payette. Cette année, comme toujours, elle a fait écouter à ses étudiants en journalisme un documentaire audio qui donne la parole aux proches des victimes. Ils lui ont semblé plus bouleversés que les autres années. Soudain, les étudiants qui étaient trop jeunes au moment des événements ont mesuré toute l'horreur, 15 ans plus tard. Mais la tuerie du 6 décembre restera-t-elle un gros faits divers dans l'imaginaire collectif? «Il est certain qu'il y a des gens qui voudraient placer le geste de Marc Lépine parmi les crimes de tireurs fous, dit l'historienne Micheline Dumont. Mais pour moi, il est évident que ce geste est le premier geste anti-féministe aussi violent. Il marque le début d'une réaction très vive contre le mouvement féministe.»

Le féminisme des années 2000 n'est pas celui qui se pratiquait en 1970 ou en 1980. Mais l'appellation soulève aujourd'hui la controverse. Féminisme, terme d'exclusion? «Être en faveur de l'égalité entre les hommes et les femmes, de la diminution de la violence contre les femmes, ce n'est pas un signe d'exclusion mais un signe d'humanisme, riposte Micheline Dumont. Le féminisme n'est pas exclusion. Il y a peut-être eu une minorité de féministes dans les années 70 qui l'ont voulu, mais elles ont toujours été en minorité.»

Mona Chaaban est songeuse. Féministe, la jeune étudiante? Elle ne se perçoit pas ainsi. «Je suis allée voir une pièce de théâtre récemment, celle de Pol Pelletier, Nicole, c'est moi. Elle parle de la tuerie et voit ça comme une attaque à la femme en général... Je ne sais pas. J'avais pas du tout le même point de vue qu'elle au départ.» Comment situer le 6 décembre dans le contexte de toute la violence faite aux femmes? Ses deux collègues répliquent qu'il s'agit de deux choses différentes. Mais elle reste perplexe.

Sylvie Haviernick, présidente de la Fondation des victimes du 6 décembre, se demande aussi quel souvenir laissera l'événement. Heureusement, constate-t-elle, il est maintenant dit et répété que les victimes sont des femmes et non des «personnes», comme il était mentionné dans les années suivant la tragédie. «Je n'ai pas peur que ce soit oublié, dit-elle. Mais si on veut changer le monde, on doit être plus proche de l'Histoire.»

Des jeunes sont maintenant nombreux à solliciter la Fondation pour savoir ce qui s'est passé. «Ça transcende le temps, ça fait partie de la mémoire collective», dit Sylvie Haviernick. Et une nouvelle génération apportera peut-être de nouvelles réflexions pour expliquer la mort de 14 jeunes femmes, un soir de décembre 1989.

Judith.lachapelle@lapresse.ca

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