Commission Charbonneau: ce que Paolo Catania avait à dire

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Plutôt que des contrats, l'entrepreneur Paolo Catania se serait fait offrir une surveillance complaisante des chantiers en échange de contributions au Parti libéral du Québec.

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Un des acteurs de premier plan des années de tourmente à Montréal, l'entrepreneur et promoteur immobilier Paolo Catania n'a pas témoigné à la commission Charbonneau. Mais La Presse a mis la main sur un rapport interne de la Commission dans lequel il affirme avoir donné des millions de dollars en contributions politiques à tous les partis, au municipal, au provincial et au fédéral, en plus de s'être fait offrir une surveillance qui lui rendrait « la vie facile » sur ses chantiers au ministère des Transports.

Marc Bibeau, ex-responsable du financement politique du PLQ... (Photo David Boily, archives La Presse) - image 1.0

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Marc Bibeau, ex-responsable du financement politique du PLQ

Photo David Boily, archives La Presse

Sous le règne de Jean Charest, l'entrepreneur Paolo Catania espérait percer le marché du ministère des Transports en échange de contributions occultes au Parti libéral du Québec (PLQ). Mais plutôt que des contrats, il se serait fait offrir une surveillance complaisante des chantiers qu'il réussirait à décrocher par ses propres moyens.

C'est ce que Paolo Catania a déclaré à des enquêteurs de la commission Charbonneau, à qui il a affirmé que c'est le grand argentier des libéraux, l'homme d'affaires Marc Bibeau, qui lui aurait fait miroiter cet avantage. Les propos de M. Catania sont consignés dans deux rapports d'enquête dont l'un est entre les mains de La Presse. Nous avons fait authentifier le document par deux personnes bien au fait de ce témoignage ; elles ont demandé de ne pas être identifiées.

Les affirmations de M. Catania n'ont pas été mises à l'épreuve parce qu'il n'a pas été appelé à témoigner lors des audiences publiques de la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction (CEIC). 

Par la voix de son avocat, William Brock, Marc Bibeau soutient de son côté que le document obtenu par La Presse est « truffé de mensonges ».

«Si la CEIC avait été d'avis que M. Catania avait un témoignage utile à rendre, elle l'aurait convoqué à témoigner. Elle ne l'a pas fait.»

William Brock, avocat de Marc Bibeau

Dans leur rapport, les enquêteurs résument les propos de Paolo Catania lors d'une rencontre tenue dans les locaux de la commission Charbonneau, vers 15 h, le 5 février 2013. « Jusqu'à maintenant, le témoin est collaboratif à l'égard des éléments mis en preuve devant la CEIC [commission Charbonneau] et à l'égard du financement politique. Il [est] peu collaboratif sur le volet de la collusion. Une autre rencontre est prévue le lendemain le 2013-02-06, où plusieurs des sujets abordés dans la présente rencontre seront approfondis », peut-on lire.

SURVEILLANCE DE CHANTIERS

M. Catania, qui est accusé de fraude, complot et abus de confiance dans le scandale immobilier du Faubourg Contrecoeur, a raconté aux enquêteurs de la commission Charbonneau qu'il aurait été sollicité « aux alentours de 2004 » par Marc Bibeau. Ce dernier lui aurait indiqué qu'il ne s'intéressait qu'aux « grandes entreprises », a affirmé M. Catania aux enquêteurs. « Si tu ne fais pas partie des grandes entreprises, il ne t'adresse même pas la parole », écrivent les enquêteurs dans leur rapport.

Selon Paolo Catania, Marc Bibeau lui aurait demandé une contribution de 100 000 $ pour le PLQ. « En contrepartie, indiquent les enquêteurs, Marc Bibeau lui a mentionné qu'il ne pouvait pas l'aider à décrocher de contrat, qu'il devait le remporter par lui-même. Mais qu'une fois qu'il remporterait le contrat, il pouvait s'arranger pour qu'il ait les bons surveillants sur son chantier, soit des surveillances qui l'avantageraient et lui rendraient la vie facile. »

Qu'est-ce que la surveillance de chantiers ?

- La surveillance de chantiers au ministère des Transports (MTQ), comme partout ailleurs, consiste à s'assurer que les travaux effectués par un entrepreneur respectent les plans et devis. 

- Au MTQ, cette tâche est assurée très majoritairement par des firmes de génie privées, avait relevé le rapport de l'Unité anticollusion du MTQ signé par Jacques Duchesneau. Ce sont ces firmes qui font les recommandations de paiement et qui peuvent approuver les réquisitions pour les travaux supplémentaires, ce qui entraîne des dépassements de coûts communément appelés extras.

DÉCEPTION

Paolo Catania a affirmé aux enquêteurs de la Commission qu'il avait été déçu. « Paolo Catania estime avoir été floué par Marc Bibeau car il n'a jamais eu les avantages sous-entendus », écrivent les enquêteurs.

Au MTQ, l'entreprise dirigée par Paolo Catania, Construction Frank Catania, obtiendra seulement deux contrats, l'un en 2007 d'une valeur de 16 millions (pont d'étagement, rue Hochelaga, au-dessus de l'autoroute 25), l'autre en 2009, à La Prairie. 

« C'est suite à ce projet qu'il s'est tanné et il a arrêté de contribuer aux partis politiques », soulignent les enquêteurs.

Selon ce qu'a affirmé Paolo Catania, les deux contrats ne lui ont jamais permis de faire plus d'argent que la marge bénéficiaire établie au départ. Il n'aurait donc eu aucun avantage (des extras, par exemple) lié à la surveillance des chantiers.

M. Catania a fait part de son interprétation de la situation aux enquêteurs de la commission Charbonneau. Selon lui, d'autres entrepreneurs l'auraient écarté du marché lucratif du MTQ parce qu'ils ne voulaient pas le partager. « Il soupçonne des gens comme Tony Accurso », rapportent les enquêteurs.

CONTRIBUTIONS

Mais la situation ne semble pas avoir empêché Paolo Catania de faire d'importants dons au PLQ. L'entrepreneur a affirmé aux enquêteurs de la commission Charbonneau qu'il aurait versé illégalement 1,1 million de dollars à la caisse du PLQ par l'intermédiaire de Marc Bibeau.

Il a exposé aux enquêteurs de la commission Charbonneau la façon dont il aurait soutenu financièrement les libéraux de 2004 à 2009.

Paolo Catania affirme qu'il aurait fait une première contribution au PLQ de 100 000 $, en 2004. De cette somme, de 60 000 à 70 000 $ auraient été donnés en argent comptant directement à M. Bibeau. Des chèques provenant de prête-noms auraient aussi été versés pour compléter la contribution convenue, a-t-il précisé.

En 2005, M. Catania aurait été sollicité de nouveau, a-t-il affirmé aux enquêteurs. « Mais cette fois-ci, Marc Bibeau lui a dit que les autres entreprises faisaient des dons de l'ordre de 300 000 $ à 500 000 $ en contribution politique. Il serait alors préférable qu'il donne davantage. Paolo Catania s'est engagé à donner 200 000 $ à titre de contribution au financement du PLQ », indiquent les enquêteurs.

Chaque fois, M. Catania aurait utilisé le même système pour transmettre l'argent aux libéraux, a-t-il indiqué : environ le tiers aurait été payé par chèques et les tiers restants, en argent comptant. Au total, Paolo Catania estime qu'il aurait remis 1,1 million.

Paolo Catania a aussi expliqué aux enquêteurs « ne jamais avoir donné de l'argent à des chefs de parti directement ou avoir eu des demandes de ceux-ci car ils ont tous des porte-parole. Ils ont tous des personnes tampons pour des raisons de sécurité ».

Quand les enquêteurs lui ont demandé pourquoi il aurait soutenu financièrement le PLQ, le Parti québécois et l'Action démocratique du Québec, mais aussi les partis politiques fédéraux et municipaux, Paolo Catania a répondu que c'était pour acheter la paix. 

« Il a donné autant d'argent à des partis politiques [parce qu'il] ne voulait pas de problème. Il avait peur du pouvoir politique », indique le rapport.

La Presse a joint Paolo Catania sur son cellulaire jeudi dernier. Dès que nous nous sommes identifiés, il a mis fin à la communication. Par la suite, son avocat, Me Pierre L'Écuyer, a été contacté.

Si Me L'Écuyer reconnaît que M. Catania a rencontré à deux reprises des enquêteurs, après que lui-même eut rencontré le procureur au dossier, Me Denis Gallant, il insiste pour dire que le rapport d'enquête ne constitue pas une déclaration signée par son client. « Ce n'est pas un KGB [c'est-à-dire une déclaration filmée faite sous serment]. Ce sont des notes policières et les policiers écrivent leur interprétation », a-t-il affirmé.

Me Denis Gallant, qui est inspecteur général à la Ville de Montréal depuis 2014, a rejeté la demande d'entrevue de La Presse, en raison de son serment d'allégeance.

BIBEAU NIE, LE PLQ NE COMMENTE PAS

La Presse a transmis un extrait du rapport d'enquête à l'avocat de Marc Bibeau, William Brock, ainsi qu'au PLQ.

Me Brock a réagi par courriel en demandant de ne pas publier le document détenu par La Presse, qui « est truffé de mensonges ». Par le truchement de Me Brock, M. Bibeau affirme s'être toujours conformé à la Loi électorale en sollicitant des individus, et non des entreprises, dans le cadre de « son action bénévole au sein du Parti libéral du Québec ». Il soutient n'avoir jamais accepté de dons en argent comptant de quiconque.

> Lisez la première lettre transmise à La Presse

« Bref, écrit Me Brock, il est évident que M. Bibeau est victime d'une campagne de salissage, campagne dont il ignore d'ailleurs les motifs. » Il est également souligné que « si la CEIC avait été d'avis que M. Catania avait un témoignage utile à rendre, elle l'aurait convoqué à témoigner. Elle ne l'a pas fait ».

Me Brock nous a fait parvenir une deuxième lettre hier dans laquelle il réitère que la publication du rapport d'enquête n'est pas d'intérêt public.

> Lisez la deuxième lettre transmise à La Presse

Du côté du PLQ, le directeur des communications Maxime Roy a affirmé que « ce sont des allégations que nous ne connaissons pas ». « Nous avons pleinement confiance au travail des autorités compétentes mises en place », a ajouté M. Roy.

CATANIA SUR L'ADQ

Paolo Catania aimait bien le chef de l'ADQ, Mario Dumont, a-t-il affirmé aux enquêteurs de la commission Charbonneau. Il souligne d'ailleurs qu'il aurait déjà organisé une activité de financement pour l'ADQ. En 2007, M. Catania aurait été sollicité par Leo Housakos (aujourd'hui sénateur) pour une contribution de 300 000 $ alors que l'ADQ montait dans les sondages, a soutenu M. Catania. Ce dernier affirme qu'il aurait fait deux versements. Ainsi, il dit qu'il aurait utilisé un stratagème de fausse facturation pour donner environ 30 000 $ à la firme de communication de M. Housakos (à cette époque, M. Housakos travaillait notamment pour Quadvision International). « La balance, une somme approximative de 270 000 $ a été remise en argent comptant à Leo Housakos », écrivent les policiers. La Presse a demandé une entrevue au sénateur, mais c'est son avocat, Me François L'Heureux, qui a rappelé pour dire que son client ne se prononcerait pas sur le dossier. Mario Dumont a également refusé de commenter.

CATANIA SUR LE PQ

La contribution illégale de Paolo Catania à la caisse électorale du Parti québécois s'est élevée à 50 000 $, selon ce qu'il a déclaré aux enquêteurs de la commission Charbonneau. Le dirigeant de Construction Frank Catania a expliqué que l'argent aurait été versé comptant, par tranches de 5000 à 20 000 $, à la fin des années 90 et au cours des années 2000. Il a également souligné que les contributions auraient transité par l'ex-président de la firme de génie Génius, Michel Lalonde, celui-là même qui a reconnu avoir coordonné la collusion à Montréal. M. Lalonde n'a pas donné suite à l'appel de La Presse. Au PQ, on a dit tout ignorer de ce système, tout en offrant sa collaboration si nécessaire.

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